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André Green : Une certaine politique de la psychanalyse : ouverture et fermeté
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°160 - Page 15-17 Auteur(s) : René Roussillon
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Un hommage à A Green peut se concevoir de diverses manières tant les traces laissées par celui-ci sont nombreuses et elles mêmes variées. Son empreinte sera multiple tant au plan national qu’international. On peut imaginer présenter ses contributions scientifiques sur le langage et son rapport à la situation psychanalytique, ou encore tenter de résumer ce qu’il a apporté sur la question des limites et des formes de souffrances narcissiques dans lesquelles la question des limites est crucialement engagée. Ceci si l’on décide de s’intéresser directement à ses apports sur la pratique psychanalytique elle-même ce qui est loin de couvrir l’ensemble de son œuvre comme on sait, car celle-ci concerne aussi la question, ô combien essentielle, de la création sous ses diverses formes, mais aussi des diverses formes de production de l’imaginaire humain, le mythe, le rêve...

À dire vrai aucun des champs d’expression de la vie psychique consciente et inconsciente et de leur théorisation métapsychologique n’a échappé au bonheur de ses explorations et à la sagacité de ses propositions. Quand A. Green s’attelait à la clinique ou à la théorisation d’un champ particulier c’était à la fois la promesse d’une avancée significative et l’annonce d’un renouvellement de la question. Sa pensée était créative et s’exerçait dans tous les domaines où une approche psychanalytique promettait d’être pertinente : A. Green était un « généraliste » de la pensée clinique et psychanalytique, un généraliste au sens ou ses travaux couvrent l’ensemble du champ, mais aussi un spécialiste de chacun de ces champs dans la mesure où quand il s’aventurait sur l’un d’eux c’était tou jours avec une bonne connaissance des travaux le concernant et ceci, même s’il ne prenait pas toujours la peine de les évoquer ou de les citer en détail.
Le choix ne manque donc pas pour rendre hommage à sa prodigieuse activité et à son immense créativité scientifique et je dois dire que pour ma part je ne me suis jamais aventuré dans une réflexion sur l’un des champs que couvre la pensée psychanalytique sans m’être préalablement informé sur ce qu’A. Green y avait produit.

Je ne doute pas que nombreux seront les travaux qui sauront souligner la fécondité de ses divers apports, mais en ces temps troublés pour la psychanalyse contemporaine c’est à un autre aspect de sa présence dans la communauté internationale que je souhaite rendre hommage : ce que je serais tenté de nommer sa « politique de la psychanalyse », politique d’ouverture et politique de débats ouverts. Mais, l’homme est resté fidèle à lui-même car ce que je vais rappeler rapidement des positions et actions de Green dans sa politique « externe » de la psychanalyse, n’est jamais que la transposition des positions qu’il a toujours aussi pris au sein de la politique interne de la pensée psychanalytique en étant de ceux qui, à une époque où ils étaient facilement pourfendus par nombre de psychanalystes français, ont ouvert la réflexion psychanalytique à un certain nombre de psychanalystes anglo-saxons ou d’Amérique du sud qu’il connaissait à la suite de ses nombreux voyages. Ouvrir la psychanalyse française aux travaux les plus stimulants des psychanalystes venus d’ailleurs c’est la même démarche que celle que nous allons retrouver maintenant dans son action d’ouverture des sociétés de psychanalyse au socius.
En 1989 alors qu’il est président de la SPP, il initie et inaugure le colloque dit de «l’UNESCO», premier des « Colloques du président ». Ce colloque marque un tournant dans la mesure où il s’agit du premier colloque d’envergure, du premier colloque « officiel » de la SPP, qui s’ouvre à un public large de sympathisants de la psychanalyse, de praticiens n’appartenant pas aux sociétés composantes de l’IPA, d’un colloque organisé en direction du siècle des cliniciens engagés sur le terrain du soin psychique et qui cherchent dans la pensée psychanalytique des repères pour penser leur action sur les divers terrains cliniques où ils opèrent.

