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Les interdits pour quoi faire ? (partie 1) : Les interdits, discriminants du corps et des affects à l'adolescence
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°234 - Page 25-31 Auteur(s) : Denis Hirsch
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Les interdits et le surmoi

En 1927, dans lAvenir d'une illusion, Freud 1 propose une corrélation entre trois termes : Refus, Interdit et Privation. « … Nous appellerons refus le fait qu'une pulsion ne puisse être satisfaite, interdit la disposition qui établit ce refus et privation l’état qui en découle. ». Freud différencie corrélativement trois interdits fondamentaux, trois tabous universels qui forment le socle des conditions d'existence de la culture : les tabous du cannibalisme, de l'inceste et du meurtre. 

Depuis lorée de lhistoire humaine, ce triple interdit sépare l'état de culture de l'état de nature, écrit Freud. Chaque nouveau-né est soumis à un impératif dinscription dans un processus de civilisation, un contrat narcissique originaire, transmis à l’infans par les parents. 

Freud admet quune tendance à la destructivité envers l’autre semblable est irréductible au processus même de civilisation. Le malaise dans la civilisation est le signe dun sentiment de culpabilité inconscient, d’une conscience morale” qui force à la sublimation et au renoncement de la satisfaction pulsionnelle. 

« Interdire », dit le dictionnaire, c’est défendre quelque chose à quelqu’un, empêcher, prohiber. C’est une injonction qui impose qu’un acte soit prohibé, tabou. Et comme le verbe est pronominal, l’on peut, ou plutôt l’on doit, tôt ou tard, l’appliquer à soi-même : « Je m’empêche de… », c’est à dire une intériorisation des interdits au point qu’ils fassent partie de notre trame psychique, qu’ils s’intériorisent en une instance. 

Comment s’inscrivent les interdits fondamentaux de l’inceste et du meurtre dans le corps et dans la psyché, dès l’origine ?Les objets primaires transmettent à l’infans la voix et la loi du surmoi à travers des gestes et des mots qui marquent l’interdit. En deçà des mots, c’est dans le corps à corps, dans les charges et décharges pulsionnelles que se transmettent précocement les interdits, sous le sceau du refoulement. Et ce d’autant plus que le corps et la psyché naissante du bébé sont aussitôt « compromis » par les messages sexuels inconscients transmis par la mère, à son corps défendant.  (Laplanche 2, André 3)

Par cet interdit qui fait le lit du complexe d’oedipe, les zones du corps psychique et les topiques internes se différencient. Interdit et Surmoi ne sont pas équivalents, ils co-existent dans un rapport dynamique.  Pour Freud, le surmoi est une instance née de l’intériorisation précoce des parents interdicteurs qui s’inscrivent comme une identification dans le moi. Il « s’impersonnalise ». Le surmoi est ainsi « lhéritier » du complexe d’Œdipe infantile. Tout interdit nécessite un processus en après-coup, une temporalité en deux temps afin que son inscription et sa dynamique soient opérantes. 

Inversement, linterdit œdipien transmis par les parents participe à maintenir une frontière entre le Moi et le Surmoi. Son indice est le sentiment inconscient de culpabilité. Sa sévérité résulte du retournement contre soi-même de la révolte agressive de l'enfant envers ses parents interdicteurs. Sans cet interdit qui fait le lit du complexe d’oedipe, les zones du corps psychique et des topiques internes se dé-différencient.

D. Anzieu 4 a théorisé un « double interdit du toucher », intériorisé à partir des interdits du toucher corporel dans les interactions précoces avec les parents. 

Il en a montré les doubles valences. Le double interdit porte sur les deux tabous de l’excès d’excitation et de la violence. L’interdit du toucher porte ainsi sur les deux tabous de l’inceste et du meurtre. Il interdit la violence et il oblige à l’auto-conservation. « Il vise à protéger lenfant de lagressivité (la sienne, celle des autres) et il vise à protéger lenfant de la sexualité (la sienne, celle des autres) » (p214).

En cela, l’interdit oblige à l’auto-conservation. « Cet interdit prépare et rend possible linterdit œdipien, en lui fournissant son fondement pré-sexuel et les premières inscriptions d’une instance surmoïque » (Ibid). Sans ce processus, l’on reste dans une logique d’interdiction, et non d’interdit.

Claude Smadja 5 a théorisé plus récemment le concept de Surmoi-corps, en lien avec le sentiment de culpabilité inconscient et l’impératif de transformation des excitations pulsionnelles induit par les objets primaires. Ces premières inscriptions précoces des interdits sont essentielles. Que deviennent-elles à la puberté ?

