La Revue

André Green, penseur du négatif
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°160 - Page 17-19 Auteur(s) : François Richard
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Une thématique majeure, celle de la négativité, gouverne l’avancée de la pensée d’André Green, depuis ses premiers textes des années 1960-1970 sur l’hallucination négative et sur l’irreprésentable jusqu’à la notion de désengagement subjectal en 1973, et du négatif du négatif en 2011.

Nous avions de longues conversations, il mettait à l’épreuve ses nouvelles idées, tandis que je cherchais à conforter les miennes, ou à radicaliser les siennes : ainsi j’interprétais le travail du négatif comme une modalité paradoxale de subjectivation, comme un prélude à la reconnaissance de l’altérité et, plus récemment, comme le trait majeur de l’actuel malaise dans la culture. Nos échanges, empreints de vivacité, d’estime, et, fondamentalement, d’amitié – il ne manquait jamais de s’enquérir de ma vie, bonheurs et soucis – se déroulaient sous l’égide, me semble-t-il, d’un principe, sans concession, d’amour de la vérité. En août 2010, dans sa maison de vacances où je me rendais tous les ans selon un rituel immuable, il eut l’intuition d’un infini de la négativité. Un an après, il relisait Nietzsche et me parla du négatif du négatif. Nous tombions d’accord : les états limites sont le fonctionnement adaptatif prévalent du monde d’aujourd’hui. J’en déduisis l’hypothèse de l’expulsion de l’intériorité psychique dans la réalité du dehors, de pathologies en extériorité qui sont des pathologies de l’intériorité.

Green était un maître : pas tant en encourageant activement son interlocuteur à aller de l’avant, plutôt en le laissant avancer de lui-même. Il était tel le cadre qui s’efface mais qui reste fonctionnel : il continuera, je crois, à remplir cette fonction, pour moi, pour d’autres - malgré, avec sa disparition.

Green suggère une radicalité, non dialectisable, du négatif : « Il faut postuler dans sa forme extrême une dissociation entre le moi et le sujet – où l’investissement accompli ou non du premier se dégage du second, c’est-à-dire procède au désinvestissement de la fonction de l’adhésion au lien qui témoigne de l’engagement. Le lien est maintenu, il ne s’agit donc pas d’une attaque contre la liaison, il n’est pas non plus désinvesti, il peut même l’être fortement, c’est l’engagement à l’objet passant par la pulsion qui se défait. Engagement… qui se reconnaît dans cette réalisation du désir et procède à sa propre reconnaissance » et qui s’inverse énigmatiquement en un « désengagement subjectal (…) fantasme de déliaison subjectale du moi (…) Cette situation contraint le moi, en continuant à suivre le « cours des choses », à déconnecter en lui les assises de sa subjectivité dont l’épreuve est à l’aune du désir. Ce qui donne l’illusion que ces sujets restent des partenaires des péripéties dont la vie fournit d’innombrables variétés, c’est qu’ils paraissent jouer le jeu du social, comme tout un chacun.
À un renversement près : ils occultent (sans se rendre compte de la différence) la distinction entre désirer et être désiré et supposent que les deux sont équivalents 1». Il faut ajouter que si c’est « l’engagement à l’objet passant par la pulsion qui se défait », c’est parce que celui-ci confronte le sujet à la dimension la plus intime, intrapsychique, de son désir, intriquée aux traces mnésiques de son histoire œdipienne et aux fantasmes incestueux en découlant, dans une économie libidinale de rétention des pulsions, condition d’un désir véritable.

La symptomatologie de l’agir et de la décharge la plus rapide possible ne résulte pas ici de processus    primaires, demeurés en leur fonctionnement puéril, mais de l’échec à supporter l’accroissement d’excitation consécutif à l’effort d’« ajournement de la décharge » ou de « suspension, devenue nécessaire » (Freud S., Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques, 1911), à la constitution d’un moi capable de connaître et de contrôler les processus primaires, la rétention procurant l’espace psychique intérieur où un désir personnel pourra être ressenti psychiquement et subjectivé.

