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Winnicott avec Lacan
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°148 - Page 18-20 Auteur(s) : Laure Razon
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Winnicott avec Lacan

Winnicott et Lacan, deux hommes, deux figures de la psychanalyse, deux créateurs d’une appro-che théorique et d’une pratique qui continue à faire des disciples. Ce livre issu d’un colloque, nous propose, à travers leurs descendants faisant lien de parole et de pensée entre eux, un dialogue inédit à la lisière de deux théorisations dont les seuls objectifs se résument à tenter de saisir ce qui fait naître le sujet à lui-même et à travailler les lieux du soin de sa souffrance. Le discours et le vocable diffèrent, les ancrages également : l’un centre sa théorie principalement sur la question maternelle, l’autre sous l’angle de la fonction paternelle. Les conséquences mènent à un mode d’approche de la psychanalyse spécifique et singulier, où se dévoilent des divergences mais surtout des complémentarités. Entre le so British et le so Frenchi, deux écoles se respectent, deux hommes nouent dès le début des années 50 une modeste correspondance et surtout se nourrissent de la pensée de l’autre éclairant leurs propres perspectives. Certains concepts se font écho et s’élaborent l’un de l’autre pour grandir sur leur chemin respectif.

Ainsi, l’objet transitionnel chez Winnicott, prend la forme de l’objet a chez Lacan. L’objet transitionnel n’est pas l’objet a de Lacan, Lacan s’y intéresse non pas dans son lien à la mère et au processus d’autonomisation mais en ce qu’il peut contenir de la question de la jouissance. Celui-ci dira qu’il a trouvé l’objet a dans l’objet transitionnel, tout comme Winnicott souligne combien il fut influencé dans ses écrits concernant le regard de la mère comme premier miroir dans lequel l’enfant peut advenir et se représenter à lui-même, par la question du miroir de Lacan. Devenirs différents, principalement dans la manière de mener la cure, mais même passion pour découvrir ce qui résonne au plus juste de l’univers de l’enfant, de la relation à la mère, au monde ou au grand Autre.

Puisqu’il faut bien partir d’une parole comme point d’encrage pour accéder à la rencontre de l’autre et accéder au dialogue, chaque auteur de cet ouvrage part de son lieu de référence pour nous proposer soit une comparaison, soit une lecture en parallèle d’un point théorique, soit une opposition conceptuelle, soit encore, une approche de la clinique : la leur (dans sa prolongation des enseignements), ou une relecture de celle de Winnicott principalement (la petite Piggle). Au fil des pages, nous naviguons constamment entre quatre pôles : celui de Winnicott, celui de Lacan, celui de l’auteur et celui de l’aire intermédiaire. Ce livre nous montre différentes portes d’entrée, c’est un jeu de miroirs, miroirs déformants, miroirs où l’on se reconnaît dans une différence, une métamorphose. Nous avons un découpage du livre qui nous permet d’avoir un cadrage sur les points fondamentaux : Le bébé dans la psychanalyse, La psychanalyse d’enfants à partir de Lacan et Winnicott, Pratique et éthique, Winnicott et Lacan : un débat épistémologique et Pour conclure : pour une politique de la psychanalyse. Ce qui donne une valeur incontournable à ce livre, c’est cette densité des écrits restituant la densité de ces deux hommes, par conséquent je ne peux dans un compte-rendu que me restreindre à donner quelques grandes lignes, furtives.

Nous redécouvrons en chacune de ces figures de proue combien la psychanalyse est affaire de création, d’une création nouant les apports tout autant que les lacunes des prédécesseurs à ses propres repères et convictions. La pensée se nourrit dans cet espace de dialogue avec des autres en lien ou en contradiction d’approches. Tout est complémentarité, mais tout ne s’emboîte pas aussi bien que les différentes pièces d’un puzzle ; les pièces peuvent bien s’emboîter pour l’un mais pas pour l’autre, car le fond du puzzle n’est pas tout à fait le même du fait de ces miroirs déformants systématiquement. Que se soit par la parole ou par un holding, tout ce qui porte un sujet présent en l’autre, fait advenir un sujet en construction. La conceptualisation du grand Autre, comme ouverture à l’autre, ou la dimension affective comme manière de s’ouvrir à l’autre, toutes ces données différentes dans leur conceptualisation visent à une même compréhension du sujet. A chacun ses mots porteurs.

