La Revue

Hommage à André Green : Ecorces et ramures
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°160 - Page 22-24 Auteur(s) : Maurice Corcos, Alejandro Rojas-Urrego
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Ecoute moi, mon fils, dit le démon en plaçant sa main sur ma tête.
E.A. Poe. Silence

Ah c’est sûr que ta voix manquait à cette conférence improvisée sur la transmission à laquelle tu nous as conviés. Les propos de ton fils qui disait -si tendrement et si justement- sa douleur faite de déception et de frustration devant  ton amour, parfois  trop sec et trop tendu, souvent trop prudent et donc trop mesuré ont pu exprimer ce que tous tes collègues te reprochaient en catimini… une certaine dureté. Nous croyons nous avoir compris que ta rigueur livrait sans cesse bataille à une fortune adverse au bord de ta folie privée… and the rest is silence disait le grand Will ton alter ego, frère de papier. Si tu avais pu te réveiller, aurais-tu offert à ton fils tes bras ou, ton amour de l’escrime aurait-il repris le dessus et, l’atmosphère électrique de ces débats dans ce lugubre crématorium aidant, tu aurais à nouveau dégainé jusqu’à ce que comme à l’accoutumée… à la fin de l’envoi tu touches. Et nous aurions encore tous applaudi ton discours vivant et ton langage de vérité, pour éviter que la psychanalyse ne devienne un bien de consommation même et surtout lors du dernier repas.

Beaucoup d’entre nous se souviennent, pour des raisons techniques ou de simple vie, va savoir, beaucoup plus de ta voix que de tes yeux... et c’est bien dommage car ton regard lui n’était jamais dur. Ta voix forte, semblait parvenir d’un lointain inouï sans cesser d’être présente, une voix triste sans être désabusée, la voix d’un homme qui ne renonce pas. Une voix combattante, hargneuse, mais toujours suivie de silences chaleureux, une voix qui s’animait ou se réanimait dans la discussion, prête à repartir en guerre contre le dévoiement des concepts, contre les discours sans corps, la voix d’un Don Quichotte emporté par ses jugements émotionnels, se méfiant de la malhonnêteté de l’intellect et de la raison, mais toujours prêt à dire après toutes les batailles perdues ou gagnées : « qu’est ce qu’on s’est bien amusé » !

N’avons-nous pas été nombreux à avoir admiré, car ressenti, dans tes conceptions théoriques, le travail d’une intelligence dure car perçante, mais alliée à un imaginaire extraordinaire qui te donnait ce style de formidable conteur et qui devrait nous rassurer sur ton ambition comme sur ta mesure.

N’avons-nous pas été nombreux à nous tromper et à te surnommer  « l’homme de l’affect », comme pour tenter, en te circonscrivant dans le domaine de l’émotion, de te calmer. Mais tu ne te laissais pas si facilement embaumer et ne cessais de répéter que si jamais il fallait te définir comme l’homme de quelque chose tu dirais que tu es « l’homme du pulsionnel ». Tu nous rappelais alors, et il fallait voir ta fougue, que face à Borges, ce père retrouvé dans un labyrinthe peuplé de tigres, tu eus le sentiment qu’« il mettait face à face, en toi l’homme de parole que tu tentes d’être et le fauve que tu ne cesses pas d’être ». Ta probité, ton courage et ton éthique qui se retrouvaient dans ton travail, n’étaient pas issus d’une conscience morale mais directement de ton écoute et de ta vigilance à l’égard de l’inconscient, le tien et celui de l’autre, qui te disaient désespoir et détresse… risquant de te faire succomber dans le nihilisme de la pulsion de mort et dont tu te sauvais par ton sens des responsabilités. Ta lucidité sur la zone grise en chacun de nous où tu percevais le travail de la pulsion de mort a entravé douloureusement la possibilité d’exprimer ta chaleur native. L’amour entre un père et son fils, surtout lorsqu’ils sont unis dans une tendresse mélancolique, est un exercice de rapidité, beaucoup plus délicat que les combats des chefs où tu excellais. Tu préférais la musique du silence. Tu écoutais la musique en exigeant le silence pour mieux rêver de « l’élément qui se forme comme un nuage au cœur des choses »… sans ancêtres et donc sans successeurs.

Quelques nouvelles d’en bas : toi dont l’amour des belles lettres… te dispensait d’avoir à chercher le support matériel de l’inconscient, car tu savais le pouvoir de germination du silence, sais-tu qu’aujourd’hui certains cherchent à le mesurer, en dégainant leur IRM ou leur Petscan : Damasio a quitté Descartes pour suivre Spinoza, mais matérialiste impénitent, le voilà qui cherche à localiser avec l’imagerie médicale les régions et circuits cérébraux de la joie et de la tristesse. Ils oublient ou ne veulent pas voir, tant ils sont à la recherche de l’émotion publicitaire,   pure, intacte… qu’il est des joies tristes, des tristesses douces, des bonheurs factices et des malheurs qui ne le sont pas moins. Mais peut-être ne le peuvent-ils pas, va savoir. Ta passion de la vérité des sentiments, qui siègent partout et nulle part, t’a rendu parfois par trop parcimonieux… et nous pouvons te reprocher de t’être beaucoup trop empêché. Il est des douceurs et des chaleurs contrariées qui rendent la sensibilité difficilement exprimable en somme.

