La Revue

Commémoration du 80e anniversaire de la mort de Freud : vivre c’est organiser sa mort !
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°229 - Page 41-42 Auteur(s) : Patrick Sigwalt
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Cette année 2019, nous commémorons le 80e anniversaire de la mort de Sigmund Freud qui écrivait à son épouse Martha le 16 août 1882 : « Aucune idée ne me semble plus déprimante que celle d'avoir un jour ma tombe au Centralfriedhoff ». Son biographe Ernest Jones
commente : « Et en fait, ses restes ne se trouvent pas dans cet épouvantable cimetière viennois, mais dans sa chère Angleterre.» (La vie et l’œuvre de Freud, 1, p. 197).

Dans le texte Considérations actuelles sur la guerre et la mort (1915), Freud concluait :  « Si tu veux supporter la vie, organise-toi pour la mort ». Cette réflexion fait écho à la maxime du philosophe Montaigne pour qui « philosopher c’est apprendre à mourir ». Cette vision de la vie comprise à travers le miroir réfléchissant de la mort est partagée par de nombreuses traditions religieuses, puisqu’il s’agit de vivre en vue du salut prochain, à l’origine des croyances dans le paradis, et pour les bouddhistes l’espoir de sortir du cycle des renaissances (samsara). Notons en passant le point commun qui existe entre la « résurrection » du Christ qui se fait en chair et en os et l’idée de réincarnation bouddhique ! En Chine, pour les taoïstes, « mourir » c’est rentrer chez soi, tandis que la naissance est vécue déjà en soi comme une petite mort. Pour le confucianisme, la mort est l’accomplissement final d’une vie-rituelle.

Le « suicide rituel », tel qu’il se pratique encore de nos jours dans le bouddhisme en Asie (le plus souvent dans le cadre de protestations politiques), et à une époque plus ancienne dans le taoïsme, signent cet échec de symbolisation. C’est ainsi que Winnicott dit un jour à un patient qui menaçait de se suicider quelque chose comme « mais vous êtes déjà mort ! », ce qui a eu pour effet de relancer le processus de symbolisation. Car pour Winnicott le suicide peut s'apparenter à une défense paradoxale qui vise à préserver chez le sujet cette dernière parcelle de « vrai self » qui assure par-delà la mort le « sentiment de continuité d’être ». Les pratiques mortifères qui consistent à « tuer la mort par la mort » et dont témoigne l'actualité du XXIe siècle, auraient cette fonction de réassurance narcissique. La connaissance anthropologique doit nous éclairer sur les mécanismes psychologiques du suicide 1.

Dans le passage précédent, Freud écrit à propos de son rêve d’Angleterre comme « paradis perdu » : « J’aspire douloureusement à l’indépendance, pour pouvoir enfin réaliser mes désirs. L'image de l'Angleterre surgit devant moi ; je pense à son sérieux labeur, à son généreux dévouement au bien public, au sentiment de la justice persistant et raisonnable que nourrissent ses habitants, à l'enthousiasme ardent que suscite l'intérêt général et qui fait jaillir des étincelles dans les journaux ; toutes les impressions ineffaçables recueillies au cours du voyage que j'y fis il y a sept ans et qui eut sur toute ma vie une influence décisive, tout cela m'est revenu à l'esprit avec une grande intensité. Je repense à l'histoire de l'île, aux œuvres des hommes qui furent mes maîtres véritables, tous Anglais ou Ecossais, et je songe à la période historique qui est, à mes yeux, la plus intéressante de toutes, à savoir le règne des Puritains et d'Olivier Cromwell, ainsi qu'à un fier monument de cette époque : Le paradis perdu où, tout récemment encore, à un moment où je ne me sentais pas sûr de ton amour, j'ai trouvé consolation et réconfort. Faut-il rester ici, Martha ? Si la chose est possible, installons-nous là où la dignité humaine est plus respectée » (p. 197).

