La Revue

André Green, un maître, un ami
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°160 - Page 20-22 Auteur(s) : François Duparc
Article gratuit

André Green, qui vient hélas de nous quitter, était un psychanalyste passionné et passionnant. Son œuvre lui survivra longtemps, pour notre grand plaisir et pour nous consoler un peu de l'avoir perdu. Il était mondialement reconnu pour l'originalité de sa pensée et sa passion pour la psychanalyse, dans le fil de la théorie de Freud et de ses successeurs (Lacan, Winnicott, Bion, les psychosomaticiens de l'école de Paris). Sa curiosité insatiable pour les limites de la psyché, pour les cas difficiles, la littérature, l'art ou la science contemporaine, en faisait une figure attachante - un des chefs de file de l'âge d'or de la psychanalyse française. Celle-ci, sans orgueil national exagéré, peut en effet se vanter d'avoir contribué avec lui de façon importante à différents développements de notre discipline : I- par la tiercéité et l'Œdipe précoce dans les psychoses et en psychosomatique ; II- par la théorie de la représentation et de son négatif (irreprésentable, blanc, pensée opératoire) en lien avec l'affect; III- par les théories du cadre, de ses débordements, et la prise en compte de la pulsion de mort ; IV- par la transmission inter/transgénérationnelle (des fantasmes originaires traumatiques, en particulier); V- et enfin par la clinique des états-
limites, entre névroses et psychoses. Dans tous ces domaines d'extension ou presque, André Green a apporté des contributions essentielles.


I- Ainsi, pour ce qu'il en est des ratés de la tiercéité et de l'Œdipe, même aux débuts de la vie ou dans les pathologies les plus graves, André Green y a contribué par son travail sur la psychose blanche et l'hallucination négative. Très tôt, dès 1962, il s'était déjà intéressé à la « mère phallique » des schizophrènes, lorsque le sujet ne peut se différencier de sa mère, et ne peut l'identifier que par des images persécutrices, des « Dames de pique » noires, inductrices d'une confusion d'identité (cf. son étude sur Pouchkine dans L'illusoire ou la dame en jeu (1971)). Lorsque la confusion l'emporte, le sujet se trouve alors atteint de psychose blanche, première étape possible d'une psychose plus productive. C'était le cas de L'enfant de Ça (1973), né de l'union de sa mère avec son gendre, qui souffrait d'un blanc de la pensée très communicatif. Dans les formes moins graves, aux confins du narcissisme, le complexe de la mère morte évoque l'avortement de la scène primitive, du fait d'un deuil maternel qui joue le rôle d'une triangulation précoce sans vraie relation au père. Le désir de la mère pour le père devient alors irreprésentable. À la fin de son œuvre (notamment dans Illusions et désillusions du travail psychanalytique, 2010), André Green s'intéressera beaucoup aux échecs de la triangulation précoce que révèlent les maladies psychosomatiques.


II- Très tôt également, Green s'est intéressé au « désendeuillement du langage », à réanimer le discours des patients comme celui des psychanalystes. Intéressé par Jacques Lacan, au séminaire duquel il a assisté dans les années 60, il a su prendre ses distances avec l'insistance excessive de celui-ci sur le signifiant, sur le Symbolique aux dépens de l'Imaginaire et du Réel, pourtant tous trois présents aux débuts du Séminaire de Lacan. En effet, si la libre association par la parole reste un outil de base de la cure analytique, André Green a voulu que l'analyse reste un Discours vivant  (titre de son livre de 1973 sur l'affect), et éviter une fétichisation du langage, comme Lacan a pu le faire après le premier temps séducteur de son discours, conduisant l'affect à se décharger dans l'agir. Pour faire face au Signifiant paternel omnipotent de Lacan, il a utilisé la folie maternelle normale, empruntée à Winnicott, et son aire transitionnelle pour construire, au cœur de la psyché, des « processus tertiaires », une aire de jeu intermédiaire entre les processus primaires de l'inconscient et les processus secondaires de la conscience. Le discours vivant associe ainsi des représentations de mot et des représentants psychiques de la pulsion, des représentants d'affect. Ces derniers peuvent être disjoints du langage, et se décharger, dans un processus de « désobjectalisation » au service de la pulsion de mort, notamment en psychosomatique. Mais ces représentants non verbaux peuvent parvenir à s'inscrire dans la pensée, grâce au « transfert sur la parole », et au travail du négatif qui se fera dans l'analyse par la mise en jeu du transfert, ou par l'intermédiaire du cadre analytique.
 
