La Revue

Psychanalyse et sexualité aujourd'hui : 100 ans après les "Trois essais", que reste-t-il des trois scandales ?
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°100 - Page 30 Auteur(s) : Jacqueline Schaeffer
Article gratuit

Freud a été "celui par qui le scandale arrive". Dans ses Trois Essais sur la théorie sexuelle, il a soulevé deux scandales : celui de la sexualité infantile et celui de la sexualité à prédisposition perverse de l'humain adulte. Freud était un homme de 49 ans, respectable. On l'a jugé malfaisant et obscène, on a cessé de le saluer dans la rue. Il a laissé sous le voile de l'énigme un troisième scandale, un "continent noir" à explorer, celui de la sexualité des femmes.

Le scandale de la sexualité infantile

De fait, ce scandale était celui d'une sexualité de l'enfant, celui de la levée de son innocence, celui de sa qualification de pervers polymorphe. De nos jours, la sexualité de l'enfant est admise et n'est plus un objet de scandale. Ce qui le demeure, c'est l'évocation d'une séduction exercée par un enfant vis à vis d'un adulte, inhérente à son organisation oedipienne. Mais ce qui est réellement inacceptable, du côté de la violence destructrice, c'est ce qui peut y donner réponse du côté de l'adulte, par une atteinte pédophilique au corps et au psychisme de l'enfant, utilisant la "confusion de langue" (Ferenczi). Ce qui échappe au scandale, et qui peut se révéler bien plus pernicieux, c'est ce qu'a désigné Racamier en terme d' "incestualité", situation familiale dans laquelle tous les repères sont abolis, où règne l'indifférenciation entre sexes et générations, où le psychisme de l'enfant est disqualifié.

Le scandale de la disposition perverse de la sexualité adulte

Les aberrations sexuelles faisaient, à l'époque de Freud, l'objet d'inventaires et de descriptions très détaillés dans des ouvrages qu'il cite, parmi lesquels les plus connus sont ceux de Krafft-Ebing, Havelock Ellis et Moll. Elles figuraient précédemment, également détaillées, dans le Manuel secret des confesseurs de Mgr Bouvier (1827). Mais elles faisaient partie de ces anomalies monstrueuses de comportement, classées dans la catégorie des dégénérescences, en lesquelles aucun individu de la société civilisée ne pouvait ou n'osait se reconnaître.

Ce qui a fait scandale, sous la plume de Freud, c'était de prétendre que la prédispo-sition originelle et universelle de la pulsion sexuelle humaine était de tendance aux perversions, et que la sexualité de l'adulte pouvait être de caractère infantile. C'est-à-dire que l'enfant pervers polymorphe, non seulement sommeillait en tout adulte mais qu'il restait maître en la demeure de la sexualité adulte. Il y avait de quoi faire scandale dans les milieux bourgeois et bien pensants de l'époque. De nos jours, les déviations sexuelles ne sont plus objet de scandale.

Les pratiques perverses sexuelles ont gagné du terrain dans les jeux de société entre adultes, et via le réseau internet. Elles tiennent grand place dans la littérature contemporaine, et ne font plus scandale. L'homosexualité, qui a été considérée comme déviation (sauf pour Freud), est revendiquée, et revendique son statut social, sa reconnaissance institutionnelle et juridique, son droit à l'égalité avec l'hétérosexualité. On dénonce ce qu'aujourd'hui on nomme "homophobie". On parle des homosexualités. Ce qui est violence inacceptable, chargée de destructivité, c'est l'"assassinat d'âme" qu'est un viol, une "tournante", une torture, une violence sexuelle meurtrière ou un acte incestueux.