Toute la question est alors de savoir ce que Freud entend par « organiser sa mort », à différencier des « techniques du bonheur » dont traite « Malaise dans la Kultur » (1930). Sa « philosophie de la Vie », -car il s’agit bien de cela-, ne peut se comprendre qu’au regard du travail de la pulsion de mort. A l’opposé de la quête stérile du « Bonheur », Freud met l’accent sur le caractère salutaire du « conflit » qui résulte de la collusion entre pulsions de vie et de mort/agressivité. C’est la condition même du « désir » qui s’oppose précisément au « principe de nirvana ». Dans ses Lettres de jeunesse, on trouve déjà une vision similaire inspirée de l'observation des cycles de la nature : « Le printemps est en retard chez nous ; un jour chaud est suivi de plusieurs jours affreusement froids et moroses (...) Mais consolons-nous : tout est transition, comme on lisait naguère sur un pont, même si nous ignorons vers quoi. C'est pourquoi on peut se réjouir de la transition vers le printemps. Notre univers s'oriente, comme on sait, vers l'enviable état d'une température agréable également répartie, que plus rien ne viendra modifier : plus d'hiver, mais hélas plus de fleurs, plus de verdure en été. (...) Si nous arrivons jusqu'à cet heureux temps, nous serons tous devenus des Hollandais ; rien ne sera en mesure de troubler notre doux repos, nulle guerre, nul assassinat, nulle invention nouvelle, nulle démangeaison d'émancipation chez les femmes, car il n'existera plus rien de tout cela. Les plus belles femmes ne se donneront pas la peine de plaire et le voudraient-elles, ce ne serait pas sans peine. Tout cela pour un peu de chaleur, pour l'assurance de ne pas avoir froid ! (...) Mais tu es plus dangereux au moment où tu te réjouis, où tu as chaud au coeur, car alors tu avales le monde à la cuillère, tu te prépares, à toi et aux tiens, une mort précoce. Je l'ai oublié, cependant la formule mathématique dont découle cet état élégiaque (...) » (Lettres de jeunesse,Vienne, 28 avril 1875, pp. 158-59).


La nature sert clairement ici à Freud d’esquisse psychologique inspirée par le courant romantique de la « Naturphilosophie ». Particulièrement intéressante alors l’expression « état élégiaque » qui évoque le « principe de nirvana », et par ailleurs l’idée de « formule mathématique » qui laisse entendre un début de métapsychologie au travail. Car il ne faut pas sous-estimer l’« impression », selon les mots de Freud, que la Nature a laissé dans son esprit, lui qui aimait contempler la nature lors de ses promenades dans la montagne : Freiberg, sa ville natale qui signifie littéralement « libre-montagne » !

L’œuvre de Freud n'est pas seulement le fruit d’une élaboration théorique et clinique. Elle est aussi, en collaboration avec ses patients (rappelons que ce sont les « hystériques » qui l’ont enseigné), le témoignage d’un parcours de vie qui allait donner lieu à trois temps essentiels de son œuvre : la théorie de la neurotica, suivie de la première topique puis de la seconde topique. Il aura fait l’expérience De l’angoisse à la méthode, pour reprendre le très beau titre de l’ouvrage de l’anthropologue et psychanalyste Georges Devereux.

L’ « Œuvre » de Freud prend alors un sens quasi alchimique de fusion avec l’Esprit qui se trouve matérialisé dans la pierre philosophale support des projections. D’ailleurs à l’origine le terme « sublimation » était emprunté au vocable alchimique. A la différence de Jung qui identifie explicitement son processus de pensée à l’Œuvre alchimique répondant à un désir à peine voilé d’immortalité (Ma vie, Souvenirs, rêves et pensées), - notons que ce sont les textes d’alchimie qui ont inspiré à Jung sa théorie du « Self »-, Freud aura trouvé le salut à travers l’élaboration du phantasme : « mon enfant idéal, mon enfant-problème : la méta-psychologie » (Jones, 1, 325).

Rappelons que si Freud rêvait plus jeune et longtemps après d’Angleterre, c’est aussi parce que « là-bas » vivaient ses frères et soeurs qui étaient issus d’un premier mariage de son père. L'invention de la psychanalyse doit aussi se comprendre sur fond de ce « roman familial ». En rejoignant  « sa chère Angleterre » en 1938, Freud aura réalisé son désir infantile, la définition même du « bonheur » : « S'étant offert l'Ilias de Schliemann, il fut particulièrement intéressé par la Préface où l'auteur conte son enfance et rapporte les idées précoces qui devaient plut tard aboutir à la découverte de Troie ensevelie. Cet homme a trouvé le bonheur en en découvrant le trésor de Priam, tant il est vrai que la réalisation d'un désir infantile est seule capable d'engendrer le bonheur (28 mai 1899) » (Jones p. 363).

Décédé le 23 septembre 1939, la boucle du « désir » compris comme « réconciliation des contraires » est définitivement bouclée, par-delà vie et mort…  

Patrick Sigwalt
Psychanalyste

Notes
1. Sigwalt P., “Confucianisme et taoïsme, l'art de régresser par progression", in Pascale Hummel (et. al.) Pathologie(s), Etudes sur l'art(ifice) d'être au monde, Philologicum, 2012.