La Revue

Entretiens ouverts de l'Association Psychanalytique de France
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°149 - Page 23-25 Auteur(s) : Dominique Suchet
Article gratuit

Paris, 23 janvier 2010.

L’idéal et la déception est le thème que l’Association Psychanalytique de France a choisi pour ses derniers Entretiens Ouverts, et dont les textes vont être repris dans la prochaine parution de L’Annuel de l’APF (Idéal déception, fictions, 2011, PUF, à paraître). Trois conférenciers, Michel Gribinski, Catherine Chabert et François Villa et leurs discutants Viviane Abel-Prot et Josef Ludin allaient envisager comment « Idéal et déception participent solidairement à la tension qui organise nos vies psychiques individuelles et sont également les chevilles ouvrières de notre possible vie en communauté ».

Avec la première conférence Fragments du monde nouveau, M. Gribinski pose la question « aussi radicale qu’embarrassante » de savoir si la psychanalyse elle-même est devenue décevante. Il s’arrête sur le peu de déception que cela susciterait, et repère une « défense par dégagement ». Le fil suivi, d’un défaut de remaniement par une libido pubertaire et par le discours, n’est pas sans évoquer son essai Scènes indésirables (Penser/rêver, L’Olivier, 2009), ou la pensée de Nathalie Zaltzman sur la régression narcissique.

La tension entre idéal et déception se résoudrait en une suspension du jugement, mécanisme non conscient de la conscience, sans clivage ni refoulement, sans après-coup. On le retrouve dans la théorie et aussi dans la clinique de certains patients à « la vie approximative » ou encore dans l’interprétation devenue vaine, non créative du nouveau qui, lui, sous l’égide de l’idéal, n’existe qu’au plus fort d’un processus œdipien et dont la temporalité paradigmatique serait l’adolescence. Avec l’évocation de l’engagement analytique des fondateurs de l’A.P.F., M. Gribinski conclut cette conférence radicale par la projection de la fresque de G. Tiepolo Mondo Novo (Musée Ca’ Rezzonico, Venise).

L’entrecroisement du conflit entre idéal et déception selon deux lignes, ontogénétique et phylogénétique, va se déployer dans les discussions et ensuite rester le fil de réflexion de la journée. D’un point de vue intrapsychique, la récusation du clivage au profit d’une nouvelle défense par dégagement vient en opposition avec l’inachèvement, avec l’avancée en équilibre comme celle de L’homme qui chavire (oeuvre sculptée d’Alberto Giacometti, choisie en illustration de l’affiche des Entretiens), et c’est l’axe principal de la discussion de V. Abel Prot. Alors, le refus d’une l’interprétation pourrait être un dégagement par clivage, dernier rempart contre le chaos, plutôt qu’une défense par dégagement.

J. Ludin, dans une autre perspective, différencie une déception par la psychanalyse, d’une déception par l’espèce humaine. La métaphore du monde nouveau, selon lui, prend le risque de l’idéalisme. Son débat porte sur une contradiction inhérente au destin de l’idéalisme quand un des buts de la cure est l’assèchement du monde narcissique des illusions, celui-là même qui nourrit espoirs, idées et idéaux. Il fera appel à la notion de transformation chez Bion pour repérer des régressions catastrophiques quand les idéaux relèguent narcissiquement culpabilité et conscience morale et d’autres créatrices comme, par exemple, le travail interprétatif de l’analyste.
 
L’inconstance, la conférence de C. Chabert, parle de l’intimité des enjeux de l’idéalité paradoxale de la nostalgie de l’enfance. L’inconstance avec son corollaire de passion vengeresse ou masochiste est un effet du conflit entre idéal et déception. Après l’avoir repéré dans le mouvement même de la théorisation freudienne, elle le retrouve dans un exemple littéraire, Don Juan, homme sans passion, jamais déçu, installé dans l’hyperactivité d’une logique narcissique. Délaissant l’axe de la mélancolie Catherine Chabert choisit celui de la manie,  quand le moi n’est pas libéré de l’objet qui l’a fait souffrir. Il en est ainsi des transferts latéraux engagés en début de cure, quand l’érotique du transfert provoque un contre-investissement de l’idéalisation. Si la manie est l’issue de la mélancolie, la culpabilité inconsciente pour autant ne désarme pas et pourrait bien être animée par l’idéal et le meurtre. C. Chabert ouvre la proposition du meurtre de l’idéal maternel. Cette conférence profonde et novatrice se termine sur une belle hypothèse où la force érotique du langage serait susceptible de moduler la cruauté d’idéaux sous l’égide d’un surmoi que l’idéal du moi habille de morale.

