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Bilinguisme et psychopathologie
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°147 - Page 30-32 Auteur(s) : Ségolène Payan
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Bilinguisme et psychopathologie

Au XXIème siècle une personne sur deux est bilingue ou polyglotte. La pratique simultanée de plusieurs langues est souvent perçue comme un atout pour une meilleure insertion socio-professionnelle. Si l’aspect cognitif est présent dans l’apprentissage de plusieurs langues, la maîtrise et l’utilisation du bilinguisme ou du polyglottisme ne se réalise toutefois pas sans répercussions psychiques. Forts de leur utilisation personnelle du bilinguisme et des échanges polyglottes qui traversent leurs pratiques professionnelles, treize membres de l’équipe internationale en Phénomé­nologie, Psychanalyse et Psychopathologie fondamentale, formée à l’université Paris 7 - Denis Diderot, par le Professeur Mareike Wolf-Fedida, proposent une réflexion originale sur un aspect jusqu’alors fort peu étudié, si ce n’est au travers d’études de cas singulières, du bilinguisme : les rapports entre bilinguisme et psychopathologie. Rappelant les origines de la voix, de la parole et de la langue, la réflexion présentée dans cet ouvrage est constamment illustrée. Dans la clinique, le rapport à la langue est déployé avec force et ravivé par une dynamique essentielle, celle de l’être et de l’identité. C’est donc sans oublier de redonner ses galons au bilinguisme, que les auteurs de cet ouvrage invitent le lecteur à considérer le bilinguisme de manière différente.

En 1897, Freud révélait « la loi du signifiant » ensuite reprise par Lacan. Relevant le pont entre phénoménologie et psychanalyse, « les deux axes phénoménologiques de l’espace et du temps correspondent respectivement à l’axe paradigmatique des sélections, soit de la métaphore et à l’axe syntagmatique des combinaisons, soit de la métonymie », Gilles Pasquier montre qu’il apparaît impossible d’énoncer deux paroles en même temps. Les néologismes viennent cependant traduire le double mode d’expression de certains sujets bilingues. Il importe dès lors particulièrement à l’analyste d’écouter ces énoncés car « si nous ne savons pas ce qu’est une langue, la langue sait ce que nous sommes. (…) Cette langue qui sait ce que nous sommes, c’est celle de l’Autre. En ce sens, tout sujet est bilingue » et chaque symptôme traduit une forme de « bilinguisme » du sujet qu’il s’agit de traduire.

Rappelant, avec Heidegger, que l’être et la langue sont liés, Mareike Wolf-Fedida lève le rideau du bilinguisme pour montrer que derrière les critères de performance et d’optimisation, le bilinguisme met en jeu la culture et l’identité d’un sujet. En effet, le bilinguisme décrit la constitution psychique d’un sujet, alors que le plurilinguisme exprime son application. Analogiquement, le bilinguisme peut donc être rapproché de l’état infantile et de celui de la maladie psychique dans lesquels l’écart entre la langue et le langage est perçu. Il en est de même de l’expérience de l’analyse, où le sujet peut vivre une régression ne parvenant, comme l’enfant, à énoncer que des bribes de pensée à travers « l’expression, un facteur temporel (le stade) et une entité figée (le caractère morbide) ». Discutant les méthodes pédagogiques qui créent parfois un écart entre la langue parlée et la langue grammaticalement correcte, entre l’identité et la norme, Mareike Wolf-Fedida invite à une prise de conscience de l’intimité véhiculée par une langue. Le refus d’apprentissage d’une nouvelle langue peut donc être entendu comme « une mise à l’écart d’un questionnement sur soi-même (… car) Le faux-semblant a toujours été un avatar du bilinguisme. » La surproduction de sensations et la quête de soi peuvent alors générer, au travers du bilinguisme, des phénomènes semblables à la psychose.

Poursuivant cette réflexion, Paschale Mc Carthy distingue le mutisme sélectif chez les enfants bilingues du mutisme sélectif tel qu’il est décrit dans le DSM-IV-TR. A la différence du « silence fusion » (Dahloun) qui vise la non séparation d’avec la mère, le « silence paradoxal » chez certains enfants bilingues traduit la difficulté de ces enfants à se construire « une identité dans deux langues » (Toppelberg). Au travers de ce mutisme, l’enfant bilingue cherche à dépasser le clivage de la représentation de soi et celui entre la langue parlée dans le foyer et à l’extérieur.

Jean-Dominique Vuillermet présente le mutisme comme « une forme du langage (…) dans sa dimension expressive du sujet ». L’onomatopée utilisée par un petit garçon est présentée comme une voie, bilingue, de sortie du mutisme et d’évitement du passage à l’acte. La lecture et l’amplification de ce langage par le thérapeute lors de jeux de rôles ont pour dessein, au travers du transfert, de mettre du sens sur les liens entre psychopathologie et bilinguisme.

Comparant les productions linguistiques de deux patients psychotiques polyglottes, Mattia Antonini montre comment ces patients qui ne sont pas parvenus à vivre leur bilinguisme, usent de néologismes combinant des syllabes et des phonèmes de différentes langues pour se créer « leur » langue, au cœur de celles qui leur pré-existent. Tenter de créer « une parole vraie sur laquelle fonder leur réalité » bilingue ou polyglotte a pour but d’éloigner le sentiment d’inquiétante étrangeté associé à la menace d’un sentiment d’effondrement de soi lié à l’incapacité de trouver leur identité dans leur bilinguisme.

