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L’ambivalence de Michel Foucault sur la psychanalyse : questions analytiques sans réponse
Agrandir le texte Réduire le texte Auteur(s) : Jean-Luc Vannier
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L’ambivalence de Michel Foucault sur la psychanalyse : questions analytiques sans réponse

Lors d’un récent séminaire clinique1 un médecin niçois, éminent défenseur des thérapies cognitivo-comportementales nous interpelle : « comme médecin, j’ai eu l’occasion de disséquer de nombreux cadavres mais je n’ai jamais trouvé d’inconscient ! ».  « Le médecin écoute mais c’est pour traverser la parole de l’autre et rejoindre la vérité muette de son corps » aurait pu lui répondre Michel Foucault. Que n’aurait-il pas dit, se demande encore Roland Gori en conclusion d’un passionnant ouvrage consacré au philosophe disparu en 1984 de cette « psychiatrie actuarielle » – réduction du sujet humain à la somme de ses comportements antérieurs – « qui renoue par sa nature et sa fonction avec le vieux pouvoir asilaire étendue à l’infini des anomalies sociales et comportementales » ?

Issues d’une rencontre « Foucault et la psychanalyse » organisée en novembre 2012 par le Centre de Recherches Psychanalyse, Médecine et Société (CRPMS) de l’université Paris Diderot, les contributions rassemblées par Laurie Laufer et Amos Squverer, qui viennent de paraître chez Hermann, nous rappellent qu’avant d’être « le philosophe des discours, l’archéologue du savoir et le diagnosticien des dispositifs disciplinaires », Michel Foucault fut l’élève du psychanalyste Daniel Lagache devant lequel il soutint en 1961 sa thèse d’Etat « Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique ». Psychanalyse avec laquelle l’auteur de « surveiller et punir » a entretenu une rare ambivalence soulignée par tous les contributeurs du livre : d’un côté, l’invention freudienne permet, selon Foucault « d’extraire la psychanalyse de l’empire et de l’emprise du médical et de la psychiatrie » et d’introduire « une rupture avec les théories de la dégénérescence » afin de s’affranchir des frontières traditionnelles entre le normal et le pathologique, et ce, tout en se félicitant de la découverte, par Sigmund Freud, de la sexualité infantile. D’un autre, à partir des années soixante-dix, celui qui appelait à « être juste avec Freud » fustige radicalement la politisation d’un corpus sexuel normalisateur. Peut-être convient-il, rétrospectivement, de voir dans cette dénonciation les conséquences d’un double rejet : celui d’une ère structuraliste sacralisée jusqu’à l’idéologie par les thuriféraires du lacanisme autant que celui des résistances en provenance d’institutions analytiques arc-boutées sur le dogme freudien ? Cette oscillation, cette tension dans l’œuvre de Michel Foucault paraît aussi irréconciliable, faut-il le souligner, que le conflit créé par le dualisme pulsionnel, au cœur de la psychanalyse. Elle marque en outre, selon Paul-Laurent Assoun qui aborde entre « prénom du père » et « désespoir de jeunesse » de Foucault, le « roman familial » du personnage médical, un point de butée – le roc de la castration ? – sur la question centrale de la quête foucaldienne dans son chassé-croisé avec Lacan: « la régulation sociale contradictoire de la jouissance, du savoir, du pouvoir, du corps et du sexuel ». Chassé-croisé non dénué de rivalités complices et de mutuels emprunts valorisant chacun de leurs signataires: autant de nouages alambiqués et savamment explicités par Jean Allouch qui reconnaît que ni la mort de l’un ni celle de l’autre « n’ont mis fin à l’histoire de leurs rapports ».

