La Revue

La puissance du vieillir
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°148 - Page 21-23 Auteur(s) : Simone Korff-Sausse
Article gratuit
Livre concerné
La puissance du vieillir

Si le thème du vieillissement est une préoccupation majeure et grandissante dans nos sociétés pour des raisons démographiques évidentes et s’il donne lieu à de nombreux ouvrages, celui-ci se démarque du lot par une qualité particulière qui est son approche authentiquement psychanalytique. Ou pour mieux dire, l’auteur, François Villa, psychanalyste, membre de l’Association psychanalytique de France, professeur de psychologie clinique et de psychopathologie à l’UFR Sciences Humaines Cliniques de l’Université Denis Diderot, propose un véritable modèle métapsychologique du vieillissement, ce qui est une entreprise nouvelle et rare.

Le livre rassemble un certain nombre d’articles et de conférences que l’auteur a publiés au fil des années. Ce type d’ouvrage pêche souvent par un manque de cohérence et une dispersion du propos, que les éditeurs ne contrôlent pas toujours. Même si le livre de François Villa n’échappe pas entièrement à cette critique - certains chapitres paraissant un peu plus éloignés de la problématique énoncée par le titre - on y trouve néanmoins un ensemble cohérent qui donne une vue approfondie du sujet. Les chapitres un peu plus « périphériques » par rapport au sujet du vieillissement, comme ceux sur le refoulement organique ou sur Antonin Artaud, finissent par apparaître comme ayant leur sens dans l’argumentation de l’auteur, car, au fil de la lecture, on s’aperçoit qu’ils constituent des étapes indispensables dans le développement de sa pensée.

Le fil directeur qui rassemble l’ensemble des textes ici proposés me semble être la Pulsion. L’auteur commence par régler le vieux problème posé par Freud : l’âge serait une contre-indication au travail psychanalytique. Cherchant à cette question d’autres réponses, issues de la clinique actuelle, sans jamais se mettre en position de spécialiste du vieillissement, François Villa nous introduit dans la métapsychologie.

Le reproche que j’aurais envie de faire à François Villa, est de ne pas donner assez de place aux théories post-freudiennes, car celles-ci permettent à mon sens de jeter un éclairage plus innovant sur ces cliniques émergentes, qui ont échappé jusqu’à peu à l’investigation et au traitement psychanalytiques. La position analytique définie par Bion comme « sans désir, sans mémoire, sans connaissance », par exemple, s’avère très féconde pour aborder des situations cliniques « extrêmes », où l’analyste peut vite se sentir mis en échec par des patients qui ne répondent plus du tout aux critères habituels des prises en charge.

Pourtant, l’auteur propose à sa manière un modèle théorique qui consiste à re-visiter les concepts freudiens, avec un esprit très innovant, qui est probablement un des requis de cette clinique du vieillissement, qui met à mal bien des habitudes thérapeutiques et quelques « dogmes » …

C’est peut-être le chapitre intitulé La mort n’est pas la conséquence du vieillissement  qui est le plus exemplaire de cette démarche, en tout cas c’est celui que je préfère dans cet ouvrage peut-être parce que c’est avec ce texte-là que j’ai découvert le travail de F. Villa lors de sa publication dans Topique en 2002, et j’avais d’emblée été frappée par le côté inventif et novateur du propos. Pour François Villa, prendre de l’âge n’implique pas forcément le processus inéluctable de dégénérescence irréversible, mais vieillir témoigne au contraire de la capacité de rester en vie, c’est-à-dire de continuer à fournir le travail psychique de liaisons pulsionnelles. La pulsion ne renonce jamais. La psyché, de par sa liaison avec le somatique, doit répondre aux exigences incessantes de travail psychique que commande la pulsion, depuis la naissance jusqu’à la mort. « La mort n’est pas la conséquence du vieillissement, mais l’arrêt du vieillissement, non son produit ». Donc on en arrive au paradoxe que mourir n’est pas la conséquence de vieillir, mais que la mort résulte de l’impossibilité de continuer à vieillir. Bref, l’auteur en arrive à cette proposition : vieillir c’est ne pas mourir ; mourir c’est renoncer à vieillir. Ce renversement théorique n’est pas sans implications cliniques, ouvrant des perspectives psychothérapeutiques bien plus optimistes que celles qui ont cours habituellement, puisqu’on va s’intéresser aux processus psychiques qui rendent possible le vieillir.

Une part de la pulsion, du désordre pulsionnel qui n’a pas trouvé sa traduction psychique et exerce un pouvoir désorganisateur. François Villa fait alors appel à la notion de « plasticité » peut-être un peu « désuet », dit-il. Bien au contraire, avec cette libido « extraordinairement plastique », comme l’écrit Freud, nous sommes tout proche des avancées récentes des neurosciences. La tâche de l’appareil psychique est alors, selon une belle image, le chemin de l’exil du pulsionnel de sa terre somatique d’origine vers le psychique. Ce qui amène à reconsidérer le fonctionnement psychique des différents âges de la vie, car ce n’est pas le nombre d’années qui importe mais le chemin d’exil parcouru et atteint. Ainsi après avoir montré que l’âge d’un sujet n’est pas une contre-indication, l’auteur soutient que l’âge du patient ne détermine aucune spécificité du travail psychique, même si cette idée heurte bien des représentations sociales du vieillissement et bien des préjugés du clinicien.

