La Revue

Hommage à Jean Oury
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°182 - Page 50-52 Auteur(s) : Pierre Delion
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Jean Oury, un géant de la psychiatrie, vient de nous quitter.

Jean Oury, né en 1924, est psychiatre, psychanalyste, et fondateur-directeur de la clinique de la Borde à Cour Cheverny en France. En 1947, alors qu’il est en quatrième année de médecine, il hésite encore entre la recherche en Physique-chimie à l’Institut Pasteur et la Psychiatrie. Lorsqu’il assiste au cycle de conférences hebdomadaires de la rue d’Ulm : Ey, Lacan, Bonnafé, Tosquelles…, il sait qu’il a choisi son chemin. Ajuriaguerra lui conseille alors un stage d’interne chez Tosquelles à Saint-Alban où il arrive en compagnie de Robert Millon, le 3 Septembre 1947. C’est le début d’une amitié avec Tosquelles qui ne se démentira jamais. En décembre 1950, Oury est thésé et qualifié en psychiatrie et se retrouve médecin-directeur à Saumery pour remplacer Tosquelles qui devait y assurer un interim. Mais, à la suite de conflits avec le propriétaire de cette clinique, il la quitte avec les patients et s’installe à La Borde dès 1953.

Commence alors l’histoire d’un lieu qui a contribué à soigner en référence à la Psychothérapie Institutionnelle « apprise » avec Tosquelles, mais développée de façon originale par Oury, un nombre énorme de patients atteints de psychoses et d’autres pathologies, mais aussi à accueillir des stagiaires du monde entier, venus à La Borde pour y réfléchir sur les pratiques et la théorie de la psychothérapie institutionnelle, et à dire vrai, de la psychiatrie, et pouvoir en importer les « invariants structuraux » dans leurs services d’origine. Oury rencontre Lacan, va entreprendre un longue psychanalyse avec lui, et travailler pendant plus de trente ans, notamment dans le cadre de l’Ecole Freudienne dont il devient un des principaux membres, participant ainsi à cette aventure du « retour à Freud ». Il rencontre également Félix Guattari qui apportera à la Borde son dynamisme intellectuel et y « prendra rhizome ».

Cette clinique privée, unique en son genre, a été et est encore le lieu le plus actif dans l’élaboration de la théorico-pratique psychiatrique référée à la Psychothérapie Institutionnelle, et Jean Ayme, président du syndicat des psychiatres des hôpitaux, dira de son fondateur, lors du congrès de l’Information Psychiatrique à Strasbourg, qu’ « il est le plus public des psychiatres privés ». Oury, « un des psychiatres qui connaît le mieux au monde la psychose » (Gentis), a continué d’enseigner à la façon d’Antigone, sans certitudes, mais en appui sur une éthique impeccable, acceptant toujours de remettre sur le métier les concepts fondamentaux, en forgeant de nouveaux, intransigeant sur une psychiatrie à visage humain, généreux de sa culture encyclopédique, toujours en position d’épistémologue devant un problème quel qu’il soit, et rigoureux dans la présentation de ses réflexions les plus novatrices.

Lecteur insatiable, il a su articuler Freud, Lacan, Marx, Tosquelles, Maldiney, Schotte, Heidegger, Kierkegaard, et d’innombrables auteurs avec ses propres conceptions, ouvrant ainsi des perspectives à la fois théoriques et concrètes aux champs psychiatriques. Infatigable militant de la Psychothérapie Institutionnelle, il a continué d’animer ce mouvement, en insistant sur la nécessité des espaces ouverts, sans jamais abandonner ceux qui comptent sur lui. De très nombreux documents écrits, enregistrés, filmés sont consultables pour approcher l’histoire de ce qu’il faut bien appeler un des géants de la psychiatrie contemporaine. Il nous a quittés le 15 Mai dernier alors qu’il était, ultime élégance, « onze heures du soir à la Borde ».

