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Les Interdits : pour quoi faire ? (partie 1) : La contrainte et la liberté
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°234 - Page 21-24 Auteur(s) : Catherine Chabert
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C’est peut-être parce qu’il est arrivé si tard, si longtemps après les autres ? C’est peut-être parce qu’il était un petit garçon si beau, si intelligent, si doué ? C’est peut-être parce qu’il incarnait toutes les promesses, pour son père et sa mère et tout autant pour ses frères et sœurs ? Et que le cercle de famille s’est agrandi à grands cris lorsqu’il est apparu, lui, l’enfant de l’espoir, du regain de jeunesse, la preuve du désir persistant de ses parents, lui, l’enfant de l’amour ? 

Curieusement, avec Baptiste,  j’ai d’emblée été embarrassée, empêtrée dans des sentiments contradictoires : c’est un bel homme à la belle prestance, il affiche toujours un sourire discrètement triomphant qui me gêne, comme me gêne le récit de ses prouesses sexuelles, comme m’embarrassent ses longs développements sur sa vie professionnelle,  ses efforts et  ses succès et surtout, toujours, ses projets grandioses : ils mobilisent une énergie considérable avec  cette  particularité d’être exposés de manière extrêmement précise et en même temps, peu compréhensible, en tout cas pour moi. Une condensation sophistiquée des différentes formations auxquelles il se destine et dont ses diplômes antérieurs et son travail actuel ne constitueraient que les prémisses. C’est bien plus tard que je saisirai l’envergure de l’avenir qu’il veut construire pour lui et pour le monde. 

Pour l’heure - il n’a pas encore 30 ans - il se contente de travailler tout le temps, d’organiser ses journées en fonction de ses tâches et d’ajuster ses états d’humeur selon les résultats de son entreprise. « Il court, il court, me disais-je, après quoi, après qui ? »  et cela provoquait chez moi un sentiment de  nécessité surprenante, une sorte  de présence urgente : il fallait que je sois très attentive à ses propos,  que je ne relâche pas mon attention justement, elle ne pouvait pas flotter et c’est cette contrainte qui rendait les séances si difficiles, sans  liberté associative. Les motifs de sa venue à l’analyse étaient confus mais je n’avais pas besoin d’explicitation car son malaise et celui qu’il générait et tentait de masquer, étaient flagrants : c’était le désespoir sous les efforts tendus qui me touchait et me retenait auprès de lui, un désespoir que j’imaginais profondément enfoui sous la peau lisse de sa parole.  

