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Enfants, mode d'emploi à l'usage des pères
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°149 - Page 21-23 Auteur(s) : Bernard Golse
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Enfants, mode d'emploi à l'usage des pères

Je voudrais saluer, ici, la parution du livre de Jacky Israël sur la place des pères dans le développement et l’éducation des enfants, car il ne s’agit pas d’un énième livre sur cette question qui a déjà fait couler beaucoup d’encre, et de manière parfois quelque peu irritante. Il ne s’agit, en effet, ni du texte d’un « psy » abordant la question du père sous un angle structural éthéré et désincarné, ni du texte d’un pédiatre oublieux de son identité professionnelle et voulant jouer au « psy » dans une sorte de confusion des discours, ni du texte d’un somaticien privilégiant, de manière réductrice, la causalité physique au détriment de toute prise en compte de la causalité psychique.

Jacky Israël nous montre en effet toute la richesse épistémologique qui peut être celle d’un pédiatre assumant pleinement sa place de pédiatre, soit celle d’une fonction pédiatrique incluant, de manière tout à fait légitime, un abord psychologique des enfants et des familles, dans la mesure où celui-ci n’est en rien le monopole des pédopsychiatres, des psychologues et des psychanalystes d’enfants. On a beaucoup parlé de la faillite des pères, en voulant souligner que la question de l’autorité paternelle ne se posait sans doute plus, aujourd’hui, de la même manière qu’elle a pu se poser autrefois, c’est-à-dire en référence au seul registre de la Loi et du masculin. De ce point de vue, ce n’est pas le père qui a disparu, c’est le père œdipien et post-œdipien (le père castrateur) qui s’est estompé au profit d’un père sans doute plus pré-oedipien, soit un père « contextualisateur de la dyade », comme le disait, en son temps, Serge Lebovici. Les deux sont évidemment nécessaires à la croissance et à la maturation psychiques de l’enfant, et il importe, à l’évidence, de ne pas céder, ici, à la tentation de clivages coûteux et délétères. En revanche, ce que l’on sent bien, aujourd’hui, c’est que la place du père doit, désormais, absolument se fonder - comme celle de la mère d’ailleurs, mais avec un autre dosage interne - sur une bisexualité bien tempérée, soit une bisexualité psychique qui intègre de manière harmonieuse les fonctions de contenance (ou de holding, pour parler winnicottien !) et les fonctions de régulation ou de limite. Dans le cadre de nos stéréotypes socioculturels en vigueur, les premières renvoient plutôt au registre maternel ou féminin, tandis que les secondes renvoient plutôt au registre paternel ou masculin. Comme y insiste souvent Didier Houzel, chaque fois que le bébé (ou l’enfant) rencontre des adultes (parents ou professionnels) qui ont bien intégré cette bisexualité psychique - chacun pour leur propre part, mais aussi au niveau des liens qui les unissent - alors il va pouvoir avancer dans son développement de manière constructive et structurante, tandis qu’il va se précipiter dans la brèche et jouer la désunion lorsqu’il rencontre des adultes qui n’ont pas suffisamment intégré ces deux composantes, féminine et masculine, au sein de leur personnalité ou de leur fonctionnement.


Jacky Israel est un pédiatre homme qui s’adresse, ici, aux pères, et son discours apparaît alors comme éminemment recevable car, précisément, il s’agit d’un discours bien équilibré dans sa bisexualité, discours qui évite le double piège d’un sentimentalisme édulcoré qui ne serait que la caricature d’un féminin soi-disant pur, ou d’un autoritarisme sentencieux qui ne serait que la caricature d’un masculin soi-disant pur. Son discours est recevable en ce qu’il est celui d’un père à la fois œdipien et pré-oedipien, un père qui contient le couple mère-bébé dans ses moments de difficulté ou de déstabilisation, mais qui sait aussi s’inscrire en tiers entre la mère et l’enfant qui ne doivent jamais être tout l’un pour l’autre, au détriment d’une ouverture sur le monde environnant. Autrement dit encore, c’est par sa présence aux côtés de la dyade mère-enfant, que le père peut intervenir pour différencier la mère et l’enfant, différenciation qui se joue alors sans arrachage, en présence concomitante des différents protagonistes.

D’une certaine manière, ce livre de Jacky Israël est donc un plaidoyer en faveur du rôle des pères modernes, et non pas des « nouveaux pères » qui n’étaient au fond qu’une utopie fondée sur une bisexualité symétrique mal comprise, étant entendu que les nouveaux pères ne seront jamais d’anciennes mères… Sans le dire de manière tout à fait explicite, ce livre est aussi un plaidoyer pour le rôle des pédiatres, et singulièrement des pédiatres hommes dont la parole ne peut être entendue par les enfants et par leurs parents que si elle se trouve énoncée d’une place et d’une position qui renvoient à l’équilibre que j’ai mentionné et auquel, alors, les uns et les autres peuvent utilement s’identifier. Le terme de « mode d’emploi » qui a été inclus dans le titre est donc en partie trompeur, fort heureusement, car Jacky Israël ne nous donne pas de recette opératoire et désincarnée. Il nous offre plutôt, ce qui est bien plus précieux, une qualité de regard sur un ensemble de situations, regard qui permet à chacun de réfléchir, et de trouver ses propres solutions mais toujours en référence à cette image paternelle subtile que Jacky Israël cherche à promouvoir.

Les différents chapitres s’enchaînent ainsi, au nombre de sept, de manière très harmonieuse : les enjeux de la présence précoce du père, comment envisager la fonction de père, le rôle du père au fil du temps, la surveillance du développement normal de l’enfant, les difficultés du quotidien, agir en cas de maladie, et enfin le père dans tous ses états. Chacun de ces chapitres aborde un grand nombre de situations quotidiennes, notamment celui sur le développement normal de l’enfant (alimentation, sommeil, vaccination, croissance…) mais chaque problématique donne lieu à un mixte délicat de remarques nuancées, tant sur le plan concret que sur le plan des références théoriques ou historiques.

A aucun moment, le lecteur ne se sent écrasé par un savoir autoritaire ou dogmatique qui prendrait, d’ailleurs, à contre-pied le rôle du père tel que l’envisage Jacky Israel. Bien au contraire, le lecteur est conduit tout doucement vers sa réflexion personnelle qu’il peut, grâce à ce texte, étayer sur des arguments scientifiques bien documentés et des connaissances pédiatriques récentes.

De ce point de vue, il faut rappeler que Jacky Israël est actuellement vice-président de la Société de Médecine et Psychanalyse  qui a été fondée par Danièle Brun avec des collègues d’horizons différents : des pédiatres comme lui, des gynécologues comme Bernard Fonty, des oncologues comme Jean-Michel Zucker, des psychanalystes comme Alain Vanier et Roland Gori, et bien d’autres encore qui, tous, partagent l’objectif d’une mise en perspective dialectique entre la médecine somatique et la psychanalyse, au regard des nouvelles pistes de réflexion qui s’offrent désormais à nous du fait des progrès techniques et scientifiques actuels. Jacky Israël incarne donc le désir de se situer à l’exacte interface de la réflexion pédiatrique la plus pointue et de la réflexion psychologique et psychopathologique, dans un souci d’articulation et de questionnements réciproques extrêmement féconds.

Son livre en est le témoignage tangible, et il faut vivement l’en remercier à une époque où il importe que la médecine ne s’engage dans aucune dérive scientiste, et que la psychanalyse ne perde pas ses références au corps, ce que le bébé et l’enfant n’ont de cesse de nous rappeler. Je souhaite à cet ouvrage le plus grand succès, tant auprès des parents que des professionnels.