Selon J. Ludin, Don Juan, idéal de patient, figure un désir existant au cœur de chaque homme, d’arracher à toutes les femmes leur source inépuisable de « plaisir-désir » ! Et la méthode analytique aussi, avec sa part de séduction, arrache ses illusions au patient ! Derrière la compulsion de répétition que C. Chabert met au cœur de l’inconstance et de la déception, J. Ludin voit une passion de vie. Comme il ne conçoit pas la pulsion de mort sans la destructivité, il demande si on peut écarter le trauma de cette spéculation. Concédant à la pulsion de mort sa capacité heuristique pour le passage de la nature à la culture, il termine son interrogation en voyant là, la problématique même de la culture contemporaine et de son conflit entre idéal narcissique et sa déception.

V. Abel Prot montrera par un commentaire riche de nombreuses références comment la fiction ne quitte jamais la clinique. Elle propose de comprendre ce que l’inconstant vole aux femmes en faisant référence à la nostalgie de la présence maternelle. S’il s’agit de posséder la mère, mais sans amour, alors, le transfert latéral ne protègerait pas le transfert d’une idéalisation inévitable. V. Abel Prot interrogera la place de la déception, placée au cœur de la répétition selon C. Chabert, pour suggérer qu’ainsi l’idéalisation pourrait se cacher dans le monde des représentations de chose.

« Nous n’aimons pas entendre cela », la conférence de F. Villa aborde la déception d’être face à la réalité d’un penchant humain inné pour le mal. F. Villa, fidèle à la concordance métapsychologique entre individuel et collectif, défend l’idée que le désastre contemporain -la Shoah- à défaut de s’inscrire dans la culture, s’inscrit dans notre corps, et aussi dans la théorie. Si après 1918 la désillusion avait contraint Freud à penser la pulsion de mort, à quelle avancée les désastres contemporains nous obligent-il ? Freud a eu recours à une hypothèse darwinienne, et F. Villa en prolonge l’audace en envisageant des modifications corporelles et psychiques de la croyance non seulement en la mort mais en quelque chose de pire que la mort. Dans cette hypothèse le meurtre est congédié, la régression se fait en-deçà de la nostalgie ambivalente envers le père de la horde. Du fait d’une impossibilité de la représentation collective du désastre, F. Villa avancera l’hypothèse de son inscription dans les nouvelles pathologies et interroge l’indestructibilité du psychique que l’on ne peut pas continuer à laisser hors du champ de la pulsion de mort.

La conférence de F. Villa a donné lieu à un débat vif. V. Abel Prot va noter que l’universalisme fait courir le risque du religieux et d’une idéalisation de la pulsion de mort. Elle engage le langage comme force de liaison, et redit que la conviction de l’analyste est qu’Eros l’emporte. A l’opposé un réalisme de la Shoah donnerait une place importante au traumatique dans l’écoute de celui qui lui attribuerait une valeur de mutation dans la pensée. 

J. Ludin, redira comme à propos de la conférence de M. Gribinski, que les concepts échouent devant certaines réalités, et que c’est une déception de, et dans, la théorie qu’il convient d’accepter. Il est lui aussi sensible au danger de la généralisation qui fait disparaître les sujets et brouille les pistes de la responsabilité individuelle. J. Ludin, d’accord sur le plan de la clinique avec l’attention à avoir sur les traces que le désastre totalitaire a laissé en nous, ne suit pas F. Villa pour refonder la réalité psychique à partir de là. L’idéalisation du mal serait la ligne de partage entre les deux tendances. Le débat qui a suivi fut animé, certaines des propositions avancées alors ont été reprises dans les textes publiés.

La diversité, la densité et l’originalité des exposés associées à des discussions vivantes, quelques fois vives, ont répondu à l’attente de chacun des nombreux participants, que Laurence Kahn, Présidente de l’Association, avait précisé en ouverture : partager et participer à une discussion de la conception de l’analyse portée par l’Association Psychana­lytique de France.