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Les Interdits : pour quoi faire ? (partie 1) : Introduction
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°234 - Page 20-21 Auteur(s) : Catherine Chabert
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Aspirer au bonheur, devenir heureux, le rester, bannir la douleur, chercher les plaisirs les plus forts, pour ce faire accéder à la richesse et au pouvoir : les impératifs de l’idéologie narcissique décrite par Freud en 1930 continuent d’exercer une contrainte de plus en plus puissante et favorisent la négligence, le contournement voire le déni des interdits. Pourtant, l'inflation du masochisme, les dérives mélancoliques de la perte, l'exhibition du sacrifice et de la misère psychique s’emparent de la clinique contemporaine. Echec devant le succès ? La réalisation des désirs et la satisfaction qu'elle apporte seraient-elles gâtées par la culpabilité qui les rattache immédiatement à la transgression des interdits ? Mais si ces interdits, justement, sont déqualifiés, attaqués, effacés, comment comprendre le renforcement du besoin de punition, sa violence totalitaire, intransigeante et aliénante ?

La genèse de la conscience morale accorde une place essentielle à la formation du surmoi, instance souveraine, héritière du complexe d'Œdipe, porteuse des interdits fondamentaux de l'inceste et du parricide. La dialectique des désirs et des interdits, le conflit interne et les voies de dégagement qu’elles peuvent promettre sont sérieusement mises à mal lorsque la frustration est condamnée, lorsque le détour est insupportable, lorsque le renoncement est inadmissible. La culpabilité demeure pourtant, tapie dans l’ombre de l’inconscient : c’est un surmoi cruel qui se déchaîne alors dans l’auto-acharnement et la destructivité, car aucun interdit ne peut contenir sa puissance délétère. 

Ce qui nous intéresse évidemment, c’est la manière singulière dont les mouvements transférentiels vont porter ces différentes composantes et leurs configurations à travers les choix d’objets et les inscriptions identificatoires. Dans quelle mesure le moi peut-il se réconcilier avec l'instance autoritaire et protectrice par le jugement qu'il porte sur lui-même, dans l'écart créé par la faute et la découverte de la cause du défaut d'amour ?  

Voilà donc l’argument de cette journée et en le relisant, m’est apparu un parti pris flagrant qui m’avait échappé au moment où je l’ai écrit: en dénonçant les effets toxiques de la négligence ou de l’abandon des interdits, j’ai voulu  souligner avec une insistance certaine l’intérêt majeur des interdits dans la construction du fonctionnement psychique. J’ai donc écarté un autre courant, pourtant présent dès les débuts de la psychanalyse, celui qui tient les interdits et leurs extrêmes comme cause du symptôme et de la névrose. Cette position est-elle désormais obsolète ? Qu’est devenu le procès contre les souffrances imposées par des interdits rigides et parfois inébranlables qui entravent la liberté et parasitent le goût de la vie ? N’est-ce pas l’une des découvertes parmi les plus fortes de la psychanalyse que d’avoir mis au jour la puissance des contraintes intérieures et celles qui assurent leur empire par la voie de l’éducation qu’on a vite emboîtées les unes dans les autres ? Y-aurait-il un renversement clinique imposant non seulement leur nécessité mais aussi la reconnaissance de leurs bienfaits ? Et donc le maintien du « Il est interdit d’interdire » fleurissant aux murs de 1968 ? 

Evidemment, si les interdits sont susceptibles d’entraîner si violemment douleur et gloire, c’est bien parce qu’ils passent par les liens d’amour et de haine de l’enfant à la fois avec ses parents dans la réalité de leurs relations et avec les objets internes qui en en détiennent les marques. C’est à l’aune de l’ambivalence pulsionnelle que la sévérité du surmoi se développe et que sa bienveillance tempère les excès des exigences idéales ou du besoin de punition. Quel meilleur fondement pour l’instauration des devoirs et du renoncement que cet amour inouï qui, en chacun de nous, attache définitivement l’infans aux divinités parentales ? Quel plus puissant ancrage des règles et de la loi, que celui assuré par l’interdit de l’inceste et du parricide ? 

Cependant, même s’il est essentiellement porteur d’interdits, assurant de surcroît la fonction de surveillance quant au respect de ces tabous, le surmoi se voit doté d’une double valence à la fois sévère, punitive mais aussi bienveillante, ce qui s’oublie trop souvent : c’est par le renoncement aux transgressions que le moi peut trouver un minimum de paix, qu’il peut se réconcilier avec l’instance autoritaire désormais intérieure et maintenir, grâce à l’amour du surmoi indispensable à la survie, une estime suffisante pour nourrir son narcissisme.

Reste cette assertion de Freud selon laquelle plus le renoncement pulsionnel est fort, plus le sentiment de culpabilité s’accentue, paradoxe scandaleux qui affirme que le plus vertueux se sent le plus coupable. Je pense à un passage du livre de Philippe Lançon, Le lambeau, au lendemain de l’attentat de Charlie Hebdoqui l’a atrocement mutilé. Je vous le lis :  « Je voulais tout bien faire pour qu’on ne puisse rien me reprocher. Je voulais être en règle avec les autorités. Plus la situation devenait extraordinaire, plus je voulais être conforme. Plus je comprenais que j’étais victime, plus je me sentais coupable. Mais de quoi étais-je coupable si ce n’est d’avoir été au mauvais endroit au mauvais moment ? C’était déjà beaucoup, c’était trop. J’ai regardé mes parents, solides, en bonne santé, debout à droite et à gauche de mon lit. J’étais au moins coupable de ça : leur imposer cette épreuve à la fin de leurs vies. Le tueur aurait pu avoir quelques égards, sinon pour moi, du moins pour eux. Leurs vieilles mains chaudes et ridées m’ont touché légèrement, comme pour me sculpter. J’ai senti dans leurs regards leur force, leur désespoir, leur amour, et aussi, à la place des pansements, les langes dans lesquels ils auraient voulu m’envelopper. »1

Pr Catherine Chabert


Notes

1. Philippe Lançon, Gallimard, 2018