Il s’agit surtout pour François Villa de ne pas tenir l’âge comme principe explicatif, ce qui amènerait en fait à s’orienter vers d’autres modèles de la causalité que celles de Freud qui ne conviennent évidemment pas, comme l’ont fait brillamment Georges et Sylvie Pragier dans leur ouvrage Repenser la psychanalyse avec les sciences. Le vieillissement est un événement déclencheur qui réactive des conflits antérieurs et remet sur le chantier la relation à l’objet. Il induit des mouvements régressifs produisant des remaniements psychiques, qui témoignent des possibilités insoupçonnées de la vie psychique en termes de transformation et de plasticité.

Un des points théoriques forts de l’ouvrage, que François Villa étudie avec beaucoup de minutie et de rigueur, est celui du refoulement organique. Ce refoulement concerne des zones libidinales abandonnées, en rapport avec la verticalisation de l’homme, étape essentielle de l’hominisation. Le refoulement organique correspond à l’abandon ou la modification des modes de satisfaction liés à une certaine zone érogène, qui peut se reproduire plusieurs fois au cours de la vie. Ce refoulement rappelle l’expérience vécue de l’absence d’un appareil d’exécution de l’excitation sexuelle et des conséquences de détresse qu’engendre cette réalité, ce qui amène le sujet à recourir à une aide étrangère susceptible de traiter l’excitation, qui sont des extensions narcissiques, que François Villa désigne comme des prothèses, avec lequel, pense-t-il, l’humain ne fait jamais totalement corps. Avec cette modélisation, nous sommes proches des théories de l’intersubjectivité, ainsi que la fonction alpha de Bion, même si certains points diffèrent. La question se pose, par exemple, de la qualité de ces prothèses, qu’en langage kleinien et post-kleinien, on appellerait objets internes, et de leur degré d’intériorisation. Une autre question concernerait le statut et la qualité de cette « aide étrangère »,  qui a été largement traitée dans une psychanalyse plus centrée sur l’objet. Il est question aussi du conflit entre intérêt de l’espèce et intérêt narcissique, qui se déploie fortement dans le contexte contemporain.

Parmi les caractéristiques du vieillissement, par rapport aux autres moments de crise de la vie, il y a la perte de la fertilité qui entraîne une distinction radicale entre sexualité et procréation. Il s’en suit une régression qui a pour conséquence le renforcement des fixations aux modes antérieurs de satisfaction.
En fin de compte, François Villa a montré que la puissance du vieillir est une puissance paradoxale puisqu’elle implique la capacité à garder en puissance nombre de nos possibles en différant la mort grâce à une très grande aptitude à remettre à plus tard certaines satisfactions, sans en être insatisfait ou détruit.

Plusieurs chapitres évoquent les difficultés des soignants dans ces cliniques du vieillissement, avec les problèmes particulièrement lourds du contre-transfert. Comment s’identifier à ces vieillards, ces mourants ? Ou plutôt quel type d’identification est mis en jeu ? Sur la fatigue qui guette le personnel des maisons de retraite, François Villa propose de ne pas s’arrêter aux pseudo-évidences, mais de la soumettre à une véritable réflexion, qui y verrait l’effet d’une suspension des investissements, face à la perception irréductible de l’altérité de l’autre.

On aurait aimé que François Villa illustre ses propos avec quelques cas cliniques, qui auraient permis d’éclairer le lecteur qui se sent par moments quelque peu débordé par le très haut niveau théorique de l’auteur. Malgré ou grâce à cet effort, le lecteur trouve néanmoins dans ce livre une modélisation de la construction de l’appareil psychique, à partir du vieillissement, mais qui s’approche d’autres champs cliniques, les cliniques de l’extrême par exemple et particulièrement celui du handicap. Ces champs ne font pas partie habituellement de l’investigation et du traitement psychanalytique et obligent de la même manière le clinicien à renouveler les outils classiques de la psychanalyse. Ce qui se pratique assez couramment en ce qui concerne le cadre ou les dispositifs, mais beaucoup plus rarement en ce qui concerne les concepts. Or des pratiques qui ne s’appuient pas sur des théories solides risquent de n’être que des expressions idéologiques sans fondement dans la vie psychique avec sa complexité et sa dimension inconsciente. C’est ce que nous propose François Villa avec cette entreprise qui, par les temps qui courent, d’indigence de la pensée et de démantèlement des structures de soin, prend un aspect réellement salutaire.

Bien que parfois ardues, les théorisations de François Villa sont toujours articulées à des expériences cliniques ou personnelles, les années passées en gériatrie et oncologie pédiatrique, ou encore l’évocation de sa grand-mère centenaire, le regard tourné vers l’intérieur, ni heureuse, ni malheureuse,  survivant on ne sait pourquoi, sans raison particulière, dont on sent qu’elle a beaucoup inspiré ce livre. C’est cela qui confère à cet ouvrage une tonalité profondément humaniste où le fil directeur est un questionnement existentiel sur ce qui nous fait être en vie, ce qui nous empêche de mourir  et ce qui nous amène en fin de compte à consentir ou à chercher à mourir.