Entre un débat épistémologique et une analyse comparative jonglant entre les  concepts de l’un et de l’autre, la théorie est visitée et revisitée, versus Winnicott et versus Lacan. Ainsi, le jeu, le symbole, le self, mais surtout le stade du miroir et la figure du père sont autant de lieux fondamentaux explorés dans la rigueur des auteurs. La question du miroir détermine le devenir de l’émergence du sujet, sa naissance à lui-même, à la différenciation et à la médiation. Winnicott décrit un système à double direction fonctionnant dès la naissance et impliquant autant le regard de la mère que celui qui se construit avec. Ainsi, le précurseur du stade du miroir est ce que le bébé voit de ce que sa mère lui renvoie de lui-même. Lacan, lui, décrit  un  « stade », un moment du développement psychique de l’enfant, mais aussi une « fonction », une « structure », qui révèle les relations d’aliénation que le moi entretient avec  son image, situant d’emblée l’instance du moi « dans une médiation par le désir de l’autre » (J.-F. Rabain). Quelque soit le miroir, les conceptions de Winnicott et Lacan se font écho, s’articulent l’une à l’autre, bien que faire de la question du miroir la construction d’un lien à l’autre ou un stade structurant ouvre à des devenirs conceptuels radicalement différents.

Lacan fait du père une figure centrale de sa théorie mais cela ne l’empêche nullement de souligner que cette place est dépendante de la fonction maternelle, c’est-à-dire de la place que celle-ci peut lui donner. Chez Winnicott cette figure prend les traits non seulement d’une mère contenant une référence aux fonctions symboliques du père mais surtout celle de servir « de contenant sécurisant à la mère, laquelle l’esprit tranquille, soutiendrait à son tour l’enfant.» (104, Claude Boukobza).

Chacun montre finalement, que c’est d’une trajectoire individuelle associée à une interaction inconsciente des places entre les parents dont dépend la naissance d’un sujet. Que cette complexité ne se joue pas exclusivement dans le lien mère-enfant mais dans des enjeux inconscients précédant sa naissance. Dans cette articulation entre deux auteurs sur la question du père, Sylvia Lippi ose un parallèle pertinent : « Le jeu et le père sont avant tout des lieux : des espaces symboliques, ou encore, des espaces potentiels » (167). Espace de tiercéité, donnant accès à la construction du sujet dans un lien au symbolique, au désir, à la perte et à la loi. Simplement l’un passe par l’expérience de la satisfaction nécessaire et l’autre met l’accent sur celle de la perte nécessaire, pour y entrer. 

Winnicott et Lacan partent de leur pratique pour une élaboration théorique. La manière de mener la cure diffère radicalement entre eux sur certains points ; en effet, partir de l’objet ou du sujet ouvre à un axe de travail et de rencontre au patient différent modifiant l’approche de l’inconscient et des enjeux transférentiels. Migrer d’un point de départ distinct mais non divergeant quant au but de la cure, mène à un affinement théorique pouvant nous paraître éloignés si l’on ne parle pas leur langage. Ce qui singularise cet ouvrage c’est que les auteurs de ce livre se font traducteurs en osant parfois des parallèles se révélant des plus pertinents. Par exemple Alain Harly développe la pratique du squiggle play de Winnicott, c’est-à-dire du gribouillage auquel l’analyste s’associe au mouvement de l’enfant et ouvre par là, non seulement un espace de rencontre où deux transferts se côtoient, mais permet également au travail des libres associations de se réaliser dans une dimension fantasmatique. Dans cette dynamique, l’auteur articule le nœud borroméen de Lacan, en identifiant les fonctions et places du réel, imaginaire et symbolique puisque inévitablement l’enfant, par ce jeu, accède et parcourt successivement ces trois temps.

