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L'adolescent et la séparation
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°148 - Page 16-17 Auteur(s) : Jean-François Solal
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L'adolescent et la séparation

Pour mieux comprendre ce premier livre d’Isée Bernateau, il importe de con-naître son parcours professionnel et psychanalytique. Elle fait partie d’une nouvelle génération de psychanalystes dont la formation initiale ne la destinait pas, a priori, à l’écoute de l’inconscient.

Agrégée de Lettres modernes, elle exerçait en lycée et avait entrepris une psychanalyse et sa formation à l’Association Psychanalytique de France, quand elle reprend des études de psychologie ; elle obtient alors sa mutation comme enseignante à l’Hôpital de jour pour adolescents du CEREP, où Bernard Penot, est intéressé par cette double formation initiale, psychopédagogique et psychanalytique qui va enrichir sa clinique. Elle témoigne dans son livre de cette liberté de pouvoir proposer une médiation culturelle à certains adolescents qui ne pourraient encore bénéficier d’une stricte talking cure.

Elle fait aussi partie d’une génération de psychanalystes qui n’a pas été directement marquée par les déchirements et les ravages du sectarisme idéologique qu’ont connus notre communauté. Ici, les références théoriques sont multiples, fonctions de l’intérêt qu’elle trouve à éclairer sa clinique et non d’une filiation obligée. Si ce livre est très référencé, on ne trouvera, chez Isée Bernateau, aucune révérence à tel ou tel auteur et maître. Le risque de l’éclectisme est évité, parce qu’elle donne à la clinique une priorité critique sur les théories développées par ceux qui nous ont formés et transmis la psychanalyse. Green et Lacan, Fédida et Roussillon, et les premières générations d’analystes : Rank,  Ferenczi et Winnicott, Anna Freud et Mélanie Klein ne sont pas ânonnés mais soumis à la réalité clinique.
Isée Bernateau envisage ainsi des compromis cliniques et théoriques, pour permettre aux adolescents dont elle s’occupe, de garder en tension dialectique des motions contradictoires, tant le renoncement à l’une ou à l’autre leur paraîtrait renoncer à eux-mêmes. Ainsi en est-il des contradictions entre le développement de la sexualité et du narcissisme.

J’évoquerai un exemple qui court tout au long du livre : la question du statut de l’objet dans la relation à l’Autre. Dès son avant-propos, l’auteure donne le ton : « Entre la nostalgie mélancolique d’un objet toujours déjà perdu et l’inquiétante étrangeté d’un objet omniprésent dans son absence même, le processus de séparation se tient sur une ligne de crête bien glissante. La séparation est à la fois absolument nécessaire et absolument insupportable au sujet ». Ce thème est développé, par exemple dans son chapitre II : « Se séparer implique, non pas le deuil de l’objet, mais au contraire la mise à l’épreuve de sa constance. L’absence de perte éloigne radicalement processus de séparation et processus de deuil », pour conclure à la toute fin du livre : « Si l’objet ne nous écrase pas de son pouvoir, on peut supporter sa présence sans se sentir en territoire occupé. Le paradoxe fondamental du processus de séparation réside dans le fait qu’il n’y a pas d’absence sans présence : l’absence et la présence forment un couple indissociable, dont chaque terme vient délimiter, et donc limiter, le pouvoir de l’autre. Une dialectique existe entre l’absence et la présence, comme entre la séparation et l’union ».

Le couple présence/absence de l’objet dont l’auteure nous rappelle qu’il est illustré par le fort/da de la bobine, le jeu de la spatule de Winniccott ou le jeu de la mère qui se cache le visage, est traité de manière fort différente d’un auteur à l’autre. Il y a, entre la vision mélancolique de l’objet toujours déjà perdu de Lacan, et la présence lumineuse de l’objet chez Winniccott, une fracture théorique. A l’appui de sa clinique, Isée Bernateau recherche un compromis fécond qui viendrait éclairer les effets de la puberté sur la structure.

Un autre point plus diachronique est évoqué dans son premier chapitre, celui de l’historicité de la séparation. L’auteure fait un sort à la position d’évolution linéaire du sujet pour Peter Blos, un mythe issu d’une androgynie originaire dont il s’agirait de se séparer dans le courant de la vie ; une théorie qui méconnait les effets d’après-coups, de rétroaction. Blos était au départ un psychopédagogue annafreudien. Il n’empêche qu’après avoir démonté cette position à la lumière de la théorie du signifiant, et de l’Autre chez Lacan, elle écrit : « Tenter de définir le processus de séparation à l’adolescence suppose une approche qui ne se limite pas à la seule définition structurale, mais qui envisage aussi l’évolution, voire la réorganisation possible du rapport du sujet à la séparation.»