Au travers de vignettes cliniques de séances d’analyse et de psychothérapie, Pedro Bendetowicz montre comment, dans le registre imaginaire, l’acquisition d’une nouvelle langue et d’une nouvelle culture réécrivent une partie de l’histoire d’un sujet. Sur le plan symbolique, de manière euphorique, le passage d’une langue à l’autre permet de dénier la perte d’objet et les angoisses de séparation. Toutefois, pour accéder au bilinguisme et à la double culture, le Réel impose un clivage du Moi. Et c’est seulement en fonction de la prédominance d’une culture ou d’une langue que le destin de la nostalgie, lié aux processus d’introjection, permettra à l’individu d’élaborer son parcours de vie.

Posant l’hypothèse d’une intrication du subjectif, du générationnel et de l’existentiel, Catherine de Luca-Bernier s’appuie sur le polyglottisme dans lequel elle a grandi et son expérience de psychanalyste en psychothérapie institutionnelle. Ressentant l’ambivalence de la valeur attribuée à chaque langue, dans ce difficile passage de l’intime à l’extime, cette chercheuse décrit la « familière étrangeté » qui assaille le sujet bilingue. La clinique psychotique amène cette chercheuse à développer l’écoute d’un « pack sonore », dont l’« intonation (est) constituante de soi et de l’autre ». Ainsi, face à la perte de repères que peut générer le passage d’une langue à l’autre, Catherine de Luca-Bernier nous invite à porter notre attention sur la musicalité et la scansion de la langue.

La reconnaissance de la mélodie de la langue est ensuite présentée par Marco Araneda comme un objet transitionnel se substituant à la nostalgie. Parallèlement à l’aria et au récitatif connus dans l’opéra, la musicalité de la langue se différencie de la maîtrise du verbe. Si des compatriotes se reconnaissent à la musicalité de leur langue, le maintien de l’accent, dernier vestige de la présence du maternel, est présenté par cet auteur comme un rempart contre l’inconnu angoissant.

Revenant sur la distinction entre voix (pulsionnelle) et langage (codé, symbolisé), Lefterios Petropoulos présente l’accent, étranger ou régional, comme une « autre jouissance », de « trop » qui rappelle l’« inquiétant d’une origine incestueuse du langage ». En effet, si la langue commémore la castration et l’interdit de l’inceste, la voix maintient « quelque chose de (la) jouissance primitive perdue ». Au travers d’une « illusion de contact », la parole, objet oral et anal, « remplace la pulsion d’emprise dans son acception littérale ». Lefterios Petropoulos décrit donc l’« enveloppe incorporelle » de la parole comme une « parlure ».

A l’instar de Foucault, Doïna Diana Tesu-Rollier, psychiatre en milieu carcéral, présente le bilinguisme comme « un facteur de protection chez les personnes privées de liberté ». Sous une forme singulière, une série de « bilinguismes », dépassant le bilinguisme linguistique, est présentée. Si pour le psychiatre le bilinguisme somato-psychique est prédominant, pour le directeur de la maison d’arrêt il s’agit d’entendre le bilinguisme juridique qui convie la théorie politique de la peine et l’économie politique du pouvoir punir. Se mouvant parmi ces différentes acceptions de l’incarcération et, les possibles disproportions relevées entre la peine et le crime, Doïna Diana Tesu-Rollier insiste sur l’importance de l’alliance thérapeutique qui permet de conjurer les différents bilinguismes présents en milieu carcéral.

A partir du Verbier de l’Homme aux loups de N. Abraham et M. Torak, Tomoko Sato rappelle que le discours analytique diffère des autres discours en ce sens qu’il aborde la question de la langue maternelle par rapport au bilinguisme originaire qui a signé l’accession au langage. Ravivant la première topique freudienne, cette chercheuse tente de montrer que, dans la pathologie, le bilinguisme peut être le support d’un manque de transition entre les représentations de chose et les représentations de mots.
Dépassant les frontières géopolitiques, les frontières linguistiques convoquent le langage, l’individu et la culture. Parado­xalement « espace de circulation » et « frontière », l’apprentissage d’une nouvelle langue est décrit par Florent Michaux comme un chemin d’accès à une rencontre singulière. C’est dans la différence que l’identité se révèle et non dans la propriété intrinsèque. Ainsi, si la langue peut être considérée comme un instrument politique, le langage comme une mémoire collective et intergénérationnelle, Florent Michaux insiste sur la nécessité, objet particulier d’attention du psychanalyste, de l’oubli pour se construire en tant que sujet à part entière.

De l’héritage linguistique à l’héritage culturel, il n’y a en effet qu’un pas que Julien Moizan propose au lecteur de franchir. Analysant la survivance de la langue régionale bretonne en France, à travers la substitution de l’indicatif breton au subjonctif français, ce psychologue et chercheur propose une réflexion sur la perception temporelle du monde véhiculée dans chacune de ces langues.

A la croisée de la phénoménologie et de la psychanalyse, ce premier ouvrage d’une série en cours d’élaboration, convie le lecteur à une réflexion critique et stimulante sur les possibles répercussions psychopathologiques du bilinguisme. Si les incidences pédagogiques et politiques du bilinguisme et du polyglottisme traversent quelques exposés, il sera intéressant de les lire plus développées dans les prochains recueils de cette équipe internationale (suite au colloque Bilinguisme, interculturel et ethnologie du 20 novembre 2010). La variété des exposés, argumentés, attentifs aux enjeux métapsychologiques comme aux formes cliniques des liens entre bilinguisme et psychopathologie, montre que l’application concrète et la recherche fondamentale ne sont pas incompatibles.