Le scandale de la sexualité des femmes

Le "refus du féminin"

A la fin de sa vie, en 1937, après avoir posé le Charybde de la pulsion de mort, qui s'oppose aux pulsions de vie et d'amour, Freud désigne le Scylla du "refus du féminin" dans les deux sexes. Il déclare que ce refus du féminin constitue un "roc", une part de cette "grande énigme de la sexualité", une résistance difficile à surmonter et un obstacle aux efforts thérapeutiques de la psychanalyse. Il est troublant de constater à quel point ce "refus du féminin " constitue une loi générale des comportements humains et participe à l'élaboration de leur genèse psychique, au point que Freud en a construit une théorie phallocentrique du développement psychosexuel, et que Lacan a fait du phallus le signifiant central de la sexuation, du désir et de la jouissance.

Si cette organisation phallique est un passage obligé, pour les deux sexes, étayée sur une théorie sexuelle infantile, celle d'un sexe unique, le pénis phallique, je dirai que c'est parce qu'elle a dû constituer une tactique défensive face à l'effraction de la découverte de la différence des sexes à l'époque oedipienne. Mais comment peut-on comprendre que ce "refus du féminin" ait une telle portée et une telle persistance ? Pourquoi les femmes représentent-elles pour l'organisation sociale un danger tel qu'il a fallu les exclure de la sphère publique, et s'attribuer tout contrôle sur leur capacité érotique et leur capacité procréatrice ? Et que tout ce qui a trait au pouvoir et au savoir demeure si longtemps chasse gardée des hommes ?

Un des dangers avancés est que l'égalité puisse induire la confusion entre les sexes, donc déstabilise le rapport sexuel, et de ce fait la domination d'un sexe sur l'autre. Peut-on induire que ce qui a toujours menacé l'ordre politique, social et religieux, c'est ce qui touche à la sexualité des femmes ? La mère dans la femme, mais également la femme dans la mère ?

Je pense, pour ma part, que le couple phallique-châtré, qui conforte le maintien de l'organisation sociale et de ses relations de pouvoir, va à l'encontre de la constitution d'une relation de couple masculin-féminin, laquelle implique la reconnaissance et la rencontre de l'altérité dans la différence des sexes. La capacité de transformation de l'un à l'autre couple détermine le mode et la qualité de la relation sexuelle, affective et sociale qui s'établit entre un homme et une femme. Peut-on aller jusqu'à prétendre qu'elle pourrait s'élargir à une meilleure tolérance de "l'étranger" dans le domaine social ?

Ce qui a changé

On sait que l'émancipation des femmes dans notre pays a été une longue histoire, une conquête plus tardive que celle des Noirs, que celle des Juifs. Ainsi, on n'est parvenu à l'émancipation politique des femmes par le droit de vote qu'en 1945, à la libération de l'usage de leur corps par elles-mêmes au cours des années 70, dites les "années femmes", jusqu'à la loi Veil en 1975. Sous d'autres cieux, la femme est encore soumise à de nombreux interdits, subit des pratiques de mutilation sexuelle, est victime de lapidations, etc..

L'émancipation des moeurs a connu un énorme essor. Les mouvements féministes des années 70 ont entraîné, comme on le sait, des progrès considérables, ceux notamment de pouvoir dissocier consciemment le désir érotique des femmes de leur désir de pro-création, et de remettre le pouvoir de décision absolue d'avoir ou non des enfants à la femme. Mais peut-on dire, pour autant, que cette évolution soit allée dans le sens de la libéralisation de la sexualité des femmes, du dégagement de l'emprise de la mère archaïque, et de l'accès au féminin dans une relation de jouissance sexuelle et d'amour ?

Le statut des femmes est le miroir de la structure et de l'histoire d'une société, le révélateur de ce qui change dans une société, le symptôme des crises et des enjeux de pouvoir entre les sexes. Les femmes sont aujourd'hui le pivot de ce qui change. Elles sont l'enjeu même de l'égalité, l'emblème de toute égalité.

Mais cette égalité, nécessaire à rechercher et à conquérir dans le domaine politico-socio- économique, ne doit pas être confondue avec une abolition de la différence des sexes, laquelle doit être exaltée dans le domaine de la sexualité et de la rencontre érotique, du fait de l'antagonisme entre le moi et la libido. Antagoniste de la logique phallique qui n'existe que de nier la différence des sexes, de dominer et de fuir le féminin, le couple masculin-féminin ne se construit que dans une co-création réciproque. C'est, à mon sens, la condition d'une véritable émancipation propre à éviter la guerre des sexes, et la domination de l'un par l'autre.