A. Green avait largement pressenti les menaces qui planaient sur une psychanalyse frileuse, ramassée sur elle-même, planquée dans une tour d’ivoire et qui refusait le dialogue avec le socius et les débats que celui-ci impliquait. Foin d’une psychanalyse menacée de n’être que « psychanalyse poussiéreuse » à se refermer sur elle-même, à continuer de se penser comme psychanalyse idéalisée par une intelligentia aux commandes de la vie culturelle, il fallait à la fois expliquer et présenter ses développements nouveaux et en même temps accepter les controverses possibles avec ceux qui commençaient à lui disputer le champ des pratiques cliniques. Quand la menace sera encore plus précise de nombreuses années plus tard, et dans le même esprit il sera encore à l’origine d’un vaste colloque rassemblant non seulement l’ensemble des analystes des sociétés françaises composantes de l’IPA, mais aussi des sociétés issues du mouvement lacanien. Il fallait rétablir le dialogue interrompu par les diverses scissions de 1953, 1963, 1968..., montrer que les psychanalystes de diverses obédiences pouvaient dialoguer entre eux, que la psychanalyse malgré ses diversités restait une, que l’on pouvait rassembler les forces pour les luttes sociales qui s’annonçaient.

On pourrait souhaiter qu’il en fut autrement et que les preuves données de la pertinence thérapeutique et clinique de la psychanalyse dédouanent celle-ci des luttes épistémologiques et idéologiques qui parcourent le champ social, mais on sait qu’il n’en est pas ainsi. La politique de l’autruche s’est avérée catastrophique et A. Green a toujours été, à l’inverse, au front d’une politique de la psychanalyse qui a accepté le dialogue, quand il était possible, avec les tenants de position alternative, ou de ceux qui ont mené le combat épistémologique et croisé le fer avec ceux avec qui le dialogue n’était plus possible et qui s’étaient engagés dans une entreprise de meurtre de la pensée clinique psychanalytique. Dialogues et débats avec les tenants des TCC, dialogue et débats avec certains des théoriciens des neurosciences - on se souvient de ses débats avec Changeux - avec les psychologues du développement – en particulier avec D. Stern -, avec les linguistes les anthropologues etc.

Ces dialogues et débats supposaient une suffisamment bonne connaissance des travaux issus des autres disciplines, on ne débat bien qu’avec ce que l’on connait et la position qui consiste à combattre les autres dans la méconnaissance de leurs travaux, méthode que certains des « ennemis » de la psychanalyse utilisent souvent, est étrangère à la démarche de Green qui travaillait en détail et autant qu’il fallait les textes des tenants des disciplines avec qui il engageait débats et dialogues. Ceci autant que faire se peut bien sûr. Green dans ces cas là développait des arguments, il ne se répandait pas en haine et en accusations stériles, il cherchait à continuer de penser et ceci même s’il engageait la polémique et si son ton pouvait être vif en réponse aux attaques dont la psychanalyse était l’objet. Cette position exige du travail, elle exige de continuer d’approfondir sans relâche les fondements de la métapsychologie psychanalytique, de continuer de creuser la clinique des tableaux psychopathologiques et aussi bien de ceux qui sont donnés comme les plus classiques que de ceux qui trouvent de nouvelles formes de manifestation ou sont à l’origine de nouvelles formes de travail clinique. C’est aussi une leçon donnée par A.Green, leçon qu’il dit lui même avoir tiré des débats avec Lacan et la psychanalyse lacanienne, le travail pour continuer de penser la psychanalyse et ses extensions doit se poursuivre, la pensée clinique issue de la psychanalyse ne se maintiendra que si les psychanalystes continuent de creuser leur outil de pensée, leur méthode et leurs dispositifs, que s’ils continuent de travailler à la mise au point des concepts nécessaires à l’exploration clinique.

