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Les chimères du corps.
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°149 - Page 19-20 Auteur(s) : Johanna Lasry
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Livre concerné
Les chimères du corps
De la somatisation à la création

Depuis plusieurs années, Sylvie Le Poulichet explore, tant chez ses patients que dans la création artistique, la dynamique de phénomènes qu’elle qualifie de « processus limites », à l’œuvre chez des patients livrés à de constants mouvements identificatoires mortifères. Dans ce dernier ouvrage, elle témoigne de la manière dont la traversée des fantasmes et des rêves peut permettre la fabrique de lieux portant la potentialité créative d’une nouvelle « prise de corps » chez ces sujets.

Comment faire parler les « chimères du corps », ces agglutinats étranges de plusieurs corps vivants ou morts émanant d’événements traumatiques et de fantasmes inconscients ? Comment faire pour qu’elles se révèlent autrement que sous forme de somatisations, addictions, dépressions qui menacent de disparition psychique celui qui les porte ? Comment la cure peut-elle parvenir à défaire et refaçonner ces figures identificatoires mortifères ? Telles sont les précieuses questions que soulève le nouveau livre de Sylvie Le Poulichet.

Les rêves « nous pensent parfois, bien avant que nous ne les pensions nous-mêmes ». indique celle qui a toujours façonné sa pensée à l’épreuve de la cure. Dans une référence explicite au livre de Maurice Dayan, Le rêve nous pense-il ? l’auteur rappelle que les rêves ne précèdent pas la cure, mais s’élaborent au sein même du processus analytique. Par la fabrique de lieux et de liens nouveaux, rêves et créations constituent des sources précieuses de transformation psychique. Les rêves et leur interprétation viennent livrer le motif d’un fantasme fondamental et peuvent ainsi modifier profondément la position d’un analysant. Leur déploiement permettrait en effet l’élaboration d’un sujet apte à se constituer dans sa parole et à se dégager d’une position victimaire d’un surmoi féroce et destructeur. Lorsque sur fond de défaillance narcissique, la vacillation de délimitation du dedans et du dehors livre le « je » à des mouvements identificatoires suscitant l’effroi, les processus oniriques ont la faculté de mettre en mouvement d’insolites prises de corps. Cette « chair onirique » produit des identifications non plus mortifères mais structurantes. De nouvelles compositions psychiques s’élaborant dans le transfert viennent alors sculpter un intérieur du corps secret, séparé, investi dans le plaisir et le désir. Cette « prise de corps » pourrait même entraîner un arrêt des troubles somatiques, des addictions, des inhibitions et de la dépression.

La tournure souvent métaphorique des concepts proposés par l’auteur ne doit pas faire oublier la précision de leur apport, leur invention correspondant à une véritable nécessité « clinique ». Mais c’est dans le récit et l’analyse de fragments de cure que la pensée de S. Le Poulichet prend toute son ampleur et trouve son plein déploiement. Les nombreux passages cliniques laissent entendre une véritable éthique de l’écoute et de l’accueil d’une parole parfois traumatique, réclamant un lieu pour qu’un événement psychique puisse advenir, c’est-à-dire être éprouvé, dans le transfert. Une écoute qui peut passer par la reconnaissance d’une mort psychique chez telle patiente plutôt que par l’offre d’une réassurance inutile. « L’analyste intervient souvent dans un sens dont il ne se savait pas capable : il s’agit d’une potentialité qu’il ne sait pas avoir mais qu’il va découvrir dans sa parole. C’est à travers un « devenir-autre » qu’il donne ce qu’il n’a pas, délivrant un « animal de mots » qui articule le corps au langage.» La mise en œuvre des « devenir-sujets », pour reprendre ses termes, commencerait par cela : l’offre d’un lieu d’écoute, de voix et de regard que S. Le Poulichet nomme « dispositif spéculaire transférentiel ». La « capacité de donner ce qu’on n’a pas », qu’évoque J. Lacan, dans son séminaire sur le transfert, constituerait la condition à ce qu’aient lieu des effets transférentiels de devenirs-autre.