Ce qui reste scandaleux

On peut dire que tout ce qui reste scandaleux, au sens de la découverte freudienne, c'est ce qui, de la pulsion, fait violence au moi, lequel concentre tous ses efforts défensifs pour en amoindrir ou en abolir l'aspect effracteur. Ce qui reste scandaleux, c'est que la poussée constante de la pulsion puisse pénétrer le moi, que le moi ne soit pas "maître en sa demeure", qu'une grande partie de lui-même soit inconsciente, source de blessure narcissique. Ce qui reste scandaleux, c'est que la pulsion sexuelle ne puisse jamais atteindre la satis- faction.

Ce qui reste scandaleux, c'est que la poussée constante de la pulsion sexuelle puisse entrer dans le corps d'une femme. C'est l'appétit de grandes quantités d'excitation libidinales qu'exige la jouissance féminine. Et que celle-ci doive être arrachée et créée par le masculin de l'homme, celui qui n'a pas ou qui n'a plus peur ni de la femme, ni de son féminin ni de sa jouissance, c'est-à-dire par l'antagoniste du phallique.

Ce qui reste scandaleux, c'est une sexualité de jouissance, qui ne vise pas à la seule réalisation de la décharge et de l'orgasme, mais à la rencontre de la jouissance de l'autre sexe, et à tous les risques qui en découlent.

Ce qui reste scandaleux, c'est le masochisme érotique féminin, celui qui dit à l'amant : "fais de moi ce que tu veux".

Ce qui reste scandaleux, c'est que certaines femmes aient le courage de quitter leur mère, de rompre le pacte, de changer d'objet.

Ce qui reste scandaleux, c'est que certaines femmes aient l'audace de préférer ou de choisir de ne pas sacrifier l'érotique au maternel, l'érotique au social, l'érotique au conjugal, l'érotique au familial, jusqu'à être bouleversées face à un choix déchirant, "sur la route de Madison"... Ce qui reste scandaleux, c'est que certaines femmes puissent, à l'âge de l'été indien, oser énoncer : "fin du maternel, enfin le féminin ?".

Ce qui reste scandaleux, c'est que certaines femmes osent dire ce scandale, osent lever le voile du continent noir.

Qu'est devenu le continent noir ?

Les femmes en parlent davantage. Mais peu de femmes peuvent ou savent le dire. Sauf à exprimer le désir féminin en termes de sexualité masculine, phallique, dans certaine littérature. Le vrai scandale du féminin, c'est celui du masochisme érotique : celui du masochisme oedipien de la petite fille qui dit : "papa fais-moi mal, bats-moi, viole-moi" (deuxième temps refoulé du fantasme Un enfant est battu, décrit par Freud en 1919), et celui du masochisme érotique de la femme adulte qui dit à son amant : "fais de moi ce que tu veux, possède-moi, vainc-moi".

Les femmes actuelles savent ou ressentent que leur "angoisse de castration" ne peut ni s'apaiser ni se résoudre suffisamment par une réalisation de type "phallique". Mais elles savent et ressentent que le fait de ne pas être désirées ou de ne plus être désirées par un homme les renvoie à un douloureux éprouvé d'absence de sexe, ou de sexe féminin nié, et ravive leur blessure de petite fille qui a dû un jour s'organiser sur un mode phallique face à l'épreuve de la perception de la différence des sexes.

C'est au contact des femmes, par identification à des femmes hystériques souffrantes et entravées, que Freud, juif non reconnu des milieux académiques, s'est tourné vers la vie intime et fantasmatique, notant ses propres rêves et ceux de ses patientes, pour découvrir avec elles ce qui est le scandale absolu : la vie psychique inconsciente, dominée par la pulsion.