La Revue

Paroles d'affect pour André Green
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°160 - Page 12-15 Auteur(s) : Dominique Cupa
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« En outre, l’analyste n’entend pas seulement avec son oreille – fût-ce la troisième – mais avec son corps tout entier. Il est sensible non seulement aux paroles mais aussi aux intonations de la voix, aux suspensions du récit, aux silences et à toute l’expression émotionnelle du patient. Sans la dimension de l’affect, l’analyse est une entreprise vaine et stérile. Sans le partage avec les émotions du patient, l’analyste n’est qu’un robot-interprète qui ferait mieux de changer de métier avant qu’il ne soit trop tard. 1»  
J’aime cette citation, je la propose souvent, elle m’évoque l’homme profond, clair, direct avec ses affects-passion qu’était André Green, elle m’évoque le psycha-nalyste qui m’a fait comprendre que l’écoute convoque une dispo-sition profonde du corps à l’ouverture, ouverture qui ne saurait se confondre avec une disposition simplement empathi-que pour l’autre mais se pose en bordure du sens. Cette citation m’évoque encore un des aspects  essentiels de sa réflexion : l’affect, et de ce fait elle s’accorde à ce qui aujourd’hui me saisit, une tris-tesse, un mal à l’âme, une grisaille que les mots ont du mal à transmettre car le sens véritable est en attente… Nous ne verrons plus, n’entendrons plus, ne dialoguerons plus, ne nous dispu-terons plus avec l’homme des affects, des passions…
Je me propose ici, pour lui rendre hommage, de présenter certains points essentiels de sa théorie de l’affect à travers laquelle on découvre en partie l’homme qui a été un des plus grands psycha-nalystes de notre époque. Je le fais d’autant plus, que je sais qu’il était en accord avec ce que j’ai déjà écrit à ce sujet et qu’il aimait qu’on pense sa pensée, que nous la transmettions.

Le travail d’A. Green plonge dans le champ sulfureux de l’affect, l’affect comme « temps fort du champ psychanalytique », le temps « de la révélation » ce qui lui permet de proposer un « redressement » de la théorie freudienne 2. En effet, la clinique freudienne s’est appuyée sur les représentations inconscientes plutôt que sur les affects en centrant la cure surtout sur l’analyse des représentations. Aussi, Freud a maintenu, selon A. Green, le champ du transfert hors de l’analyse car c’est dans le transfert que réapparaît la primauté de l’affect sur la représentation. Le rapport du XXXe Congrès des psychanalystes de langues romanes à Paris, en 1970 sur L’affect 3, constitue le travail princeps d’A. Green sur ce concept. Il pose alors les fondements d’une nouvelle théorie de l’affect qui se développent en contrepoint des théories psychanalytiques struc-turalistes de l’époque, en particulier celle de Lacan. Il va régulièrement remanier cette théorie. Si Freud questionne l’affect à partir de la clinique de la névrose, A. Green interroge pour sa part la clinique des états non névrotiques, dont il était un des spécialistes 4.