III-  Avec la question du cadre, et le rôle de l'hallucination négative de la mère comme structure encadrante, enveloppe de la psyché (proche de l'idée d'Anzieu sur le Moi-peau), nous arrivons à une théorisation importante pour la psychanalyse française. Celle-ci s'est beaucoup attachée à comprendre comment, au-delà de la simple « association libre », la mise en jeu par le transfert, la musique de l'interprétation, le face-à-face ou la parole couchée (voire la relaxation, dans ma pratique)  pouvaient permettre de mettre en scène l'irreprésentable, lorsque la valeur agie de l'affect ou de la mise en acte l'emportent pour un temps sur l'élaboration par le langage.
En ce qui me concerne, j'ai poursuivi ce travail par l'analyse du transfert latéral et du transfert sur le cadre comme formes du transfert du négatif, et celle de l'hallucination négative comme forme primaire de représentation, proche de la motricité et de l'émotion primaire. Sur tous ces sujets, les travaux d'André Green m'ont fourni les repères essentiels pour mon exploration théorique et clinique de ces thèmes, qu'il avait largement anticipé.


IV-  Le complexe de la mère morte est un apport fondamental pour tous ceux qui s'intéressent au transgénérationnel. Dans ce vécu traumatique invisible (mais un  « traumatisme invisible » n'en est pas moins nocif), la mère morte renvoie en général à une scène primitive originaire défaillante, et à un deuil ancien qui n'a pu se faire dans la parenté de la mère, souvent en résonance avec d'autres deuils en abymes (par un phénomène d'après-coups multiples). Au lieu d'une scène primitive génératrice de vie, on a une intrusion prématurée du tiers, une forme mortifère de la scène primitive, sous l'égide d'un deuil non élaboré. À propos des fantasmes originaires, précisément, Green     a poursuivi son élaboration de l'Œdipe en évoquant l'antinomie qui a longtemps existé entre les psychanalystes généticiens et de la relation d'objet (auquel Bouvet, son premier analyste, appartenait) et les psychanalystes structuraux (dont Lacan, avant Laplanche, était le chef de file). Mais il a préféré conserver les deux acquis de façon conjointe, en associant dans sa pensée clinique l'héritage familial historique, et l'héritage phylogénétique auquel Freud tenait aussi, proche de l'héritage génétique. Le tout aboutissant, dans un processus de construction, à l'Œdipe complet (cf. La diachronie en psychanalyse, 2000).

Je dois dire ici que sur ces deux points - les fantasmes originaires, et la temporalité de l'inconscient - j'ai partagé une expérience passionnante de chercheur avec André Green. N'ayant jamais fait de supervision avec lui, ni assisté à ses séminaires (même si j'ai régulièrement assisté à toutes ses conférences, et lu ses travaux), je n'avais pas eu connaissance de son travail proposé en Italie en 1991 sur les fantasmes originaires, lorsque j'ai moi-même publié mon premier travail (en 1991 également !) sur les cinq fantasmes originaires de Freud comme constituants de l'Œdipe et sur les pathologies qu'ils engendrent, en prolongement des complexes familiaux de Lacan, et des hypothèses de base de Bion, dans les groupes familiaux. L'aspect structural ne me semblait pas incompatible à moi non plus avec l'aspect génétique, à condition de réduire ce dernier à un défaut d'élaboration lié à des traumatismes. J'ai repris cette façon de concevoir les choses dans la préparation de mon rapport au Congrès de langue française de 1997 sur Le temps en psychanalyse, où j'avais associé le temps génétique des stades et des relations d'objet, et le temps structural intemporel de l'inconscient, des fantasmes originaires, et de l'après-coup. Or à la même épo­que, Green était en train de préparer son livre sur Le temps éclaté, et m'a envoyé son manuscrit juste après la pré-publication de mon rapport. Il m'a dit alors : « C'est à croire que vous aviez assisté à mon séminaire !» et m'a gratifié, lors du congrès, d'une discussion élogieuse, ce qu'il a été un des rares à faire à cette occasion, beaucoup de collègues prétendant que le temps n'était pas un concept freudien, ou que tout se limitait aux deux temps de l'après-coup…


V- La construction des fantasmes originaires de l'Œdipe, et sa déconstruction ou sa fixation dans des traumatismes précoces ou cumulatifs (par l'effet de résonance traumatique) me semblent d'ailleurs essentiels pour comprendre les champs cliniques limites auxquels Green s'est intéressé par la suite dans son livre de 2002, La pensée clinique : le chiasme hystérique, l'analité  primaire, la position phobique centrale - auxquels on pourrait ajou­ter les destins de l'affect tels que le gel ou le débordement torrentiel de l'affect, et la resomatisation corporelle de l'angoisse. On retrouve dans ce dernier livre un intérêt constant de Green pour la clinique, depuis la psychose blanche, la folie privée, et les états-limites entre névroses et psychose. Malgré sa répugnance pour l'observation des bébés, dans la mesure où cela lui semblait risquer de prêter à une attitude davantage phénoménologique ou comportementale que psychanalytique, il s'est également beaucoup intéressé aux travaux sur l'autisme, en lien avec Frances Tustin, les neurosciences et la métapsychologie du lien primaire. Le clivage entre autisme et sublimation, en particulier, ne cessait de l'interroger.

