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La passion dans l'amitié
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°100 - Page 17 Auteur(s) : Alain Vanier
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La passion dans l'amitié

L'amitié dans la psychanalyse

Dans un livre fin et sensible, Danièle Brun nous invite à explorer les territoires de l'amitié, des passions qui la nourrissent, de l'éclair de la rencontre aux drames de la rupture, en passant par les aléas de son expérience. Elle propose de lui donner la place qui lui revient dans notre champ, où elle est à la fois reconnue et en même temps méconnue. Reconnue tant il est vrai que l'analyse fournit les outils de lecture de ces liens particuliers, enjeux narcissiques, identifications, idéalisation, désexualisation -le site de l'amitié n'est pas sans rapport avec la période de latence- mais, ce faisant, sa place est méconnue dans l'analyse où elle est trop rapidement réduite à un artefact de l'histoire oedipienne, à un importun transfert latéral. Or elle est décisive quant à la place centrale qu'elle vient occuper, dans nos années de formation, dans nos vies, dans les étayages qu'adulte, elle nous fournit. Avec ce livre, il s'agit moins d'ajouter un concept de plus au chariot de la théorie analytique, ou d'élaborer la figure clinique nouvelle d'un lien, mais de rendre à cette configuration sa valeur de "composante essentielle de la vie affective", en situant le mode spécifique, la fonction originale de cette réédition des scènes oedipiennes et de la sexualité dans ce lien. Son importance dans l'histoire de la psychanalyse et dans la vie de Freud est justement soulignée dès le début avec l'évocation des relations avec son neveu John puis avec Fliess et cette nécessité avouée d'avoir simultanément un ami à aimer et un ennemi à haïr.

Sous le signe de cette ambivalence fondamentale, nous découvrons ensuite chapitre après chapitre les facettes de cette "clef de l'existence" comme autant de fragments auxquels à chaque fois nous serions tentés d'ajouter ceux de notre histoire tant ce qui est présenté et abondamment illustré trouve un écho chez le lecteur. Loin de toute tentative de donner une théorie systématique de ce lien, Danièle Brun en éclaire les attendus, les circonstances insues et l'histoire, en parcourant celle des amitiés d'Aristote à Steinbeck, celles qui sont devenues exemplaires ou ont leur lieu dans les récits de fiction ou dans les propos des analysants.

L'amitié a une origine, son lieu de naissance est toujours l'enfance, elle manifeste "l'empreinte des scènes d'enfants dans la vie adulte", et, observe Danièle Brun, naît d'une image, d'une scène où le sujet "voit l'autre en situation". Elle manifeste que l'on aime l'autre comme "possédant ce qu'on a perdu" et qu'on regrette de ne plus avoir. Image de complétude, elle navigue entre idéal et manque d'objet. Déplaçant l'accent, Danièle Brun après Lacan évoque Saint- Augustin. Ce faisant, le fraternel voisine avec l'amitié et rejoint une certaine orientation de la psychanalyse anglo-saxonne aujourd'hui qui regrette que le lien fraternel ait été trop négligé par les psychanalystes (pourtant le complexe d'intrusion de Lacan en 1938) alors qu'il est indispensable à la clinique contemporaine. Si Danièle Brun ne donne pas une valeur fondatrice au complexe fraternel au même titre qu'à l'Oedipe, elle lui donne le statut d'un transfert sauvage et la question est alors de savoir s'il ne peut être que répétition.

La sexualité est omniprésente dans l'amitié, mais sous des formes paradoxales. L'axe de l'ouvrage n'est pas une étude de la phénoménologie de l'amitié où la passion occasionnelle pourrait trouver sa place, mais de la passion dans l'amitié, de l'amitié comme lieu des passions fondamentales. L'amour et la haine sont toujours présents dans l'ambivalence du lien, mais aussi l'ignorance, cette troisième passion fondamentale selon Lacan, ce que développe, en particulier, le chapitre intitulé "L'amitié comme abri". En effet, elle peut être un abri contre le désir, ce qu'illustre très joliment, entre autres, une lecture du Grand Meaulnes. Ces amitiés tombent alors avec l'âge, écrit Danièle Brun, "comme les dents de lait". De même, à partir d'une relecture précise de Jules et Jim, l'amitié apparaît comme une façon de déléguer à un autre le mode d'accomplissement sexuel auquel se refuse le sujet. Mais Jules et Jim ne sont pas seuls, et la présence de Kathe sera décisive pour le destin de cette amitié. Les amitiés sont rarement duelles. Plus radicalement, à certains moments de la vie, surgit la nostalgie de l'enfance perdue et l'ami est convoqué pour incarner, soutenir la figure du père idéal. Cette inscription du père, idéal au revers de la perte, est articulée à partir de lectures du Petit Prince, de La peste, des Désarrois de l'élève Törless : au-delà de l'autre, la question de l'Autre.

Il est des amitiés passionnées comme des amours, qui connaissent aussi leur lot de déceptions, de promesses non tenues, de trahisons, et les amitiés ne finissent pas moins douloureusement ce qu'illustre ici un roman d'Hervé Guibert, ou la vie de Lou Andréas Salomé. Mais, à la différence de l'amour qui tend à les fusionner, l'amitié maintient les territoires distincts tout en impliquant connaissance et reconnaissance mutuelles. Si l'amitié est bordée d'un côté par l'amour, ne l'est-elle, sur l'autre versant, par la mort ? Le livre se clôt par une réflexion sur l'amitié tragique de George et Lennie, les deux protagonistes du roman de Steinbeck Des souris et des hommes. L'issue mortelle de ce lien illustre l'une des difficultés des liens d'amitiés -la bonne distance- et Danièle Brun reprend à Freud l'image des porcs-épics transis de Schopenhauer.

L'ouvrage n'évite pas la question du lien analytique au regard de l'amitié. C'est bien l'amour qui guérit, indiquait Freud, et le médecin se sert "de telle ou telle composante de l'amour" mais à d'autres fins que l'amour. Car l'analyse n'est pas une commémoration nostalgique de ce qui a été perdu et conféré à un idéal, elle est un processus qui vise à dissoudre la nostalgie et l'impératif des voies répétées de l'enfance : conduit-elle à une nouvelle amitié ?