L’affect est « regard sur le corps ému »
A. Green repart, toujours dans ces réflexions, du socle freudien. Il pose donc, d’abord que l’affect désigne un quantum, une quan-tité d’excitation comme Freud l’a proposé. C’est une « affectation énergétique 5 » dans le sens où la charge d’affect (de la même façon qu’une charge électrique) est répartie sur les traces mnésiques. Mobile, variable, transformable et déchargeable, l’état libre ou lié de cette énergie spécifie des régimes de fonctionnement différents (processus primaires ou secon-daires). Deux destins du quantum sont repérables, soit il s’épuise dans la décharge, soit il est soumis à la liaison qui exige le préalable de la réduction quantitative par mesure de conservation du plaisir et de sauvegarde du principe de plaisir. Mais, A. Green va plus loin. Il précise que l’affect est une décharge en partie orientée vers l’intérieur du corps qui comprend la perception de mouvements internes et les sensations de la gamme plaisir-déplaisir.  Ainsi l’affect apparaît selon un double versant : un versant corporel et un versant psychique qui lui-même est clivé en deux : une activité d’auto-observation du change-ment corporel, du mouvement, résultat d’une activité spéculaire sur le corps et un aspect qualitatif : le plaisir-déplaisir. L’affect se présente alors comme une expérience corporelle et psy-chique, dans laquelle la première est la condition de la seconde. L’expérience corporelle se produit à l’occasion de la décharge interne, mouvement qui révèle le sentiment d’existence du corps qui sort alors de son silence, le corps parle. Ce versant  de l’affect permet au sujet de prendre conscience de son corps en tant qu’il en est propriétaire, mais aussi en tant qu’il lui échappe, le moi ne peut le contrôler. Processus de psychisation qui s’enrichit de la gamme du plaisir-déplaisir auquel l’affect introduit le corps. L’affect se développe, se transforme, plaisir et déplaisir se confondent, inhibent l’autre, le remplacent, etc., mais cette double polarité toujours présente n’est valable que pour la conscience.


L’affect  prend la parole : « chair du signifiant  et signifiant de la chair »
C’est à André Green que l’on doit d’avoir souligné la représentance de l’affect. Il constate que si l’affect a une orientation interne, il est aussi orienté vers l’autre, il est à la fois message pour l’in-terne et message qui peut s’adresser. A. Green introduit l’affect dans le discours comme un « tenant lieu de représentation », comme un « signifiant » accom-pagné de son énergétique, énergétique qui conduit aux  investissements et lui donne sa vivacité : le discours est « vivant ». Discours vivant 6, c’est ainsi que s’intitule son ouvrage sur l’affect. A. Green donne la parole à l’affect. Si, l’énergétique affective donne la parole au corps, elle nourrit aussi le discours, prend la parole en lui donnant corps. L’affect est selon cette belle  formule « chair du signifiant et signifiant de la chair »7. Tant qu’il apparaît comme élément de discours, l’affect se soumet au discours, tout  en se rattachant aux autres éléments qui le compose. Sous l’effet des tensions internes/externes l’affect joue avec la représentation, la recouvre, l’abolit, en tient lieu. Cependant, l’affect peut aussi désorganiser la parole jusqu’à l’inintelligible, l’indicible du retour au corporel, l’affect se déliant alors de la parole. Lorsque l’affect rompt avec la représentation et prend sa place, il risque de se transformer en un torrent qui rompt les digues du refoulement, submerge les capa-cités de liaison et de maîtrise du Moi.

Ainsi, l’affect appartient à deux  catégories : celle  de l’écono-mique et celle du symbolique. A. Green rattache la « qualité mouvante », le moteur des distributions, des échanges, des transformations, à la catégorie de l’économique et à celle du symbolique, ses capacités repré-sentationnelles vivifiées par les forces en provenance du corps pulsionnel. L’économique trans-forme les forces : évitement du plaisir, recherche du plaisir, maîtrise des affects. Le symbolique ne peut s’exercer sans qu’une force alimente les processus de transformation par lesquels il se constitue, mais cette force doit être travaillée pour être opératoire. Les « petites quantités » sont indispensables au fonction-nement de la pensée. Ainsi, force et sens sont solidaires parce qu’ils sont complémentaires, impen-sables l’un sans l’autre. De ce fait, dans la mesure même où la force crée un rapport de forces, elle est symbolique.