Certains praticiens seront, comme moi, intéressés par ce mot « réorganisation » qui suppose que l’organisation structurale n’est pas fixée dans le marbre depuis la sortie de l’Œdipe, mais que la clinique nous oblige à envisager des remaniements structurels à l’adolescence ; c’est l’orientation théorique actuelle de nombre d’entre ceux qui réfléchissent aux mutations de l’adolescence.

Ce livre est avant tout un livre clinique, peuplé des figures de jeunes gens qu’elle a suivis en institution et à son cabinet : Irène, Octave, Sylvie, Marc, Gisèle, Perle sont ses familiers, qui chacun à sa façon évoque et reflète une face diffractée du prisme de la séparation. Lecteur psychanalyste, j’ai surtout été attentif aux effets de transfert. Comme tous ceux qui ont des patients adolescents en analyse ou en thérapie analytique, l’auteure constate à quel point l’hic et nunc de la scène transférentielle est important, combien il importe que les actings-out soient réintégrés dans la cure, comment nous  devons accepter de ne rien connaître de l’histoire de ces patients pendant de longs mois, etc…

J’ai été sensible à la  présence si nécessaire de l’analyste auprès de ses patients adolescents, une présence transférentielle délicate mais affirmée, évoquée au long du livre avec pudeur : Isée Bernateau s’engage mais ne se met pas en avant. Deux exemples : chez Sylvie, patiente reçue en CMP, figure d’Antigone dédiée, plus que dévouée, aux morts qu’elle n’a même pas connus, on observe « que l’arrivée du plaisir mobilise chez elle la crainte de l’effondrement ». Elle place l’autre, nous dit l’analyste « dans cette étrange position d’être le gardien d’une vie qu’elle déteste mais qu’elle accepterait de subir par loyauté envers lui. C’est en m’appuyant sur cette loyauté que j’ai pu travailler avec elle » rajoute- t-elle. Je pense, pour ma part, que cette loyauté très surmoïque eut été insuffisante, et que Isée Bernateau s’est appuyée sur une demande : c’est la loyauté de l’analyste qui a été appelée  transférentiellement et qui a fait tenir cette cure, médiatisée par la lecture de la Lettre au père de Kafka.

Un autre exemple du transfert avec les adolescents, celui de la contenance, évoqué littéralement et métaphoriquement par la chambre, chez deux d’entre eux, Gisèle et Perle. Gisèle hantée par la figure du double dans ses amitiés, folle d’envie depuis la naissance de sa sœur, s’arrête de parler et dit à l’analyste : « J’aime bien être ici. Cette pièce, ça me rappelle ma chambre quand j’étais petite, avant ma soeur.» Perle, elle, voit sa chambre constamment traversée par sa mère alors qu’elle pourrait utiliser le couloir. « Ce qui manque à Perle, nous dit son analyste, c’est une chambre à soi, une scène privée interne.» C’est précisément ce que l’analyste construit avec l’adolescent en mal de séparation. Isée Bernateau s’engage alors au delà de l’analyse des adolescents, en donnant à entendre comment la compréhension de cette clinique apparemment spécifique nous conduit à la clinique psychanalytique tout court, quand, inspirée par l’oeuvre de Pierre Fédida, elle écrit en conclusion : « L’absence de l’analyste doit trouver son contrepoint et sa limite dans la présence de celui-ci. L’absence n’est tolérable que si elle est prise dans une dialectique serrée avec la présence.» Et à la fin de l’ouvrage : « Le transfert a un pouvoir hallucinatoire : il rend l’objet présent. Par sa présence absente, l’analyste figure cette solitude habitée de l’espace intérieur, cette chambre à soi que le patient commence à habiter dans l’analyse et qu’il continuera à fréquenter une fois l’analyse terminée.»

Voilà, on l’aura compris, le livre d’une psychanalyste, et non  d’une spécialiste de l’adolescence : les exercices particuliers, avec les bébés, les enfants, les adolescents, les personnalités dites limites, nous aident à mieux exercer la psychanalyse et à la théoriser avec tous les autres.