La mise en place des séances est restée longtemps très compliquée : les horaires ne lui convenaient pas, il aurait fallu que je me plie à une gymnastique exigeante qui m’aurait mise à sa disposition ; mais pas seulement, c’était aussi sa manière à lui de s’esquiver, d’éviter d’aller à la rencontre de lui-même.  Il changeait sans cesse de coiffure, de style de vêtements :  il semblait très attaché à son apparence, toujours très soignée, recherchée. J’étais régulièrement surprise en ouvrant la porte, joueur de golf, danseur de tango, philosophe à lunettes, autant d’apparitions inattendues, j’étais emportée comme au cinéma par la bande annonce mais la possibilité de voir le film dans sa continuité m’était interdite.  De sa vie amoureuse, il me dit d’emblée qu’elle était très satisfaisante, il était fier d’avoir une compagne un peu plus âgée que lui, une vraie femme…et c’est seulement comme en passant, qu’il me dit un jour son impossibilité (impossibilité, pas incapacité) d’avoir un orgasme. Sa fierté n’en était que plus grande : il savait faire jouir sa femme, cela ne lui posait aucun problème. De sa frustration à lui, il ne fut pas question. Je me disais que là encore, il s’esquivait. D’esquive en esquive, l’analyse se poursuivait en maintenant un écart sensible entre une apparente désinvolture et ce qui m’apparut progressivement comme un attachement féroce à ses séances et à son analyste. A sa manière, il était très respectueux du contrat analytique et en dépit de son entêtement à manquer ses séances, il payait religieusement. J’avais bien compris que les règles étaient importantes pour lui, le devoir et l’obéissance lui étaient naturelles et il était convaincu de son absolue rectitude. Pendant longtemps je ne dis rien, je l’attendais, il ne venait pas et arrivait en souriant aux séances suivantes, sans rien dire de ses absences.  De ses manquements, pas un mot, de l’éventuelle transgression qu’ils recelaient, pas l’ombre d’un doute.  Je décidai de changer ma position : il fallait qu’il choisisse, lui dis-je un jour, voulait-il une place à lui, ici, une place qu’il accepterait d’occuper vraiment, régulièrement, autrement que par son absence ? Ou bien préférait-il venir de temps en temps, ponctuellement, à son gré ? » C’est à ce moment-là que j’ai pu saisir l’ampleur de son désarroi : l’angoisse surgit, immense, sous les propos empressés, l’angoisse que je le laisse, l’angoisse d’être perdu et abandonné. Je n’étais pas très fière, mon ultimatum aurait pu être entendu comme une forme de chantage. Rappel surmoïque des principes de l’analyse, pour lui et pour moi ? Toujours est-il que ce retour – ce recours ?-  fut bénéfique  : mon silence  abritait sans doute une complaisance suspecte,  tissée par une extrême ambivalence. Pour lui aussi, les effets ne se firent pas attendre. Peut-être du fait de la régularité nouvelle de sa présence, peut-être du fait de l’engagement plus ferme rendu possible par le renoncement à sa toute-puissance dans la cure, le cours des évènements psychiques changea considérablement : les rêves d’abord, occupèrent désormais l’espace des séances, des rêves d’enfants enterrés, d’errances nocturnes, de terreurs obscures – avec cette caractéristique chez Baptiste, de rêver en noir et blanc. Il arriva un jour, défait : la veille, épuisé par son dernier chantier, troublé par une remarque peu louangeuse de son directeur, il était parti dans Paris pour une longue marche.  Mais la ballade a mal fini, il s’est senti soudain hors de lui-même, ne sachant plus où il était, aux prises avec une angoisse effroyable. Lui toujours si clair, si transparent pour lui-même fut bouleversé par cette expérience d’inquiétante étrangeté. Il avait eu peur pour la première fois de sa vie, me dit-il. 

Je me suis demandé quels liens, quelles résonances, quel argumentaire soutiennent mon choix clinique et le thème de ce colloque. Je pourrais bien sûr avancer la reprise rigoureuse du cadre analytique, une injonction surmoïque qui permet le renoncement à la séduction et l’émergence de l’angoisse de castration voire de l’angoisse de mort. Le rappel des règles et donc des interdits. Est-ce suffisant ? Ou bien, n’est-ce pas absolument banal voire conformiste aux regards de la méthode analytique ?

Evidemment, autre chose m’intéresse qui a à voir avec les interdits : l’amplitude des aspirations idéales confèrent au fonctionnement psychique de Baptiste une dimension narcissique aiguë en ce sens qu’il semble tenir les autres dans un ailleurs qui ne le concerne pas, il ne leur accorde pas vraiment un pouvoir quelconque dans sa vie – il affiche une totale indifférence à l’égard des ruptures, des séparations, les pertes n’ont pas lieu, la conflictualité est totalement absente de ses propos.

 Baptiste parlait très peu de son père, jamais de sa mère : avec moi, il les tenait très loin, il ne me laissait ni les voir, ni les entendre, je ne pouvais rien imaginer, rien figurer : la distance était à la mesure de sa méconnaissance de ses liens avec ses objets internes, pensai-je. Mais non, il n’y a pas de distance à prendre avec eux, ils sont collés à lui, à l’intérieur de lui, ils n’ont pas d’existence vraiment séparée.  Il les a emportés avec lui, ses pénates campent dans son intimité et le colonisent sans qu’il le sache. Incestes ?

Que devient, en de telles situations, la bigarrure de la psyché, les divisions qui l’animent dans la lutte des désirs contradictoires ? Quelle scène peut accueillir l’affrontement entre les fantasmes de désirs et les interdits, les conflits entre instances qui scandent la réalité psychique ? Quelle action du surmoi, quels effets susceptibles d’être repérés quand la grammaire oedipienne semble absente, quand l’émergence des désirs se cantonne dans le champ unique du narcissisme ?  