Mais une telle position suppose aussi d’être prêt à apprendre des autres, à s’enrichir de leurs apports. A. Green acceptait aussi d’apprendre des autres disciplines  - des linguistes, des anthropologues, des philosophes, voire des neurosciences – avec qui il rentrait en dialogue, d’intégrer ce que celles-ci pouvaient nous apporter, en ceci fidèle à une tradition freudienne, pour autant que ces apports pouvaient être « rapatriés » dans la métapsychologie psychanalytique. Il n’a d’ailleurs jamais non plus caché sa sensibilité aux limites de la psychanalyse comme en témoigne encore ses derniers livres où il se penche sur certains de ses échecs. Apprendre de l’échec sans idéaliser la clinique psychanalytique d’un moment, c’est à la fois pouvoir continuer de faire progresser celle-ci sans en arrêter la question sur un dogme établi, c’est aussi avoir une confiance suffisante dans la fécondité de la démarche pour ne pas avoir peur de reconnaître là où elle doit encore travailler.
Enfin A. Green a été aussi très présent sur un autre des aspects cruciaux des rapports de la psychanalyse au socius, celui de ce qu’on appelle, sans doute mala-droitement, de la psychothérapie. Il ne faut pas confondre les nécessités d’un processus de formation des psychanalystes (la cure type est ici irremplaçable) avec les contraintes de la pratique concrète des psychanalystes et ceux-ci s’aventurent nécessairement loin du cadre standard de la cure type.

L’une des menaces qui pèse sur le développement et l’avenir de la psychanalyse est sans conteste que celle-ci se replie sur le modèle de la seule cure type, la cure standard divan / fauteuil à au moins trois séances par semaine, et que se trouve être plus ou moins disqualifié de fait les autres formes de ce qu’A. Green nommait le travail de psychanalyse voire le travail du psychanalyste. Sur ce terrain là aussi les positions de Green sont remarquables et en adéquation avec les exigences d’une psychanalyse du 21ème siècle. On ne peut accuser Green ni d’une méconnaissance des fondements de la pratique psychanalytique ni d’un quelconque discrédit de celle-ci et c’est bien en ceci que sa position a été importante et qu’elle recèle une leçon qui doit être entendue. Mais il était aussi sensible à la fois au fait que de nombreux psychanalystes se sont aventurés dans des dispositifs éloignés du dispositif standard et en même temps qu’ils ont continué de faire œuvre de psychanalyste qu’ils n’ont pour autant rien renié de leur identité de psychanalyste.

Comme D. Anzieu en son temps avec le concept « d’analyse transitionnelle », il était de ceux qui pensaient que la pratique psychanalytique n’était pas totalement assujettie au cadre standard berceau premier de sa pratique et qu’elle pouvait inspirer l’action des cliniciens bien au-delà de son aménagement dans le classique face à face, souvent seule alternative envisagée. Là où la souffrance psychique s’exprime, au chevet des patients en fin de vie, dans la rencontre avec les patients atteints de maladie psychosomatique, dans les prisons où se retrouvent les délinquants violents, violeurs ou meurtriers, là où les toxicomanes peuvent être rencontrés, dans les dispositifs propices aux soins psychiques de la psychose ou de l’autisme, bref là où il est socialement possible de pratiquer la clinique, l’écoute psychanalytique a son degré de pertinence et le psychanalyste est à sa place, et même souvent il est le seul à pouvoir engager l’approche clinique nécessaire. Bien sûr il faut tenir compte aussi bien des particularités des formes d’expression de la psychopathologie que des particularités des conditions de la rencontre clinique, mais un travail  de psychanalyse est possible et un travail qui ne renie rien de l’essence de la psychanalyse ni de ses fondements. Cette lutte là est essentielle au présent et à l’avenir de la psychanalyse et A. Green était aussi sur ce front là.

A. Green était sans doute le dernier représentant d’une génération de psychanalystes à faire œuvre de pionnier, la génération des « mammouths » de la psychanalyse, de ces figures exemplaires qui tracent les routes sur lesquelles les générations qui suivent peuvent avancer avec un chemin déjà un peu balisé. Dans la voie de l’interface de la psychanalyse avec aussi bien les autres disciplines qu’avec le socius, A. Green, dans une ligne que je crois authentiquement freudienne, a planté quelques jalons dont il reste à espérer que la leçon ne sera pas perdue et continuera d’éclairer ceux qui sont en responsabilités de la politique de la psychanalyse. Là sera le véritable hommage au combattant acharné pour la psychanalyse que fut André Green.