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Traité de psychopathologie de l'adulte (4 tomes)
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°149 - Page 16-18 Auteur(s) : Vincent Estellon, Benoit Verdon
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Traité de psychopathologie de l'adulte : Psychopathologie des limites

La parution de ce Traité de psychopathologie de l’adulte arrive à point nommé. En une époque où la souffrance psychique est volontiers incriminée tel un fléau social et économique, ses auteurs se positionnent clairement pour défendre la nécessité d’une compréhension approfondie du fonctionnement psychique dynamique propre à chacun afin de proposer un projet thérapeutique adapté, individuel ou groupal. Au cœur de ce Traité, l’épistémologie et la clinique psychanalytiques donnent à penser autrement, à partir des modèles théoriques hérités de Freud, les différentes figures psychopathologiques de la clinique contemporaine.

Le premier tome, consacré aux Névroses, témoigne avec force de l’actualité d’une organisation psychopathologique que le DSM a volontiers désavouée. Inscrivant d’une façon très éclairante les apports de Freud dans l’histoire de la psychopathologie, montrant combien sa démarche est bien plus comparatiste et différentielle que purement classificatoire, les contributions de J. André et J. Lanouzière sur l’hystérie, celles d’A. Cohen de Lara et V. Marinov sur la névrose obsessionnelle, témoignent de l’audace et de l’inventivité avec lesquelles Freud a posé les bases d’une compréhension des processus psychiques qui structurent la névrose, articulant ses modalités propres à des problématiques qui se situent à ses confins. Cette démarche apporte des clés de lecture à la question du diagnostic différentiel souvent posée dans la clinique contemporaine. Soutenant la nécessité d’une prise en compte de la réalité psychique, envisageant le symptôme comme acte psychique, soutenant jusqu’à l’idée toujours scandaleuse de bénéfices secondaires, d’un secret plaisir pris au tourment, si ce n’est à l’échec, la démarche épistémologique soutenue par les auteurs rappelle combien le sexuel, prétendu si libre et décomplexé, demeure le lieu potentiel d’une conflictualité psychique majeure. Porte-parole d’une théorie basée sur la pratique clinique, les auteurs montrent la pertinence des psychothérapies psychanalytiques qui, en des dispositifs pluriels, permettent une élaboration des conflits psychiques, la rencontre du sujet avec son histoire propre, soutenant la nécessaire prise en compte des effets de transfert qui ne manquent pas de marquer toute rencontre clinique. Plus encore, ils proposent un certain nombre de réflexions sur l’articulation entre normal et pathologique, vie psychique individuelle et histoire collective, folie et culture, masculin et féminin, corps et société. Le dégagement du paradigme des fonctionnements limites en est une illustration très convaincante. C. Chabert et B. Brusset retracent ainsi l’histoire clinique et théorique des fonctionnements limites, la prévalence du clivage et de l’identification projective, la fragilité majeure de l’intériorité, la prédominance de la destructivité et de la problématique de perte de l’amour de l’objet en ses liens avec la mélancolie. Inscrits dans la réflexion dialectique avec la névrose, leurs exposés problématisent les questions de la séduction, des fantasmes originaires, de la conflictualité oedipienne et du masochisme.

Le deuxième tome, intitulé Narcissisme et dépression, se constitue de deux parties : l’une consacrée aux articulations entre narcissisme et perversion, l’autre aux diverses figures de la dépression. La première surprend : alors que l’on peut s’attendre à la classique exploration des liens entre narcissisme et dépression, c’est le lien entre narcissisme et perversion qui est au premier plan. Partant des diverses origines du mythe de Narcisse et de son exploitation métapsychologique par Freud et certains de ses successeurs, F. Neau donne une présentation fine et exhaustive du concept de narcissisme, socle théorique permettant de situer certaines figures psychopathologiques sur l’axe économique allant de la libido narcissique (prônant l’autosuffisance) à la libido d’objet (ouverte au lien à l’autre). Autre idée forte de ce Traité : si le concept de narcissisme rend plus intelligible certaines figures psychopathologiques, cela n’exclut pas la référence aux problématiques héritées de l’Œdipe. C’est dans cet esprit que R. Roussillon va dégager des             « logiques » de la perversion dans l’érudition et la haute précision métapsychologiques qu’on lui connaît. Dans la deuxième partie sont présentées diverses figures de la dépression. C. Chabert, après avoir distingué les dépressions vives de celles qui sont masquées, pose d’emblée le socle métapsychologique sur lequel pourront s’adosser l’ensemble des développements : la problématique de la perte dans l’œuvre de Freud et de ses successeurs. La douleur de perdre éclaire de sens d’autres objets théoriques parmi lesquels la compulsion de répétition, l’échec face au succès, le masochisme moral, les moments mélancoliques, les états de détresse… Détresse présentée par A. Schniewind comme figure de la dépression originaire au sens où elle traverse l’existence humaine en tant que source profonde du sentiment d’impuissance, motivant bien souvent l’appel à l’autre engagé dans la dynamique du transfert. J. Lanou­zière, en interrogeant les liens existant entre mélancolie, sexe et féminité, pose la question de l’impact de la dévalorisation phallique dans la souffrance existentielle de femmes et celle des relations entre procréation, créativité et mélancolie. La dépression est ainsi pensée dans son ancrage à l’autre et au lien social. La dépression serait-elle figure d’une psychopathologie du lien ? C’est dans cette optique que R. Kaës ouvre la dépression à sa dimension groupale depuis les interactions précoces, en passant par le groupe de la famille, le couple, jusqu’à la situation analytique. L’état dépressif est envisagé du côté des espaces psychiques partagés et le lien même peut alors être entendu comme réponse à l’effondrement de la dépression et l’angoisse de séparation.