Quand tu répondais à notre question : quelle est la couleur du deuil ? Tu disais « le deuil a toujours été porté en blanc jusqu’à ce qu’en Espagne on se mette à porter du noir, et black, si proche de blank, renvoie à un endroit désolé, triste et livré au vent, nous rappelle Borges »… Le visage déserté d’une mère morte, dans lequel on est bien plus seul qu’un naufragé sur un radeau au milieu de l’océan, avions-nous pensé. Mais nous avons été rassurés en nous souvenant que tu disais avoir aussi été scout et que tu aimais marcher dans le désert… Nul doute que tu as réussi ta vie durant avec acharnement à le transformer en aire de jeu. Tu ajoutais d’ailleurs que blanco en espagnol (tes origines maternelles) et blank en anglais (ton tropisme britannique de Winnicott à Bion) avaient la même origine qui veut dire… sans couleur. L’idée de la mort est liée à la non-couleur disais-tu. Et il en est de même des affects qui lui sont ou non liés. Sans couleur. Tu avais raison. Le jour de ton enterrement le ciel était trop clair, avec cette lumière aigue qui fait plus triste que la grisaille. Tu avais raison ce blanc-là translucide avait quelque chose d’éternel et de définitif.
Enfant orgueilleux qui au sortir du désert d’Egypte, c’est-à-dire au moment de l’entrée dans l’existence, à l’adolescence, a transformé le principe kantien (« Ais le courage de te servir de ton propre entendement ») en « il faut penser par soi même » ; puis jeune adulte qui se voulant français honoraire n’a cessé de quitter ses racines pour se trouver enfin tel qu’en lui-même il se reconnaît fils de Racine. Et tu seras parvenu à être un grand penseur français ! Tu disais et insistais, ce qui peut apparaître paradoxal pour un psychanalyste, que l’on ne devait pas te considérer au travers de tes traditions familiales, culturelles ou religieuses (c'est-à-dire dans ton passé), mais dans tes choix (de partir, de te déprendre, de te refaire dans un futur choisi… En cela tu te voulais un héros conradien qui toujours désenvisage)…

Et nous disons choix mais, en fait, pouvais-tu faire autrement ? Nous ne parvenons pas à ne pas considérer que ce « choix » fut aussi fuite d’une obsession, d’un acte (de l’acte de repartir) dans ton passé. Toujours cet écartèlement entre ta France idéalisée et l’Egypte honnie. A moins que ton narcissisme de vie, suffisamment assuré en ses bases, ait réussi à faire de toi un aristocrate anglais… de ceux qui peuvent se dépouiller de leur moi originaire et choisir leur vie. Qui le font avec le détachement et l’élégance qui caractérisent non le misérable self esteem, mais le somptueux self-understatement. Ou encore, fort de ta croyance dans les vertus antiques (courage, éthique, sens du collectif) seras-tu parvenu à triompher du chaos du monde que tu croyais non seulement sans signification morale ou divine, mais surtout coloré de pulsion de mort, coloré donc de non-couleur… encore. Et tu as tenu parole… crémation et sans cérémonie religieuse. Mais las ! Mais là ! Tu n’as pas pu éviter la cérémonie morale.

Pulsion de mort tu n’avais plus que ça à la bouche… vers la fin ! N’avais-tu pas joué dans ta jeunesse sorbonnarde Cassandre, prophète cataclysmique dont on n’écoute pas les prédictions, alors que tu rêvais du seul rôle à ta démesure : celui de Clytemnestre ! Et l’on se prend à penser que si tu n’avais pas réussi à être psychanalyste (prédicteur du passé) tu aurais fait une formidable mère passionnelle. Car enfin sur les pulsions de destruction, comme Baudelaire avec qui tu partageais le goût et le dégoût de la charogne, tu as voulu croire en l’existence en chaque homme d’une double postulation vers le bien et vers le mal..., cette seconde étant la destructivité pure de « la bête assoupie ». Entre le chagrin et la folie, entre l’enfer et le néant, entre le silence et l’oubli, tout le monde choisit par peur le chagrin, l’oubli ou même l’enfer, toi tu n’hésitais pas à t’accorder une certaine proximité avec la folie bruyante ou silencieuse de tes patients et à créer ton œuvre cum-nilo adossé au néant. Ce pôle de folie et ce pôle de sagesse que tu savais aussi reconnaître en toi-même. Au bord de l’abîme.

Ta passion de la vérité, n’est pas une passion de l’autonomie, elle est une passion de l’altérité, la vraie, la radicale, celle qui règne à l’intérieur de nous et qui est si dangereuse et si effrayante que nous sommes amenés à la projeter sur les autres.
Finissons avec ton amour immodéré pour l’Art qui a provoqué nos rencontres et que ton fils a jalousé… mais qui ne le quitte plus tant tu y es présent. L’œuvre d’art, disais-tu, « résulte d’un transfert d’existence… », elle est « objet transnarcissique arraché au corps de la mère pour être élevé à l’être du temps »… Un devenir qui nécessite « l’acceptation d’une paternité ». Oui, sûrement. Elle est aussi, la spirale de l’origine et de la fin aidant, les retrouvailles tant attendues, enfin, avec une parenté. Puisses-tu dormir donc, comme tu l’as souhaité pour Jorge Luis, le doux sommeil des innocents.