Dans l’œuvre de Jean Oury, il existe une multitude de notions intéressantes dans la lecture des phénomènes concernant la psychose et dans sa compréhension sur les plans psychopathologiques, phénomènologiques, thérapeutiques, et notamment autour de sa prise en charge institutionnelle. Mais ces notions qui sont utilisées dans les enseignements de Jean Oury reposent sur des concepts qu’il a créés au fur et à mesure du développement de sa pensée.

Parmi les éléments de sa pensée de la psychiatrie, plusieurs sont incontournables pour en aborder la complexité : la double aliénation, le transfert dissocié et la constellation transférentielle, la hiérarchie en lien avec la sous-jacence, le collectif, ainsi que beaucoup d’autres. Tout d’abord, la double aliénation est une notion sur laquelle Oury a donné de nombreux séminaires. Sa position repose sur le constat simple mais peu partagé, que le malade mental est l’objet (et non le sujet précisément) de deux types d’aliénations, une première qui est sociale et une seconde qui est psychopathologique. Mêler les deux plans conduit soit à la psychiatrie asilaire lorsque l’on ne tient pas compte de l’aliénation sociale, soit à l’antipsychiatrie lorsqu’on ne tient pas compte de l’aliénation psychopathologique. La psychothérapie institutionnelle, d’abord par les réflexions et les pratiques de Tosquelles au cours de la guerre d’Espagne, puis lors de son travail à Saint-Alban, et enfin par celles de Oury, a progressivement intégré cette double aliénation dans l’organisation et la pensée des soins. La psychiatrie de secteur, pensée et produite à Saint- Alban notamment en appui sur l’inventivité de Lucien Bonnafé, est le résultat de la prise en compte de ce concept : il ne suffit pas de disposer de lieux humains pour soigner la maladie mentale, encore faut-il mettre en oeuvre une politique de prévention pour en débusquer les conditions de survenue au sein même de la cité. Certes, ces conditions ne peuvent suffire à enrayer l’aliénation sociale, mais elles sont de nature à en éclairer les mécanismes et ainsi, à en diminuer les effets nocifs. En aucun cas, la prévention bien comprise des
maladies mentales ne peut supprimer les nécessités d’en accompagner la trajectoire, par exemple en proposant au patient un travail psychothérapique au cours duquel il peut se saisir des moyens de diminuer ou apaiser les effets des angoisses psychopatholgiques dont il est la « victime », ou mieux, le sujet.

La psychothérapie institutionnelle, en proposant une articulation à la fois concrète dans ses lieux de soins, mais également théorisée par ses acteurs (Tosquelles, Oury, …), prend en considération de la façon la plus pertinente la double aliénation. Oury reprend son étude à partir de deux grands corpus, celui de Marx pour ses avancées concernant les différences entre entausserung et entfremdung, et celui de Lacan relisant Freud, pour leur relecture de l’aliénation mentale à la lumière de la psychanalyse et de ses propres concepts d’inconscient, de grand Autre et d’aliénation dans le langage notamment.

Ensuite, le concept de transfert dissocié vient de la constatation opérée par Tosquelles, jeune psychanalyste, encore élève de Sandor Eminder installé à Barcelone après avoir été formé à Budapest par Ferenczi, que les personnes schizophrènes accueillies dans un dispositif cure-type ne réagissaient pas comme pouvaient le faire les « névrosés occidentaux poids moyens ». En revanche, si le dispositif était étendu non plus au seul psychanalyste, mais à l’ensemble des personnes de l’institution en contact avec lui, alors se mettait en place de fait une « cons-tellation transférentielle », matrice à partir de laquelle la relation de transfert multiréférentiel pouvait être traitée. Oury, en se réappropriant ces importantes avancées, propose de définir le transfert en question comme un « transfert dissocié », à l’image de la dissociation décrite par Bleuler à Zurich lors de son invention de la schizophrénie, pour la démarquer de la conception régnante de « démence précoce », sous l’impulsion de Kraeppelin. Ce concept dynamique de transfert dissocié comprend dès lors en lui la nécessité de la réflexion et de la construction d’un dispositif institutionnel de nature à en accueillir le déploiement. Transfert dissocié et constellation tranférentielle sont donc indissociablement liés aux personnes psychotiques et justifient les problématiques d’institutions qu’il faut savoir ne pas confondre avec les établissements dont ils sont issus, mais qui ne peuvent s’y réduire. L’établissement est en effet la création par une organisation commune d’un dispositif chargé de répondre à des objectifs définis ; par exemple, l’Etat se doit de créer et de faire vivre des hôpitaux pour des missions de santé publique. Mais l’établissement ainsi créé ne peut en aucune manière répondre de façon standard à ces objectifs. Les personnes qui vont en être chargées vont imprimer leur marque sur les réponses attendues. L’institution serait ainsi la création par les professionnels qui habitent l’établissement, des conditions de possibilités de réponses adéquates. Ainsi l’institution est constituée principalement des personnes qui seront en lien avec les patients, ici les malades mentaux. La particularité du transfert est de se déployer principalement entre des personnes (il arrive que des patients puissent investir également des objets dans le transfert), et c’est à ce niveau que la constellation des personnes prenant en charge un patient peut se développer sur le mode d’une constellation transférentielle.