Le troisième tome, Psychopathologie des limites, poursuit ces lignes et objets de réflexion sous l’éclairage du paradigme des limites. Comment se sortir de la détresse psychique ? Par l’angoisse au corps ? La maladie ? La dépendance ? Le recours à l’acte ? Contrairement à ce qu’aurait pu faire imaginer le titre, ce volume ne traite pas spécifiquement des états limites (déjà abordés dans le premier volume sur les névroses), mais de ces affections psychopathologiques convoquant une interrogation sur les limites psyché/corps, dedans/dehors, Moi/autre. Le corps pulsionnel, loin d’être oublié, est enfin mis à l’honneur dans un traité de psychopathologie ! Le symptôme peut alors se penser sous l’angle d’une psychopathologie de l’expérience du corps et, avec C. Dejours, sous l’angle du corps érotique. La question du choix inconscient de l’organe malade dans ses rapports avec l’économie érotique est ici magistralement exposée. On retiendra aussi la présence d’un des derniers textes de P. Fédida sur l’hypocondrie de l’expérience du corps où est explorée la question de l’angoisse liée au corps. Comment vivre sans une confiance minimale en son fonctionnement psychique et somatique ? Fédida approfondit ici des idées sur les liens entre l’autoérotisme et le transfert. Réévaluant le concept d’autoérotisme, il laisse apparaître comment « l’organe contient l’autre dont le sujet se sent abandonné ». Dans la deuxième partie consacrée à la clinique des dépendances et des actes, P. Jeammet ouvre le bal avec un exposé clair et exhaustif sur les troubles des conduites alimentaires qui interrogent la qualité des assises narcissiques, la capacité de différenciation et les défenses contre la dépendance à l’objet. C. Chabert, en racontant 4 cas cliniques de jeunes femmes prises dans des pathologies compulsives, explore les liens entre masochisme, narcissisme, dépendance, surinvestissement de la perception, externalisation du conflit, et version mélancolique du fantasme de séduction. Enfin, A. Ciavaldini donne à entendre comment la solution par l’agir violent dans l’organisation psychopathique peut mettre en relief la dysfonction du narcissisme et l’existence d’affects déqualifiés, non reconnus par la psyché. L’agir violent sexuel dans la clinique de la pédophilie fait ici l’objet d’une analyse d’une remarquable justesse de par son ancrage dans la clinique.

Le quatrième tome consacré aux Psychoses et à leurs confins, exposant l’histoire des idées depuis les précurseurs jusqu’aux aboutissements les plus contemporains (J. Gortais), mettant l’accent sur la question de la causalité psychique, est d’un grand intérêt en une époque où la schizophrénie est de plus en plus réduite à des facteurs étiopathogéniques biologiques. Des formes classiques aux syndromes atypiques, les structures mais aussi les moments et les secteurs psychotiques, sont interrogés dans une perspective dialectique très heuristique d’avec les fonctionnements limites, les cliniques de l’extrême (F. Pommier, L. Brunet). L’existence d’états frontières qui ne cessent de questionner les communautés de problématiques psychiques au-delà des entités nosographiques stables et assez aisément repérables est étudiée en tant que clinique actuelle plurielle et protéiforme qui exige d’être appréhendée dans sa complexité. Cette question de la contextualisation des troubles psychotiques à l’adolescence est particulièrement abordée par M. Corcos et P. Jeammet, articulant le malaise adolescent et le risque d’effondrement psychique, réfléchissant aux limites d’une approche exclusivement structurale qui oblitèrerait les potentialités de changement. Le fait du sexuel dans les interactions précoces, l’importance des problématiques dépressives, la dialectique des investissements et des désinvestissements narcissiques sont particulièrement étudiés.

C. Azoulay propose une contribution très claire sur la clinique de la schizophrénie, ses modes d’entrée, ses diverses expressions symptomatiques et formes cliniques, problématisant le rapport au corps qui est là engagé, la fragilité des assises identitaires, le poids des mouvements dissociatifs, la construction délirante, le rapport à la question des origines. C. Chabert poursuit ces réflexions en proposant notamment, à l’appui des travaux de J.-C. Rolland, une articulation de la mélancolie comme ensemble d’opérations psychiques singulières avec les processus de désorganisation et d’organisation psychotiques, permettant une remise novatrice sur le métier de la réflexion sur la capacité à se différencier de l’autre, le traitement de la perte, de la différence des sexes et des générations, de l’organisation œdipienne trop souvent négligée dans la clinique des psychoses.

Enfin, F. Couchard, travaillant sur les phénomènes projectifs dans la phobie et la paranoïa, propose une réflexion sur l’articulation des processus d’introjection et de projection, l’intensité et la précarité des investissements d’objets à l’épreuve de la fragilité narcissique et de la différenciation entre soi et l’autre, la valeur fonctionnelle de la haine.

Ce Traité de Psychopathologie, en déjouant les pièges d’une classification nosographique figée, dégageant des problématiques transnosographiques issues de la pratique clinique, est une aubaine pour les étudiants et les praticiens qui souhaitent donner du sens aux diverses expressions de la souffrance psychique.