Je reviens vers Freud et à sa conception du surmoi 1 : sa naissance est le résultat de deux facteurs biologiques de la plus haute importance, le long état de détresse et de dépendance infantile du petit homme et le fait de son complexe d’Œdipe. Le moi se construit pour une bonne part à partir des identifications aux objets perdus ou abandonnés. De ce fait, le surmoi a une position particulière dans le moi : il est la première identification qui se soit produite alors que le moi était faible d’une part et d’autre part, il est l’héritier du Complexe d’Œdipe. L’écart ou l’écartèlement entre ces deux positions se maintient tout au long de la vie, entre Il y a là presque un paradoxe souligné par Freud: “ Le surmoi conserve tout au long de la vie le caractère que lui a conféré son origine dans le complexe paternel, c’est-à-dire la capacité de s’opposer au moi et de la maîtriser. Il est le mémorial de la faiblesse et de la dépendance qui étaient jadis celles du moi et il perpétue sa domination même sur le moi maturé." 2

Quelles voies emprunte cette opposition quand l’idéal prend toute la place et que ses exigences bafouent le renoncement et la frustration ? Que devient le sentiment de culpabilité quand le règne de His Majesty, the baby 3se pérennise ? Son absence notable chez Baptiste au niveau manifeste, est-elle seulement le reflet négatif de son intensité inconsciente ? Il réussit tout, les examens, les concours, les entreprises dans lesquelles il s’engage avec un acharnement inamovible : pas de trace d’échec, pas d’empreinte de la castration. C’est moi qui m’inquiète de son épuisement, de ses nuits sans sommeil, de cette excitation incessante… et je suis chaque fois surprise : il continue sa route, envers et contre tout. Les exigences surmoïques font loi chez lui de ce côté-là, du côté des aspirations idéales et de la perfection. Rien ne l’arrête. 

Pour répondre à la question «  Comment se fait-il que le surmoi se manifeste essentiellement comme sentiment de culpabilité ? », Freud s’engage dans une mise en perspective de la névrose obsessionnelle et de la mélancolie, deux affections connues pour la sévérité de leur surmoi 4. Dans la névrose obsessionnelle, le moi s’ ’insurge contre le sentiment de culpabilité bruyant qui le parasite. Dans la mélancolie, le sentiment de culpabilité est encore plus fort, sauf que le moi ne se révolte pas, bien au contraire, il se soumet aux châtiments parce qu’il se reconnaît coupable. La «  pure culture de la pulsion de mort » qui règne dans la mélancolie peut conduire le moi à sa destruction s’il ne se défend pas contre cette tyrannie. Dans la névrose obsessionnelle, au contraire le pas de l’autodestruction n’est jamais  franchi : ce qui garantit la sécurité du moi, c’est que l’investissement d’objet a été maintenu grâce aux formations réactionnelles, grâce au renversement de l’amour en haine qui conserve le courant libidinal. 

Lorsque ce courant est trop faible, lorsqu’il menace de s’éteindre, c’est l’angoisse de mort qui colonise la réalité psychique :  le moi se défait de son investissement libidinal narcissique et s’abandonne lui-même comme il le fait pour un autre objet. Il y a donc une sorte de désamour du moi qui se sent haï et persécuté par le surmoi. Cela veut dire que vivre est pour le moi synonyme d’être aimé, être aimé par le surmoi. Celui-ci représente la même fonction de protection et de salut que jadis le père et plus tard la providence ou le destin. 

C’est bien l’angoisse de mort qui taraude Baptiste, c’est elle qui nourrit ses rêves de tranchées, de terre retournée, de corps ensevelis. Il est  rattrapé par ces images dont il ne peut pas croire qu’il  est l’auteur. Il pensa à l’âge de son père et à ses craintes pour lui, nouvelles, il  ne prenait pas suffisamment soin de lui-même, il travaillait trop, fumait trop, ne dormait pas assez, ne se nourrissait pas assez. Un père cadavérique ?  Il écarta immédiatement ces représentations : mon père n’a pas changé depuis que je suis né, il a toujours eu ses cheveux blancs !