Oury a beaucoup insisté sur l’intérêt des travaux de Stanton et Schwartz réalisés à Chesnut Lodge aux USA, et rapportés par Racamier, pour comprendre le dispositif de la constellation transférentielle à l’aune du transfert dissocié. Le concept de hiérarchie prend une grande importance dans les travaux d’Oury car il permet d’aborder la question des rapports entre l’organisation de l’établissement et la constellation transférentielle des institutions. Il est en effet évident que ces rapports sont traversés par deux catégories au moins, celle des rapports hiérarchiques statutaires et celle des rapports hiérarchiques subjectaux. Les premiers sont régis par les statuts professionnels, obtenus après études spécifiques, organisant les rôles dévolus à chaque catégorie professionnelle. Les seconds sont régis par les qualités des personnes, multiples et diversifiées, et assignant à ces personnes des fonctions dans la rencontre avec les patients. Tel infirmier passionné de musique a un contact intéressant avec tel patient qui par ailleurs refuse toute relation thérapeutique avec son psychiatre. Si l’on s’en tient aux relations statutaires, le rapport privilégié entre l’infirmier et le patient n’est pas pris en considération, alors que le transfert s’est déjà manifesté en ce sens. La qualité du soin risque d’en être grandement affectée. Ces relations hiérarchiques statutaires doivent donc être relayées, complétées, affectées par l’importance accordée aux relations transférentielles. Ce travail a des effets directs sur la qualité de l’ambiance, et cet assouplissement général du climat de l’institution qui entoure le patient lui permet d’investir les personnes avec lesquelles le contact est possible, et ainsi de rendre possible les constellations transférentielles. Ce que Oury nomme la sous-jacence est cet ensemble considérable de facteurs qui agissent certainement en-deça des circuits officiels pour faciliter ou empêcher le déploiement des transferts multiples, dont les transferts dissociés sont les plus sensibles à ces qualités d’implicite. Enfin, le concept de « collectif » qui a fait l’objet de plusieurs séminaires est une sorte de structure générale de l’institution, à laquelle est fixée l’élaboration de la loi de fonctionnement des groupes constituant l’institution. Ces créations conceptuelles ne vont pas sans les différents praticables inventés par les acteurs de la Psychothérapie institutionnelle, tels que le club thérapeutique, le journal, l’association culturelle, chacun d’entre eux nécessitant un développement spécifique qui fera l’objet de communications ultérieures.

On le voit, Jean Oury a, outre la portée de sa trajectoire personnelle qui devra être présentée pour ce qu’elle comporte d’intelligence et d’humanité, développé une pensée conceptuelle complexe très élaborée, centrée sur la prise en charge des personnes psychotiques dans le cadre des institutions, mais dont les conséquences sont beaucoup plus générales sur le plan de la psychiatrie et de l’humain. Il revient à ceux qui l’ont rencontré et ont bénéficié de ses enseignements de les transmettre. En signe d’une profonde reconnaissance à cet enseignant hors pair, c’est ce que je m’emploierai à faire dans les années qui viennent.