Pour conclure, je ne saurais m'arrêter dans cet hommage sans parler de l'extraordinaire attirance d'André Green pour l'art, la musique, la poésie et le théâtre, en particulier. Je ne peux que mentionner ici son éblouissant essai sur la tragédie (Un œil en trop, 1969), son livre sur Léonard de Vinci, (1992) celui sur Hamlet (1982), ses essais sur Le double de Dostoïevski ou les Mouches de Sartre, etc…).
Dans un de ses derniers livres qu'il m'a fait parvenir en fin 2011 (Du signe au discours), il reprend un article qu'il avait écrit pour un livre de Marie-France Castarède sur la voix, dans lequel il écrit : « Choisir parmi les genres sublimatoires non pas la musique souvent invoquée dans ces lignes, mais sa transformation dans la poésie, c'est continuer de faire occuper le centre à la parole et au langage »… ou encore, avec Meschonnic : « Le problème poétique est de savoir ce qui reste de la voix quand ce n'est plus du sonore ».

Je lui avais répondu en novembre dernier avec ma conférence sur La résonance des émotions, entre le corps et l'autre, en argumentant sur le fait que la résonance venait des émotions primaires du corps, et ne se reliait au langage que dans le discours vivant et l'affect lié (« signifiant de la chair et chair du signifiant », pour parler comme Green dans Le discours vivant), comme dans l'opéra Caprricio de Strauss, où la musique, la parole et la danse s'associent dans une harmonie poétique complète - jusqu'à la morale de l'histoire, qui fait de bien des émotions de simples caprices à visée de décharge.
Puis je lui ai envoyé mes vœux de rétablissement, le sachant malade, et une poésie sur l'après-coup que je vous livre ci-dessous, sachant qu'il me faisait l'honneur d'apprécier mes textes poétiques. Il m'a répondu très chaleureusement, quelques jours avant sa mort, pour me remercier de mon poème qu'il avait apprécié, et me souhaiter beaucoup de joies avec mon premier petit-fils dont je lui avais annoncé la naissance ! Je retrouvais une nouvelle fois l'André Green qui m'avait fait l'honneur de m'appeler son ami, et qui me faisait ainsi un au revoir très émouvant pour moi, en après-coup.

Après-coup
Après-coup, j’ai pensé que la mort
N’était que l’illusion de nos nouveaux départs
Pour une vie meilleure.

Après-coup, il était une fois d’autres temps
Qui s’abouchaient à l’impossible
Dénouant, fécondant l’ombilic de nos rêves.

Après-coup j’ai pensé l’impensable
Lorsque le temps s’inverse et que le cœur s’arrête
Dans l’émotion de transformer le monde.



Bibliographie

Sur André Green
(1995) ; Une théorie vivante, l'œuvre d'André Green, par François Duparc, F.Quartier & M.Vermorel, Paris, P.U.F, coll. Textes de base en psychanalyse 1997.
(1997) ; André Green, par François Duparc, Paris, P.U.F, coll. Psychanalystes d'aujourd'hui 1997.
D’André Green ; Le temps éclaté, Minuit, Paris 2000.
- La diachronie en psychanalyse, Minuit, Paris 2000.
- Illusions et désillusions du travail psychanalytique, Paris Odile Jacob 2010.
- Du signe au discours, Ithaque Paris 2011.
De François Duparc ; (1991) “Qu’avez-vous donc tiré au jeu des fantasmes originaires?”, Revue franç. de Psychanal., 1991, T. 55 n°5.
- (1997) ; “Le temps en psychanalyse; figurations et construction”. Rapport au 56ème Congrès des Psychanal. de langue française, Paris 1997. Bulletin de la Société Psychanal. de Paris, n°43-janv.1997, repris in Revue français de psychanalyse n°5-1997.
- (1998) L’élaboration en psychanalyse, préface d’André Green ; L’Esprit du temps, Bordeaux, diffusion P.U.F. Paris.
- (2005) "La ressaisie de l'infantile dans la pensée clinique", in Autour de l'œuvre d'André Green, dirigé par F. Richard, P.U.F. Paris 2005.
- (2010) "Œdipe court toujours", in Filigrane, vol. 19 n°2, automne 2010 (Adieu Œdipe, bonjour Narcisse).