La Revue

Imprécis : Surréalisme
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°234 - Page 18-10 Auteur(s) : Maurice Corcos, Patrick Clervoy
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« Si Breton avait terminé ses études médicales et s’était spécialisé en psychiatrie, il aurait bien pu, avec ces nouvelles méthodes, devenir le fondateur d’une nouvelle école de la psychiatrie dynamique. »1

André Breton a commencé ses études de médecine lorsque la grande guerre éclate. Assistant du Dr Leroy au centre psychiatrique de la Deuxième armée à Saint-Dizier, il se retrouve rapidement au front. Devant le carnage il confie : “Comment, dans ces conditions, n’aurais-je pas été tenté de demander secours aux poètes ?

Il s’initie aussi à l’œuvre de Freud dans le Précis de psychiatrie de Régis. Dans sa correspondance du 15 août 1916, il confie à Apollinaire : “Rien ne me frappe tant que les interprétations de ces fous”. Parmi ses malades, un cas singulier le fascine : un jeune soldat s’est fait remarquer sur la ligne de front par une témérité hors du commun ; mais celle-ci masque une folle inconscience ; il est convaincu que la guerre n’est qu’un simulacre, un spectacle mis en scène devant lui avec des acteurs dont les blessures ne sont que de subtils maquillages. Il affirme que ses propres blessures sont fictives, que les obus sont inoffensifs et il s’amuse à les pointer du doigt durant la bataille sans plus s’inquiéter. Son expérience est aussi baroque qu’inquiétante : alors que le discours médical réduit le trouble conversif à une pathologie d’imitation (pithiatique selon le terme introduit par Babinski) le délire du jeune soldat pose le simulacre du côté de la raison face à la guerre et non plus du côté de la pathologie mentale. Humour noir, morbide certes, mais quel extraordinaire moyen de résistance à la guerre ! Pour le coup, avec cet effet de retournement et de surprise, le tableau est surréaliste « surnaturaliste » aurait dit Gérard de Nerval, et le délire et l’humour sont bien des refuges ultimes du moi qui refuse de se laisser offenser comme l’interpréta Freud.

C’est ainsi que naît le mouvement surréaliste animé par des poètes-médecins qui, de leur plume, tranchent dans le vif, célèbrent la beauté des cadavres, crachent sur les valeurs sacrées, et s’éveillent aux sons discordants et énigmatiques de l’écriture automatique, en quête d’un énoncé oraculaire susceptible d’éclairer l’obscurité des temps modernes.

Très tôt André Breton se lance à l’écoute des « voix intérieures » et succombe à leur émotion et (la théorie de Janet sur les états de demi-sommeil aidant) invente avec différents exercices d’écriture 2 et de dessin automatique un rêve éveillé, une nouvelle esthétique. Se développant sur le terrain même de la psychanalyse, s’émerveillant des créations de l’inconscient, les surréalistes découvrent le hasard objectif, l’inquiétante parce que familière étrangeté dans les détails du quotidien, l’ébranlement du sens dans les rapprochements inattendus des objets et des pensées, tout ce qui peut faire résonner dans l’« après-coup » une « actualité sentimentale » (Aragon 3. Ils affirment avec Lautréamont et sa table de dissection que toutes les images renvoient à « un modèle intérieur » (A. Breton), avec Rimbaud que le sujet de l’énonciation est un autre… caché au plus profond de soi, avec Aragon que le « mentir vrai » est la vérité psychique même avec ses fabulations et ses distorsions, ses ambiguïtés et ses ambivalences car « rien n’est jamais assez quelque chose ».

En 1921, Breton se rend à Vienne pour « visiter » Freud. Il attend au milieu des patients, puis lorsqu’il est reçu, il décrit visiblement dépité son hôte comme un « petit vieillard sans allure qui reçoit dans son pauvre cabinet de médecin de quartier ». Il en rend compte dans son ouvrage Les pas perdus : « Aux jeunes gens et aux esprits romanesques, qui, parce que la mode est cet hiver à la psycho-analyse, ont besoin de se figurer une des agences les plus prospères du rastaquouérisme moderne, le cabinet du docteur Freud, avec ses appareils à transformer les lapins en chapeaux et le déterminisme bleu pour tout buvard, je ne suis pas fâché d’apprendre que le plus grand psychologue habite une maison de médiocre apparence dans un quartier perdu de Vienne. » Pas fâché ? De destituer le père ? Une satanée manie chez Breton.

Robert Desnos se révèle être un grand rêveur et produit un nombre considérable de poèmes dictés au cours de rêves éveillés tandis que Max Ernst avec ses collages renversés (« si ce sont les plumes qui font le plumage, ce n’est pas la colle qui fait le collage ») recolle le monde déchiqueté par la guerre, le corrige comme sa Vierge corrige son Christ de fils, et gratte et frotte les images palimpsestes d’un monde ancien comme à la recherche d’un paradis perdu, d’un oubli, d’un acte manqué. Pour lui : « l’identité sera convulsive ou ne sera pas ». 