L’affect inconscient
André Green tenait beaucoup à cet aspect discuté de l’affect. La question de savoir ce qu’est un affect inconscient, est délicate car dès lors qu’il est inconscient l’affect perd sa « qualité », celle-ci constituant l’essentiel de ce qui permet de le reconnaître. En d’autres termes, l’affect incons-cient ou l’affect du Ça comme du Surmoi, est inconcevable pour la conscience, puisque la qualité de l’affect ne peut se comprendre que par rapport à la conscience. Après une lecture très serrée des textes freudiens dans lesquels A. Green montre l’existence d’af-fects inconscients dans le travail freudien 8, il propose que l’in-conscient soit constitué de « cellules » faites d’affects liés à des représentations de chose, ou encore que l’affect ait un lien inconscient avec la représen-tation de chose. L’inconscient est le lieu où se joue l’accordage entre affect et représentation de chose, affect qui va être partie prenante dans la scénarisation inconsciente des fantasmes originaires. En effet, l’inconscient est « cette autre scène » où se joue un spectacle qui affecte le sujet et où « se noue, dit André Green, le rapport de l’affect au fantasme9». Les fantasmes originaires sont en position ordonnatrice permettant au « complexe représentation-affect » de se construire. Les fantasmes originaires fonctionnent comme matrice de l’inconscient, le refoulement originaire portant sur le maintien à l’état de refoulé primaire des éléments des fantasmes originaires, éléments perceptifs empruntés au réel élaborés en traces. Les traces sont donc organisées en fantasmes originaires, qui, dans le temps même de leur construction, subissent le refoulement originaire les maintenant dans l’inconscient, où ils vont gérer les refoulements après-coup. Pour A. Green, les fantasmes originaires ne sont pas des représentations, ni des contenus, mais des médiations, ils sont « ce par quoi adviennent représentations et contenus 10 ».

L’affect - passion, l’affect - origine
Au cœur même de son travail « Passions et destins des passions 11», A. Green introduit une nouvelle définition de l’affect comme passion. Il était lui-même un homme de passions, passion pour la psychanalyse, sa théorisation et sa pratique, passion pour l’univers de la pensée. Ce fils d’une mère morte ne fait-il pas remarquer que la contrainte à penser est un symptôme du « complexe de la mère morte » et que l’intellectualisation produc-tive, sorte de sein cognitif rapporté, en est une issue favorable.
Pour A. Green, toute pulsion a pour unique objet origine, l’objet passionnellement investi qu’est la mère. La passion constitue la charge, en provenance du corps de l’enfant en état de « passi-vation » en prise avec les soins maternels, quantum d’affect lié à cette dépendance définitive à la mère. L’affect devient ainsi « représentant de la passion 12 ». La passion affecte le sujet, mais l’affect est lui-même passion, représentant de la passion, affect- origine, représentation de la première rencontre. Il va de soi qu’ici l’affect garde toute sa valeur de symbolisation, qu’il garde son statut topique inconscient. D’où la proposition d’A. Green de considérer les différents tableaux cliniques comme des systèmes de transformations de la passion inconsciente, comme folie parta-gée par la mère et son enfant, ce modèle permettant de travailler à la fois du côté des structures névrotiques et du côté des structures psychotiques. La passion est présente dans tout transfert. « Cela exige que l’analyste ne ferme plus la porte à cette folie, qu’il consente à l’accueillir et à la partager en l’analysant. Pour ce faire, il faut reconnaître à l’affect toute sa portée. C’est-à-dire laisser le champ libre aux affects dans leurs aspects les moins ordinaires et les moins raisonnables, les plus contradictoires et les plus complexes. Subir la charge de la passion du transfert est sans doute exténuant, c’est le prix à payer, par l’analyste, pour la marche de l’analyse. Inutile de dire que le contre-transfert est ici en première ligne. 13»