Dans les états limites, l’inhibition du désir « vrai » - relié à l’histoire singulière et aux objets internes inconscients œdipiens – utilise les mécanismes compliqués des fonctionnements limites plutôt que le mécanisme plus simple du refoulement. On a alors affaire à des pathologies mixtes névrose/fonctionnements limites, dans lesquelles le conflit pulsionnel intérieur au psychisme théorisé par la psychanalyse, toujours central, est déformé par la tendance au désinvestissement objectal et au désengagement subjectal. Le complexe d’Œdipe se dilue mais reste actif, l’appropriation subjective pouvant avoir lieu dans des espaces mal délimités : le « négatif du négatif » serait peut-être à chercher du côté des formes contemporaines émergentes du lien interhumain et de la culture. Green, ce classique qui aimait la tragédie grecque, Shakespeare et l’opéra, était aussi un penseur de la crise de la modernité.
Lors du colloque de Cerisy que j’avais organisé en collaboration avec Fernando Urribarri sur l’œuvre d’André Green et en la présence de celui-ci 2, il suggéra de nuancer la notion de subjectivation dont nous avions souvent parlé : « Je l’exprimerais plutôt en termes de reconnaissance : « Ceci est bien de Moi, à moi ; ceci est Moi puisque c’est en moi… ». La notion de représentation est complexe ; il faut distinguer la  « délégation » de la représentation à proprement parler et, du coup quelque chose échappe toujours. » (p. 244). On voit bien que ce propos développe celui de Narcissisme de vie, narcissisme de mort (1983) : « Aborder le narcissisme, c’est d’une certaine façon, sinon de façon certaine, être enclin à une tautologie théorique » dans la mesure où Narcisse « tend à nous séduire dans la théorie qui fait miroiter les reflets de son apparence ».

Le négativisme de nombreux analysants d’aujourd’hui exprimerait un besoin de se soustraire à la captation par l’objet parce qu’elle ramène aux sortilèges spéculaires du Même. Ce pas de côté par lequel le sujet se défausse peut permettre de trouver un lieu, certes à première vue autarcique, où survivre comme différencié. Telle est du moins l’interprétation (optimiste) que je fais des formes les plus névrotiques du travail du négatif, où l’analyse progresse dans une relation interpsychique instable rendant nécessaire un effort d’adaptation permanente constituant un exercice comme tel thérapeutique. On peut y voir la déréliction narcissique s’arrimer à l’altérité interne de l’objet transférentiel comme étant aussi un sujet.
La distinction de 1983 entre narcissisme de vie et narcissisme de mort, le propos de 1984 sur la parole analytique qui « désendeuille le langage » et « redonne à l’autre la figure des objets et des désirs qu’un renoncement a relégués dans l’ombre 3 », ainsi que celui de 1990 (La folie privée) sur le site du sujet comme espace structuré par l’absence de la mère métamorphosée en structure encadrante, convergent vers un point de vue voisin de celui que je soutiens 4 : « Le bébé dispose d’une faculté discriminatrice pour reconnaître la voix de sa mère (…) dès le premier jour (…) Il y a destination avant qu’il y ait un destinataire (…) L’échange de paroles nécessite d’étudier les relations vocales entre deux voix (…) il n’y a de sujet que pour un autre (…) L’étude de l’autisme appelle des hypothèses théoriques concernant le fonctionnement psychique subjectif. Être renvoyé au sonore ne donne rien à voir. Signifier n’est pas suffisant, il manque l’évidence du sentiment d’exister (Bion). Il n’y a pas de langage qui ne se réfère à la pulsion (…) Freud (…) avait fait l’hypothèse que le premier cri était à l’origine de la compréhension mutuelle : le cri est donc premier. Cela touche à un aspect de la vie qu’il faut définir comme une forme subjective "pour un autre"5. »