Le surmoi - qui garde toujours une fonction de représentance du Ça - se resexualise. Les interdits de linceste et du meurtre inscrits dans lenfance en sont dautant plus sollicités. « L’élasticité » de la relation entre le moi et le surmoi se transforme en potentielle « inféodation incestueuse du moi au surmoi » (Zilka 6).

La levée brutale des refoulements et des contre-investissements qu’induit la puberté peut mener à un fonctionnement quasi hallucinatoire. Tel Hamlet, cet adolescent halluciné et doué qui invente le psychodrame thérapeutique, faisant jouer des acteurs afin de mettre en représentation plutôt quen acte son drame oedipien et sa culpabilité inconsciente. 

La crise pubertaire a ses raisons d’être, physiologique, ontologique, phylogénétique. L’épreuve de métamorphose pubertaire et de meurtre symbolique des parents, devenus désormais « obsolètes », est un champ de bataille, une scène interne et relationnelle nécessaire.  La pulsionnalité de ladolescent est agie, les projections sont massives. Les vicissitude des interdits de la prime enfance seremobilisent. Tout parent dadolescent connait la virulence de la violence inter-générationnelle. Cette violence est toujours une défense nécessaire, vitale. Elle coupe une seconde fois le cordon.

La seule question en jeu à l’adolescence est celle du meurtre des parents, souligne Winnicott 7. « Le refus d’obéissance fait loi » ajoute J.L. Donnet 8. Ce voeu parricide est inséparable du désir incestueux, le refoulement étant complètement dépassé par les événements pulsionnels. 

Dans cette conception, le processus d’intériorisation des interdits dépend des aléas de « l’utilisation de l’objet » décrit par Winnicott 9. Dès le début de la vie, l’épreuve de survie des parents implique qu’ils interagissent avec l’infans sans exercer de représailles, la pire d’entre elles étant le retrait d’investissement de la part des parents. L’épreuve de la survie à la destructivité nest pas moins essentielle à ladolescence. L’objet pubertaire (Gutton) 10 naît lui aussi dans la destructivité. L’épreuve de l’utilisation de l’objet et de sa survie se rejoue et réveille les traces des aléas de la prime enfance. 

A défaut d’objets fiables qui survivent, vaille que vaille, à l’indéniable violence pulsionnelle parricide et matricide de tout adolescent, celle-ci se retourne contre soi, l’agir auto-destructeur prime, dans une logique d’auto-engendrement et de défenses massives contre les liens à l’autre. L’objet externe défaillant d’un coté, le surmoi interne vacillant de l’autre sont perçus comme un cheval de Troie, envahissant et menaçant pour le moi pris en tenaille.

L’adolescent n’a plus d’autre solution que de terroriser afin d'expulser sa propre terreur que les objets parentaux n’ont pu recevoir ni transformer. Il devra d’urgence se blinder par des défenses de survie : clivage, double retournement, identification à l’agresseur, auto-amputation narcissique. Ces défenses drastiques impliquent une violence agie, sur soi ou sur l’autre - les deux étant mal différenciés.

Qui mieux quun adolescent fragile pressent les nécessités dintérioriser un interdit fondamental qui soit inscrit au sein dune topique interne, fiable et créative ? Il le sait dautant plus quil na justement pas pu s’étayer sur de tels garants dans son enfance ou parce que ses cadres internes infantiles ont volé en éclat sous la violence de la pulsionnalité pubertaire. C’est l’enjeu de nombreux adolescents qui mettent leur corps en danger dans les conduites dites « à risque ». 

Ne nous y trompons pas : lagir et lauto-destruction, voire lexplosion psychotique à ladolescence témoignent du profond désespoir de ne pas trouver les termes et les formes dun interdit digne de ce nom, digne de sy affronter violemment, authentiquement, rituellement. 

À défaut d’objets parentaux suffisamment résilients, le besoin inconscient de punition bien tempéré se transforme en agirs sacrificiels, en dépression primaire, en phobie scolaire, en conduites sexuelles sauvages dévastatrices pour le moi de l’adolescent. Cette redoutable logique d’ordre mélancolique est paradigmatique de la dynamique des adolescents radicalisés et fanatisés dont je vais vous parler à présent.

