La Revue

Hommage à Henri Danon-Boileau
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°182 - Page 52-53 Auteur(s) :
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Nous avons appris avec tristesse le décès d'Henri Danon-Boileau. Cette mort dont l'annonce du fait de son grand-âge n'est qu'une demi-surprise, ne l'aura sans doute pas pris au dépourvu. En effet il l'a reconnue et patiemment apprivoisée, puisque dans ses deux derniers ouvrages, il s'est particulièrement interrogé sur les problématiques du vieillissement et du grand âge, en s'appuyant sur sa propre expérience vécue, soutenue par une pratique aigue de l'auto-analyse, mais aussi sur une grande connaissance du corpus théorique psychanalytique et particulièrement des textes freudiens. C'est à cette occasion que nous l'avons rencontré, avec C. Mure, qui l'avait tout d'abord sollicité pour donner une conférence aux étudiants de M2 clinique gérontologique qui ouvrait à Paris 5, sous la direction de Marie-Christine Gély-Nargeot, à partir de son ouvrage, De la vieillesse à la mort, point de vue d'un usager  (Calmann-Levy, 2000) qu'il venait de publier. Nous l'avions ensuite invité en 2004 à parler lors du 2e colloque de l'Association Cliniques Psychanalytiques du vieillissement de l'hôpital Charles Foix : « le statut de l'objet ». Il y avait traité brillamment Objets et fantasmes dans le vieillir. Il avait récemment décliné ma proposition de participer à un autre colloque, se sentant trop fatigué. Il faut en effet souligner que sa grande modestie lui faisait toujours craindre de ne pas avoir suffisamment travaillé.

Tout d'abord résistant et compagnon de la libération, il s'est ensuite orienté vers la psychiatrie des adolescents, en contribuant à la création du centre pour adolescents de la clinique universitaire médico-psychologique de Sceaux dont il fut longtemps le directeur. Il a parallèlement animé des groupes de psychodrame analytique et mené une carrière de psychanalyste à la Société Psychanalytique de Paris dont il fut membre honoraire. Son intérêt pour le langage s'est également exprimé à travers la création de pièces de théâtre et l'écriture de romans. Dans le champ psychanalytique, il a toujours œuvré à mettre en cohérence sa pratique clinique avec sa réflexion théorique : ainsi, il fait partie des rares analystes ayant réfléchi, aux modalités de départ d'un analyste vieillissant afin de ne pas entraver la démarche de ses patients par l'omniprésence du fantasme de sa mort à venir. Il avait donc décidé d'arrêter son activité de psychanalyste le 1e janvier suivant ses soixante-quinze ans. Il en avait bien entendu prévenu ses patients. Réfléchissant à cette décision quelques années plus tard, il avouait les difficultés qu'il avait éprouvées du fait de la perte du lien à la clinique, allant jusqu'à s'exprimer en terme de malaise physique. Il maintenait cependant l'idée qu'il fallait préserver les patients du vieillissement de l'analyste. Il a poursuivi sa réflexion théorique, reprenant l'étude d'un cas autrefois traité 1 et le remettant au travail en y étudiant plus particulièrement la dimension contre-transférentielle qu'il avait alors peu abordée. Ce travail s'est ensuite poursuivi par une étude attentive des mécanismes psychiques en œuvre dans le vieillissement. Ici le sujet d'observation serait lui-même. Dans la lignée d'un Montaigne devenu  psychanalyste, il a déployé pour cette étude toutes ses connaissances théoriques alliées à une acuité introspective et dépourvue de toute trace d'auto-complaisance.

De la vieillesse il avait une vision dynamique : fondée sur la vigilance et la conscience aigües nécessaires pour mener le combat sans cesse à reprendre de demeurer soi malgré les entraves physiques inéluctables, (la basse continue des douleurs physiques) appuyées sur la capacité de sublimation - entendue de manière modeste comme toute œuvre permettant un réinvestissement libidinal. Cependant il était loin du rétrécissement narcissique décrit par Freud et Ferenczi car il avait conservé une sollicitude intense pour son entourage. Sollicitude affectueuse et exigeante pour lui-même. Il avait pleinement conscience de la responsabilité importante que  portent les âgés vis-à-vis des jeunes générations : montrer le chemin de la vie et de l'accomplissement dans la dignité d'une destinée humaine.

Dans son dernier ouvrage, Une certaine forme d'obstination, Vivre le très grand âge (Éd. Odile Jacob, 2012), probablement surpris d'une longévité qu'il n'avait peut être pas prévue, il avait poursuivi sa  réflexion, à deux voix, avec son ami Gérard Dedieu-Anglade. La très grande vieillesse à laquelle il était à présent parvenu lui apparaissait dans toute sa dimension active : il y met en lumière l'obstination de tous les instants pour ne pas céder aux regrets et à l'amertume liés aux divers avatars de l'affaiblissement corporel. La sublimation, la créativité, le souvenir, la distanciation et l’humour confiait-il à Régine Waintrater, sont les armes 2 à utiliser dans le combat quotidien contre le vieillissement. Exercice périlleux s'il en fût car s'y adjoint l'acceptation d'une certaine  passivité lorsque l'aide d'autrui devient incontournable. Encore et toujours une auto-analyse sans concessions est restée de mise, attaquant sans faiblir les points aveugles, anxiogènes, en y débusquant les motifs inconscients. Fidélité aux souvenirs, mais sans en faire un refuge coupé du monde.

Ainsi tout au long de son existence s'est-il comporté en défricheur intrépide de terrains inconnus dont il a analysé les dangers et qu'il a ensuite vaillamment    affrontés. De la résistance et la lutte armée durant l'occupation à la psychiatrie, de son intérêt pour l'adolescence à son étude attentive de son propre vieillissement il restera pour moi le condottiere discret à l'œil pétillant, courtois et affable, modèle d'homme, de psychanalyste rigoureux et sensible, que je suis honorée d'avoir rencontré et dont je tiens à transmettre les enseignements et les leçons de vie aux étudiants, qui tout comme moi s'intéressent à un domaine de la vie auquel ils n'ont pas encore accédé et qu'il a contribué à éclairer : le grand âge.


1- Danon-Boileau Henri, « Transfert latéral, analyse sauvage et contre-transfert. Ou pourquoi faire simple quand on peutfaire compliqué ? », Revue française de psychanalyse, 2009/3 Vol. 73, p. 691-711.
2- Danon-Boileau Henri, « Interview de Henri Danon-Boileau » Entretien du 16 octobre 2012 avec Régine Waintrater, Champ psy, 2013/1 n° 63, p. 9-9.