Ici l’évidence du sentiment d’exister renvoie au narcissisme primaire absolu, mais ce même sentiment d’exister correspond aussi à l’éprouvé du bébé confondant ce qu’il ressent de lui-même et ce qu’il perçoit du monde, le passage entre ces deux expériences se produit sans transition aucune, peut-être porté par une phrase (« il y a destination avant qu’il y ait un destinataire ») la subjectivation allant vers sans forcément savoir qui et quoi. « Signifier n’est pas suffisant », le « fonctionnement psychique subjectif » en est affecté d’une sorte d’autisme normal, les voix s’engrènent à partir du premier cri, néanmoins l’intersubjectivité entre en contradiction avec le caractère aveugle de l’investissement pulsionnel de l’objet, dans un sentiment de dépendance et d’incompréhension de ses visées. Pourtant la vie… comme une forme subjective « pour un autre » creuse un chemin bien réel, quoi qu’elle emprunte souvent les traverses du négatif. Pas de rencontre pleine, entière et directe entre deux sujets.

S’agit-il de « l’ombre de l’objet » dont parle Freud dans Deuil et mélancolie ? De la « capacité à être seul en présence de la mère » selon Winnicott ? De tout cela et encore d’autre chose, de cette présence disparue.
Si le transfert est, comme le dit Freud, un amour réel où quelque chose fait pourtant sentir qu’il n’est pas vrai, il est donc voué à  « se dissiper, non sans laisser le souvenir d’une expérience inoubliable », ce dont on peut conclure que quelque chose de nouveau est créé dans la rencontre analytique « plus proche de la vérité que la littéralité perdue » comme le dit encore André Green (2010).
Dans les situations en impasse, on dirait qu’un syndrome de « désertification psychique 6 » interdit l’association libre et la conversion psychique espérée. L’« extrême dedans » n’est plus accessible à l’interprétation ? L’implication du psychanalyste, son attention aux besoins de reconnaissance du patient, sa sensibilité aux nuances parfois infinitésimales de l’économie de chaque rencontre à chaque nouvelle séance, sa capacité d’expectance de l’inattendu et de création de modalités inédites de l’échange, sont susceptibles d’entraîner une relance du processus.

Conclusion lucide et nuancée : si le négatif a été « intériorisé (…) comme une direction prise par les processus psychiques, où ceux-ci font corps avec cette direction » (Illusions et désillusions, p. 240), le sujet pourra peut-être se nourrir de cette négativité au-delà du masochisme, dans une forme de compromis, « une manière de durer et sans doute de survivre tant bien que mal », l’analyse pouvant « influencer », à tout le moins « éclairer », « sinon venir à bout des conduites répétitivement entretenues ». Issue nullement méprisable si l’on admet qu’en de nombreux cas « c’est l’humain qui fait défaut plus que l’excès de perversion maligne ».

Notes
1-Green A., Le Travail du négatif, Paris, Minuit, 1993, pp. 200-202.  
2- On trouvera les actes de ce colloque dans Richard F., Urribarri F., Autour de l’œuvre d’André Green. Enjeux pour une psychanalyse contemporaine, PUF, 2005, avec la coll. de Aisenstein M., Balier C., Botella C. Botella S., Brusset B., Cahn R., Delourmel C., Denis A., Diatkine G., Duparc F., Droit R.-P., Godelier M., Guyomard P., Kristeva J., Haag G., Lavallée G., Miller P., Perelberg R., Smadja C., Vincent J.-D., Zaltzman N.
3- Green A., « Le langage dans la psychanalyse », in Langages, 1984, p. 136.
4- Richard F., La Rencontre psychanalytique, Dunod, 2011.
5- Green A., Illusions et désillusions du travail psychanalytique, Odile Jacob, 2010, pp. 49, 50 et 51.
6- Green A., « Le syndrome de désertification psychique », in Richard F. (dir.), Le Travail du psychanalyste en psychothérapie, Dunod, 2002.