Les surréalistes se donnent sans limite à ces activités visant à dévoiler le contenu manifeste des rêves, et le sens latent du réel révélé par l’imaginaire, au point que plusieurs d’entre eux voient la cohésion de leur moi sérieusement ébranlé, et présentent des troubles psychiques. Antonin Artaud les rejoint et partage un temps leur aventure. Le poète se déclare « retranché, séparé, envoûté », victime d’un « effondrement central de l’âme ». Il a déjà été hospitalisé en maison de santé pour des troubles nerveux qu’il définit ainsi : « Quelque chose de furtif qui m’enlève les mots que j’ai trouvés, qui diminue ma tension mentale, qui détruit au fur et à mesure dans sa substance la masse de ma pensée ».

En 1932, Breton adresse à Freud un exemplaire des Vases communicants, ouvrage qui débute par quelques impertinences contre l’auteur de la Science des rêves auquel le poète reproche une bibliographie erronée dans sa version française. Avec une modestie prudente, Freud coupe court à l’échange et à l’admiration irrespectueuse que lui vouent les surréalistes, et répond ainsi à Breton : « Et maintenant un aveu que vous devez accueillir avec tolérance ! Bien que je reçoive tant de témoignages de l’intérêt que vous et vos amis portez à mes recherches, moi-même je ne suis pas en état de me rendre clair ce qu’est et ce que veut le surréalisme. Peut-être ne suis-je en rien fait pour le comprendre, moi qui suis si éloigné de l’art ». Toujours l’ironie un brin condescendante de Freud, habillée de modestie courtoise.

En 1937, Breton prend à nouveau contact avec Freud. Il lui propose de s’associer à la publication d’un recueil intitulé Trajectoires du rêve. Freud refuse cette fois avec fermeté et un ton plus tranché : « Un recueil de rêves sans les associations qui lui sont ajoutées, sans la connaissance des circonstances dans lesquelles un rêve a eu lieu – un tel recueil pour moi ne veut rien dire et je ne peux guère imaginer ce qu’il peut vouloir dire pour d’autres ». Le désaccord épistémologique est donc total.

Une fois de plus les jeunes gens en mal de paternité se voient éconduits, peut-être parce qu’ils cherchent avant tout en ces temps guerriers, un maître à dominer et non un père dont la juste sévérité viendrait après les avoir écoutés potentiellement brider leurs élans iconoclastes. Aragon en 1928, pensant disqualifier Freud en le traitant de « psychiatre » : « C’est alors que l’idée de moucher Freud et de s’abreuver de son coryza vint simultanément à plusieurs dondons de la librairie qui attendirent de cette opération magique la guérison de leurs varices périanales (…) Il ne manque plus au psychiatre de l’Autriche que la consécration papale ». Aragon assumera son homosexualité, au lendemain de la mort d’Elsa Triolet, pour qui il écrira les plus beaux poèmes qui soit. Freud pointait chez les surréalistes une perversion fétichiste (sclérosante et non transformante), et leur faisait le reproche de laisser l’« inconscient-roi » dominer la raison. Infatigable « désillusionniste » comme l’écrivait Stefan Zweig, intraitable équilibriste entre la réalité interne et la réalité externe, Freud ne croit pas au rêve prophétique des surréalistes. Il leur enseigne que le désir modifie le passé jusqu’à faire croire aux prémonitions rétrospectives et aux rencontres prédestinées, à quoi il oppose la moins glorieuse compulsion de répétition et quelques ratés bien sentis. Pour Freud, le rêve prophétise le passé, non le futur, et le hasard est subjectif et non objectif.

Il n’y aura plus d’échanges entre Freud et André Breton. Leurs quêtes, leurs cheminements ont peu de points de rencontre, à l’image de leurs bureaux, si différents. Les deux aimaient les objets anciens et avaient constitué de belles collections d’antiquités, mais Freud aimait à s’entourer de figures égyptiennes, grecques et romaines, alors que Breton s’était entouré d’une collection d’arts primitifs. L’archaïsme face à la secondarisation. Freud interrogeait le sens des mythes et les fondements de la culture, Breton était à la recherche de l’âme primitive figurant les angoisses primordiales, là où l’art des fous rejoignait les arts premiers. Spiritualisme contre amimisme. Reclus au château du Bel air à Marseille, André Breton et quelques amis surréalistes imaginèrent un jour, un nouveau jeu de cartes où les symboles blasons et emblèmes changeraient ; pour enfin sortir du fascinant mais sacro-saint rêve-cauchemar  qu’est le complexe d’Œdipe, et pouvoir s’ouvrir à de nouvelles questions que celles portant sur la sainte famille.

le coeur = une flamme
le carreau = une roue sanglante
le pique : une étoile noire
le trèfle = un trou de serrure
carré de rois := quatre génies : Baudelaire ; Hegel, Sade et Lautréamont
les reines = des sirènes
le joker = Ubu dessiné par Jarry
Et pour tenir lieu de valet = Freud.

 


Notes

1. Ellenberger HF. A la découverte de l’inconscient. SIMEP-Editions, Villeurbanne 1974.
2. Aragon : « l’écriture automatique, c’est la réalité de l’auteur, de l’homme en plein dans la vie qui s’écrit automatiquement ».
3. Qui publia (mis à part les champs magnétiques) le premier manifeste surréaliste : « une vague de rêves », paru dans la revue Commerce et qui est fondé sur une certaine exploration de l’inconscient et du subconscient et cherche à démonter le mécanisme du génie poétique ».