 Winnicott lui aussi 5 (1969) a fermement défendu le caractère indispensable du sentiment de culpabilité en allant jusqu’à poser la question du caractère acquis ou inné de la morale. Sans construction, dans la dialectique des interactions mère/enfant, sans construction donc de ce qu’il appelle le sentiment de « responsabilité » qui contribue à l’expérience d’ être, c’est un faux-self qui se forme, la référence au bien et au mal restant alors externe, fixée dans une carapace conventionnelle et vide. Il y a une responsabilité que Baptiste refusait absolument, il ne voulait pas devenir père- je ne veux pas être Papa -disait-il- il ne voulait pas d’enfant : l’enfant c’était lui, depuis toujours, pour toujours. Moi, moi, toujours moi ! Je me dis que son discours incessant sur lui-même masquait les traces de ses désirs incestueux et parricides : son silence à cet égard était mortel.

Baptiste a quitté sa femme, il   est tombé amoureux pour de bon, dit-il. Sa nouvelle amie vit ailleurs, des milliers de km les séparent mais cela lui convient parfaitement : il peut travailler avec la même constance et se donner quelques plages amoureuses, éblouissantes. L’éloignement, les longues séparations ne lui posent aucun problème et il reste totalement confiant dans l’avenir lointain mais certain de son histoire d’amour. Il existe pour lui un moyen inépuisable pour ne pas être frustré et attendre : une masturbation compulsive dont il me parle plusieurs années après le début de son analyse. Il évoque des besoins sexuels pressants et puissants depuis toujours et la réserve de ses partenaires qui ne parviennent pas à les combler et supportent mal qu’il se satisfasse tout seul en leur présence. Le problème est que son excitation n’est jamais totalement apaisée, ce qui le pousse à vouloir recommencer, recommencer sans cesse. Cependant, au-delà de la jouissance assurée qu’il se procure, il éprouve toujours un fonds de tristesse. Et donc, il recommence pour le dissiper, il recommence ;  je dis que la force de son excitation et  la masturbation qu’elle impose, c’est peut-être une transgression d’interdits de l’enfance ?  Je suis moi-même gênée par cette proposition : à l’heure où la masturbation est sans cesse revendiquée au même titre que toute forme de sexualité auto-érotique, je doutais de sa pertinence même si je pense qu’il y a un gouffre inimaginable entre ce qui se dit et se montre consciemment, et ce qui s’éprouve inconsciemment. Baptiste n’était pas du tout d’accord :   certainement pas, dit-il, jamais personne ne l’a empêché de faire ce qu’il veut, on ne lui a jamais rien interdit -pour cause, il a toujours été un enfant modèle. La dénégation me fait croire que, peut-être, j’ai touché juste. Il se souvient d’une seule remontrance de son père, une bêtise pourtant, il ne sait même plus laquelle.  Le père est mécontent, un drame pour Baptiste, il l’a déçu, c’est le pire qui puisse arriver, le décevoir et donc être déçu par lui-même.

Je dis « Déçu, pas coupable ? »  

Il est bouleversé par cette idée, il n’en revient pas, peut-être que se sentir coupable ce serait moins douloureux que décevoir ; cela change les représentations qu’il a de lui-même : et si sa quête incessante de réussir, la force des projets qu’il s’impose, c’était seulement ça, ne pas décevoir son père ? Et si être coupable, c’était plus simple ? S’il n’y a pas d’interdit, il n’y a aucune limite aux rêves les plus fous…et d’ailleurs à propos de rêves, pourquoi les siens sont si sombres, si glauques, si dépourvus de lumière et de plaisir ? S’il n’y a pas d’interdits, rien n’est impossible si bien les exigences d’un idéal mégalomaniaque sont sans limites. Une tyrannie intérieure sans fin, un esclavage barbare.

Il dit que la première fois qu’il s’est trouvé confronté à un refus, c’est avec moi, quand je n’ai pas voulu accorder les horaires des séances à ses volontés, quand il a cru que, s’il n’acceptait pas mes conditions, il ne pourrait plus venir. Tout à coup il a pensé qu’il pourrait perdre ses séances, perdre sa place, tout à coup il a senti qu’il tenait à cette place, ici, avec moi. Il pourrait donc en être privé, frustré ?  Il ajoute immédiatement qu’il n’a pas eu du tout l’impression de se soumettre, que finalement c’était son choix à lui : il aurait aussi bien pu décider de partir, de me quitter ! 