Dans la manière de mener la cure, Winnicott insiste sur la place créatrice de l’analyste en accordant à l’espace de transfert les mêmes enjeux que l’espace transitionnel de la rencontre. Il sera ainsi plus apte à des actes, enfin à ce que la conception Lacanienne mettrait sous cette appellation, alors que pour Winnicott, il s’agit de jouer en acte ce qui relève de la question de la régression. De plus, Winnicott définit clairement sa place d’analyste, du lieu d’une place maternante en lui, constitutif d’un cheminement réparateur. Il se positionne comme analyste dans une identification à ce qu’il pense être de “la mère dans une fonction suffisamment bonne” de construction du lien à l’enfant. Il n’hésite pas à dire qu’il prend la place d’une mère, parlant de sollicitude « concern », afin de se rendre au lieu de souffrance du sujet ; mettant par conséquent en acte et en relation symbolique, les concepts de holding et de handing lorsque la défaillance fut trop massive. Winnicott avait une manière particulière d’intervenir et de mener la cure, très présent, trop pour certains.

Ce qui rend la lecture vivante et dynamique dans ce livre, c’est le parcours de cure ou même d’analyse de Winnicott. La question pour les uns comme pour les autres consiste à interroger ce qui est opérant dans une démarche analytique. Puisque l’éthique demeure toujours celle du sujet et de son écoute, alors la question de la pertinence s’éprouve dans la pratique et se questionne en ce lieu là exclusivement. Et comme le soulignait Lacan : « Une pratique n’a pas besoin d’être éclairée pour opérer : c’est ce qu’on peut en déduire. » Restituer, c’est perdre, et il importe d’entendre cette perte pour comprendre son contenu. Paradoxe indispensable.

L’héritage de Winnicott comme celui de Lacan se traduit dans ce livre par le questionnement et l’inventivité des analystes contemporains contextualisant leur rencontre avec les enfants avec l’époque actuelle et innovant des pistes de travail. Ainsi, par exemple, avec Brigitte Toscain nous découvrons sa manière de travailler en créant un espace spécifique basé tant sur la gestuelle mère-enfant que sur la place du langage. Par sa démarche, elle nous livre comment sa pratique noue deux approches théoriques. Marie-Christine Laznik, nous plonge pratiquement dans sa peau d’analyste en rédigeant des cures d’enfants dans une lecture originale mettant en parallèle celle des deux conceptions, adjointe à la sienne.

Catherine Vanier nous restitue combien les apports de Winnicott viennent interroger la question des bébés prématurés. Comment travailler le couple mère-enfant donnant existence à l’enfant dans un processus de rencontre, alors même que ce couple ne peut se soutenir des questions de holding et de handing dans leurs formes les plus traditionnelles ? « Comment éviter que le bébé prématuré ressente cette « primitive agony » dont parle Winnicott ? » (p. 66). Chacun dans son style, nous montre comment des aires communes entre différentes approches et contextes peuvent mener à ce que la psychanalyse demeure toujours aussi vivante et créatrice.

Ainsi ce livre revisite, à la fois dans la rigueur et l’originalité, tous les recoins de ce qu’est la pratique analytique et la place de la théorie. Il nous amène à un re-questionnement intérieur, intime de notre positionnement singulier à être analyste. Ce livre est aussi pour moi, à travers tous ces auteurs, une revendication de la légitimité de la psychanalyse. Maintenir vivante et innovante la pensée de Lacan et celle de Winnicott est un éclairage de leur travail face à une psychanalyse malmenée actuellement dans le champ du soin où l’on néglige de plus en plus la réalité du patient. Winnicott partait de la réalité psychique du sujet pour soigner or aujourd’hui, certains tentent d’imposer une réalité par une manière normative d’être dans un rapport au monde. Pour tout analyste le sujet crée et construit sa réalité et l’analyse se réalise en ce lieu de rencontre où sujet, être de désir et parlêtre émergent car entendus par quelqu’un. Ainsi, ce livre est précieux, à la fois dans le foisonnement des approches, dans un lien entre le passé et le présent et dans un éclairage de ce qu’est la parole dans sa singularité et dans sa fonction vivante : celle de l’échange. Merci à tous ces orateurs du colloque et auteurs de ce livre, que je ne peux malheureusement citer tous, pour ce dialogue, qui pour moi est un appel à poursuivre à d’autres débats.