S. Le Poulichet n’hésite pas à réinterroger certains concepts de Freud, Lacan ou des théoriciens de la subjectivation à la lumière de son expérience clinique. Elle poursuit ainsi - plutôt que de le sacraliser - le travail de ces grands penseurs et met en mouvement leur héritage au lieu de l’immobiliser dans un figement mortel. Puisant ses avancées dans le matériau de sa clinique ainsi que dans les précieux échanges qu’elle nourrit avec d’autres théoriciens et praticiens, en particulier ceux de l’autisme, l’auteur revient sur des interrogations fondamentales : où est le sujet dans la cure ? Comment resituer son statut ?

Ainsi dans un passage particulièrement intéressant, l’auteur revient sur la fameuse métaphore de l’opposition entre le travail analytique et la suggestion, que S. Freud compare à la sculpture et la peinture. Là où la suggestion opère en recouvrant de couches le symptôme sans chercher l’origine et les forces en jeu derrière les manifestations morbides, l’analyse travaillerait au contraire à retirer, défaire les liens établis par des associations d’idées pathogènes. Certes, dit S. Le Poulichet, l’analyste procède comme le sculpteur, cependant ces deux techniques, per via di porre et per via di levare, ne sont-elles pas toutes deux à l’œuvre dans la cure ? Car le « je » serait davantage à concevoir comme toujours à venir que déjà-là d’emblée. « L’analyse ne peut se trouver réduite à une reconstitution qui n’apporterait pas d’éléments nouveaux, car elle compose des liens et des figures qui n’étaient aucunement édifiés. C’est une véritable mise en mouvement créative qui donne lieu à une nouvelle élaboration du corps dans la parole au cœur du processus analytique ».

Revenant plus loin sur un autre concept majeur de la pensée analytique, celui du stade du miroir, l’auteur vient enrichir la théorisation lacanienne. À l’appui d’une séquence clinique, elle aborde un sujet finalement peu évoqué dans la littérature psychanalytique : la possible expérience de l’angoisse de la mère, non forcément psychotique, face au miroir. Une dimension qu’elle estime plus fréquente qu’on ne le croit et qui transformerait toute la scène du stade du miroir et de la nomination par l’autre primordiale. À l’expérience jubilatoire pourrait ainsi se substituer un vécu d’angoisse disséquante risquant de faire vaciller le « je » naissant de l’enfant. Son analyse des mécanismes à l’œuvre dans les processus artistiques permet de revisiter sous un angle nouveau les processus psychiques opérant chez les patients que l’on qualifie de borderline. Citant Jackie Pigeaud, l’auteur propose comme définition de la création l’« incitation irrépressible à devenir autre en sortant de soi ». Citant plus loin le peintre Bram Van Velde, auquel elle avait consacré un article incisif dans un précédent livre intitulé L’art du danger : « peindre, c’est tenter d’atteindre un point où l’on ne peut se tenir », S. Le Poulichet fait entendre l’effet subjectivant des productions artistiques. À l’instar des somatisations ou des scènes originaires  - auxquels « le sujet devrait d’être venu au monde, mais aussi de continuer à venir au monde et de se tenir en ce monde » - la création peut tenir lieu d’acte créateur du  « je ». Ce qui est visé dans la création, ce n’est nullement l’image narcissique du moi mais quelque chose de l’ordre de l’image-événement.

À l’opposé du stade du miroir où l’enfant élabore une « statue » du moi nécessaire mais illusoire, l’acte pictural serait dans la circulation, le mouvement de la prise de corps sans cesse à renouveler. Plus loin l’analyste relate de quelle façon le plaisir trouva à se lier au processus créatif, chez une artiste pour qui produire n’était jusqu’alors que souffrance et cri du corps. La prise de corps avait, dans son cas, partie liée avec le meurtre symbolique de la figure tyrannique du père intériorisé, figure à l’origine de cet impossible plaisir à créer.

La force de ce livre réside surtout dans un témoignage clinique sans concession, où les possibles résistances de l’analyste à ces mouvements de devenirs-autre - impliquant de se laisser transformer, déformer et interpréter - sont qualifiées d’entraves majeures aux mouvements de devenirs-sujet. À l’instar de ce que dit André Marchand à propos de la démarche picturale, l’expérience clinique consisterait avant tout à se laisser « transpercer par l’univers et non vouloir le transpercer… », à tolérer « d’être intérieurement submergé, enseveli » afin qu’au cours de cette traversée de l’informe puisse surgir le désir.