Ce qui m’impressionne chez Baptiste, c’est la performance qui consiste à ne jamais vraiment parler de sa mère :je sens bien qu’elle est intouchable, c’est le mot qui me vient, mais intouchable pour qui ? Pour moi, qui ne me permets pas d’en approcher, ou pour lui ? Ce silence sur la mère, de quoi est-il fait ? Relève-t-il d’un interdit d’inceste absolument drastique, ordonnant un refoulement massif ? Ou bien, d’une croyance narcissique qui l’assure d’être son seul objet d’amour ? Ou bien encore, une condensation des deux qui produit une formation étrange : rester l’enfant idéal, en évitant la castration par surinvestissement d’une sexualité trompeusement performante, auto-érotique ?

Cela va de pair, cette mère intouchable, avec une histoire infantile qui semble vierge : pas d’évènement notable – je veux dire ni matériel ni psychique, pas de heurts, pas de conflits, pas de souffrance, une vie assez plate arborant une satisfaction de surface, masque ou écran mais de quoi ?  Baptiste est insatiable, il est insatiable et c’est cette découverte qui met au jour la misère sous-jacente de ses prouesses triomphantes.

Ce qui est remarquable, c’est sa manière de s’approprier immédiatement les constructions ou les interprétations que je formule : il les avale littéralement et les énonce comme des découvertes personnelles qui l’enchantent et le bouleversent. Cela ne me dérange pas, cela m’intéresse : j’y trouve la répétition dans le transfert de sa relation avec sa mère et cette sorte de communauté singulière qui assure le socle de ses identifications, ce que Didier Anzieu appelle une peau pour deux 6. Cela n’exclut pas le père, curieusement, cela n’efface pas les règles dont il est porteur qui s’imposent comme des impératifs catégoriques. 

 

 

L’énigme chez Baptiste réside dans la puissance des règles et l’absence de prise en compte des interdits comme si les deux– les règles d’une part, les interdits d’autre part, s’inscrivaient dans des courants hétérogènes, clivés peut-être ? La résolution de cette énigme métapsychologique -que je lui dois-  me paraît possible au prix d’une distinction, peut-être discutable, entre règles et interdits : les premières sont édictées par des formulations dogmatiques et immobiles; les seconds contiennent les scènes et les fantasmes de désir sur lesquels ils portent et dont  le paradigme est l’interdit de l’inceste et du meurtre. Face à la faiblesse du moi, les règles s’imposent du dehors et assignent au surmoi sa puissance la plus cruelle alors que l’intériorité des interdits lui confère ses capacités protectrices et structurantes. L’ambivalence pulsionnelle en est le moteur : c’est la dimension économique qui détermine la distribution de l’amour et/ou de la haine, et ordonne un jugement plus ou moins sévère, plus ou moins tempéré par la bienveillance dans une dialectique décisive qui va de l’acharnement mélancolique à la tolérance complaisante. On peut se demander d’ailleurs quelle est la tâche la plus aisée dans l’analyse : apprivoiser un surmoi trop sévère ou permettre son instauration civilisatrice. Il me semble que la prise en compte des interdits parce qu’elle construit la frustration et la castration ouvre vers la liberté de désirer ailleurs, hors du huis-clos de l’infantile alors que l’abandon des interdits, qui peut illusoirement être considéré comme l’accession à l’indépendance, impose une tyrannie compulsive autrement dangereuse : elle soumet le moi à un enchaînement mortifère et c’est l’ombre même de la liberté qui se perd alors.

Pr Catherine Chabert
Professeur de psychologie clinique et de psychopathologie à l'Université Paris Descartes - Sorbonne Paris Cité,
psychanalyste APF


Notes

1. Freud, S., 1923, Le moi et le surmoi, in Le moi et le ça, OCP,XVI, Paris, PUF, 1991, 272-283
2. Freud, S., 1923,  op. cité , p.291
3. Freud, S., 1914, Pour introduire le narcissisme, OC, XII, Paris, PUF, 2005, 115-149
4. Freud, S., 1923, Les relations de dépendancdu moi, in Le moi et le ça, op. cité, 290-303
5. Winnicott, D ;W, 1969, La psychanalyse et le sentiment de culpabilité, De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot 
6. Anzieu, D., Le Moi-Peau, Paris, Dunod, 1987