Une pensée bien vivante mais un héritage sous bénéfice d’inventaire analytique pour Joël Birman qui précise : Michel Foucault n’a jamais écrit un seul ouvrage spécifiquement consacré à la psychanalyse et toutes ses références, « ponctuelles et disséminées » la placent parmi des « discours philosophiques qui interviennent dans le champ d’autres problématiques ». Distance épistémologique ? Eloignement conceptuel ? Point de non retour ? Michel Foucault serait-il fondé à réduire, comme il le fit dans son cours à Louvain (1981), l’exercice analytique à « une nouvelle herméneutique du sujet » alors que « l’analyste chaque fois qu’il prétend traduire ou aider à traduire, aide à refouler2» ? Sans prétendre apporter une réponse, Joël Birman questionne la recherche par Foucault d’une mise en évidence, dans le projet de critique philosophique vis-à-vis de la psychanalyse, d’une « constitution de la volonté de vérité en occident ». Sans doute influencé par Politzer, il souhaite par surcroît que la « psychanalyse se débarrasse de la métapsychologie pour pouvoir participer à la constitution du discours de la psychologie concrète ». Une suspicion et une requête pour le moins énigmatiques, voire contradictoires : tout ce qui vise à déposséder la psychanalyse de son étrangeté pour en faire une science fréquentable et capable de tenir son rang dans le concert des sciences, « en trahit la spécificité et la nature3 ». La tendance contemporaine à sa « désexualisation », jusqu’à en cliver l’orthodoxie freudienne, représente une des tentatives pour la ramener subrepticement dans le giron de la psychologie.

Thamy Ayouch met ces interrogations en exergue dans son développement sur « vérité et véridiction » en évoquant qu’à chaque fois – à chaque séance ? –, « les conditions de véridiction déterminent une vérité particulière ». Cette soif  de vérité, celle le plus souvent exigée par les analysants, ne doit pourtant servir qu’à instaurer, bâtie en contre au fil des séances, cette entreprise permanente de décentrement, de dérivation psychique : la vérité ne procèderait-elle pas de la synthèse opérée par le moi du sujet et à laquelle l’analyste n’a pas à prendre part ? La réflexion de Christian Hoffmann se concentre quant à elle davantage sur le rapport à l’écriture de Michel Foucault, son souci d’une « transformation du bistouri en porte-plume » et d’un « diagnostic » plus « incisif » sur la place de la folie dans le discours. Plus proche des cliniciens, la conclusion, puissante et engagée, de Roland Gori dénonçant « le retour de l’hygiène publique du corps social » montre, avec force conviction et illustrations, comment la « logique probabiliste » de la nouvelle santé mentale « accroît la fonction sécuritaire du psychiatre ». Du curatif à l’adaptatif, de l’angoisse au « risque » et de la névrose à la « dangerosité », le psychanalyste incrimine une psychopathologie désormais calquée sur le positivisme économique libéral. Il égratigne au passage les techniques cognitivo-comportementales, « solubles dans les pratiques néolibérales » et qui, destinées à « contrôler le temps et l’usage des corps des individus », naturalisent les fondements de cette « gestion sociale des conduites à l’aide des sciences biologiques ».

La lecture de ces actes, indispensable pour éclairer dans l’après coup celle de l’œuvre foucaldienne pour toute une génération, montre aussi l’incroyable richesse du foisonnement intellectuel de cette époque. Foisonnement qui a toutefois pu masquer les lignes de force de la psychanalyse, n’en déplaise à ses détracteurs qui annoncent régulièrement sa fin. Redoutée par Michel Foucault, la secrète « connivence » de la psychanalyse avec le pouvoir politique n’a pas eu lieu: la subversion « séductrice » et « sexuelle » demeure l’essence même de la psychologie des profondeurs.

Le 24 mai 2015

Jean-Luc Vannier
Psychanalyste
Chargé de cours à l'Université de Nice Sophia-Antipolis, à l'Edhec & l'Ipag

SQUVERER Amos, LAUFER Laurie (dir.)
Foucault et la psychanalyse. Quelques questions analytiques à Michel Foucault 
ISBN 9782705690205

Notes

1. 3ème Rencontres psychothérapeutiques. Nice, 21 mars 2015.

2.  Jean Laplanche, Entre séduction et inspiration : l’homme, Coll. « Quadrige », PUF, 1999, p. 107.

3.  Amine Azar, Freud et la science, L’Exigence freudienne, Revue ‘Ashtarout, Bibliothèque du pinacle, Beyrouth, avril 2012, p.10