La Revue

Hommage à Michel Soulé : Le vieil homme et l'enfant
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°161 - Page 24-25 Auteur(s) : Paul Cesbron
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Rien ne me permet de penser que Michel Soulé ait rêvé de fleurs et de couronnes à l’occasion de ses obsèques. Ni qu’il en ait lui-même assuré la mise en scène et désigné les orateurs qui lui garantissent son éternité au ciel de la pédopsychiatrie. Non, je ne le connaissais pas suffisamment, mais il me semble, pour l’avoir côtoyé dans quelques circons-tances professionnelles qu’il aurait aimé que la transmission de son enseignement soit assurée.

Obstétricien, non psychanalysé, je n’avais guère de raison de le fréquenter. Son activité auprès de Simone Veil dans la création d’un nouveau cadre législatif de l’adoption m’était cependant en partie connue. Désormais l’adop-tion plénière donnerait aux enfants concernés les droits de tous les enfants. Il s’agissait d’un bouleversement important de notre conception de la filiation et il survenait à un moment de notre histoire, marqué par l’émergence volcanique des nouveaux droits des femmes.

Non je rencontrais vraiment Michel Soulé, au seul niveau des idées, à cette belle période où le fœtus-enfant acquerrait la dignité de toute personne. En effet, au début des années 1980, nous découvrions ébahis l’embryon-fœtus-bébé en instantané, barbo­tant dans son liquide amniotique au sein d’une vie qui lui avait donné la vie. Or cette image transmise par nos « drôles de machines » était accusée d’inter­rompre volontairement les fan­tas­mes de sa future et déjà famille. Outre que le rappro­chement avec d’autres « interrup­tions volontaires » me semblait déplacé, j’admettais difficilement que l’image construite et trans­mise par nos échographes ait ce pouvoir de bousculer à ce point la qualité de la relation affective qui se tissait entre deux êtres.

Toutefois, j’admettais fort bien l’extrême complexité de ce lien, et il me paraissait vraisemblable que la part d’inconscient y jouait un rôle important puisqu’il était le fruit de l’activité sexuelle de deux personnes. Non, ce qui méritait une véritable interrogation critique était, à mes yeux, notre intrusion fort indiscrète dans l’intimité d’une conversation fondatrice.  Et bien, durant 10 ans, avec de nombreux amis, nous allions, autour de Michel Soulé, tenter d’approcher ce que l’enfant-futur transmettait aux siens et aux professionnels, lors de ce très curieux examen qu’est l’échographie.
L’aventure ne fut pas seulement riche et passionnante, elle transforma notre regard sur cet enfant à venir, fragile et redoutable, tendre et impétueux, infiniment digne et respectable. Et qui permet aujourd’hui à Michel Soulé de quitter la caverne peu éclairée où nous sommes toujours pour rejoindre le très humain monde des Idées où nous le retrouverons.