L’affect désancré de la parole   
Dans Le discours vivant, A. Green met en lien hallucination négative et affect en partant du stade du miroir tel qu’il est proposé par Lacan. En accord avec lui, A. Green rappelle que, lors du stade du miroir, la rencontre avec l’image est accompagnée d’un affect, la fameuse « assomption jubilatoire » de l’enfant. La clini-que de l’expérience du miroir, telle qu’elle se présente dans l’hallucination négative du sujet, montre une absence d’image, là où celle-ci devrait apparaître.  Seul est visible l’encadrement du miroir sur lequel aucune trace ne s’inscrit. Cette absence de représentation du sujet est associée à une montée d’affect d’angoisse à rapprocher de l’angoisse de la perte d’objet. « La représentation et l’affect sont dissociés avec disparition du pouvoir de percevoir la repré-sentation. Ce qui fait défaut n’est pas le sentiment d’existence, mais le pouvoir de représentation. L’affect est vécu avec une intensité maximale, ne pouvant s’appuyer sur aucune repré-sentation, puisque le miroir ne renvoie que son reflet. Ce cadre vide évoque un autre vide, le vide de l’Autre. 14 ». Le sujet tente de retrouver sa propre image perdue et l’impossible retrouvaille suscite l’angoisse. Ici, le clivage entre représentation et affect est total, ainsi qu’entre la représentation de soi interne et son absence de projection dans le miroir. Ainsi, lors de l’hallucination négative, l’affect possède à lui seul tout le pouvoir de la représentation. Tenant lieu de représentation de soi, il est à la fois constat de ce qui manque à sa place et surgissement de l’horreur qui accompagne le constat. Au-delà du constat, il cherche à inscrire sur la surface du miroir une représentation.

A. Green dans son travail sur « l’hallucination négative de la mère 15» approfondit l’halluci-nation négative de l’image dans le miroir. Lors de la séparation primaire de la mère et de son nourrisson, celle-ci s’efface en tant qu’objet primaire laissant la place aux investissements propres du Moi qui le constituent. L’effacement produit l’hallucination négative qui mobilise le Moi en recherche de représentations comme nous venons de le voir. Ce n’est pas pour autant que l’objet maternel disparaît. Il devient « structure encadrante » sur fond d’hallu-cination négative de l’objet primaire. Les représentations-affects de la mère sont alors profondément modifiées. Elles ne sont plus ces « représentations-cadres » porteuses d’un mixte mère-bébé charnel liées à des affects représentants de la nécessité vitale de la mère, elles ne sont plus ces quasi hallucinations affectives des états de satisfactions et de détresse. L’objet maternel ne peut se trans-former en structure encadrante que lorsqu’il est suffisamment aimant et ainsi suffisamment solide, pour être contenant des contenus représentatifs. La structure encadrante garantit la pré-sence de la mère en son absence, il sous-tend une absence qui peut alors être remplie par les investissements érotiques et agressifs de représentations du moi et de représentations d’objet.
 
Encore une question à André Green : l’expérience de sa propre mort ne peut-elle être pensée comme une expérience de l’hallucination négative inversée ? Suffisamment soutenu par la structure encadrante,  le mourant peut laisser en quelque sorte  la vie s’effacer, effacer avec elle ses investissements de l’objet et de lui-même, laisser s’effacer les représentations de l’autre et de lui-même dans la rencontre de l’affect de la fin uni au dernier souffle. 
 
Notes
1- A. Green (1992), La déliaison, Psychanalyse, anthropologie et littérature, Paris, Hachette.
2- A. Green (1990), La Folie privée : psychanalyse des cas-limites, Paris, Gallimard, p. 188.
3- Revue française de psychanalyse, 34/1970, p. 885-1169, repris in Le discours vivant : la conception psychanalytique de l’affect, PUF, 1973.
4- Voir à ce sujet : « Sur la discrimination et l’indiscrimination entre affect et représentation » qui a fait l’objet d’un rapport présenté au Xe Congrès international de psychanalyse à Santiago en 1999.
5- Ibid. p. 218.
6- A. Green (1973), Le discours vivant : la conception psychanalytique de l’affect, Paris, PUF.
7- Ibid. p. 332
8- Ibid., pp. 233-235.
9- Ibid., p. 234.
10-Ibid., p.234.
11- Ibid., p. 141
12- Ibid., p. 189.
13- Ibid., p. 177.
14- Ibid., p. 275.
15- A. Green (1983), Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Paris, Éd. de Minuit, p. 125-128 et 245-247 et (1993), Le Travail du néga-tif, Paris, Éd. de Minuit, p. 280-289 et (2002b), Idées directrices pour une psychanalyse contemporaine, Paris, PUF, p. 291-293.