Le surmoi terroriste des adolescents fanatisés  

Le phénomène individuel et collectif de la radicalisation fanatique des adolescents me semble paradigmatique d’unpervertissement des interdits et de ses conséquences : l’avènement d’un surmoi cruel que je qualifierai de « Surmoi terroriste ». Pour nombre d’adolescents fragiles en quête didéaux et dabsolu, la tentation du djihad est devenu une conduites à risque privilégiée. 

Elle est une déclinaison passionnelle de la haine pubertaire, une explosion de rage et de désespoir sacrificielle, déguiséeen fanatisme rigoriste. L’épreuve rituelle de l’ordalie - affronter la mort afin de prendre une place, sa place parmi les hommes - cette épreuve mutative est ici déclinée dans sa version la plus extrême, dans un paradoxe mortifère : se faire exploser afin de renaître immortel 11.  Les adolescents suicidaires que je reçois évoquent presque toujours que le geste violent retourné contre soi était sous-tendu par une quête de calme, un désir d’effacement puis de renaissance, tel un tableau magique ; un« syndrome du Phœnix ».

Chez les post-adolescents radicalisés et fanatisés s’y ajoute une logique sacrificielle et meurtrière, d’essencefondamentalement mélancolique. Les « attentats-suicide » portent bien leur nom !

Le meurtre se joue non pas tant dans une logique du meurtrier par culpabilité (Freud)12, mais plutôt dans une logique dehonte à être et de culpabilité primaire (Ferenczi)13, qui entretient un processus mélancolique. Le surmoi terroriste se venge de la défaillance et de la petitesse du moi mécréant auquel le sujet est narcissiquement identifié. Seul un sacrifice grandiose le sauvera de sa honte térébrante. 

L’appel au djihad et au meurtre offre la possibilité d’une rédemption paradoxale, la purification d’une culpabilité insaisissable, irreprésentable chez ces jeunes. C’est en ce point précis que l’intériorisation des interdits oedipiens ont fait défaut et que s’enclenche la logique mélancolique, « une  pure culture de mort ». Le surmoi terroriste est d’autant plus explosif que les prédicateurs savent y faire pour pervertir tous les interdits et les impossibles fondamentaux. L’interdit le plus fondamental pour la survie du sujet porte sur « l’interdit de l’accomplissement pulsionnel brut, non médiatisé » (Anzieu)14.

C’est précisément ce libre déferlement pulsionnel que promet le discours djihadiste. Profitant des remaniements topiques de ladolescence et de la quête dabsolu et didéaux qui la caractérise, les utopies mortifères pourront facilement se substituer au surmoi et à l’idéal du moi du sujet radicalisé. Prédominent la falsification de l’idéal du moi et du surmoi, ainsi que le pervertissement de la loi et de l’éthique. En fait, ces pseudo - instances n’en sont pas.  

Le pseudo-surmoi rigoriste et purifié masque un moi-idéal càd un objet maternel omnipotent, combiné incestuellement à un infans incastrable. 

Il s’agit d’une logique paradoxale « anti- et anté-oedipienne » - configuration  décrite par Racamier (1989)15 à propos de l’emprise narcissique et de la psychose, impliquant une destruction active de la structuration oedipienne et de la vérité psychique par l’objet d’emprise.

Tous les tabous fondamentaux sont « forclos ». L’impossible retour dans la matrice originaire (le paradis) est désormais garanti.  

Le pacte collectif de la « communautés de frères » - qui fonde l’humanité et instaure les interdits fondamentaux indissociables de l’inceste et du meurtre - ce pacte des frères humains se transforme en gang meurtrier. Les prédicateursoffrent ainsi l’illusion d’un accès éternel au statut grandiose de sujet élu, immortel. 

La promesse porte également sur une jouissance incestuelle sans limites du sein maternel, du lait divin, fût-il un lait de mort (Celan)16. Les tabous du meurtre, du fratricide sont abolis. Face à la déroute des tabous fondamentaux, le Surmoi mélancolique ne s’interdit plus rien, il clame vengeance et réparation. Il se déchaine et mène au suicide altruiste, à l’explosion vengeresse contre le moi, réduit à un objet mécréant. 

Il s’agit à mon sens d’un équivalent psychique du syndrome de Cottard, cette psychose mélancolique terrifiante où le patient a le vécu que ses organes vitaux ont disparus, sont détruits.

Cette clinique de l’extrême fournit à contrario la preuve de la valeur fondamentale des interdits oedipiens comme garants et comme ancrages contre la tentation mélancolique et meurtrière.

Pulsions scopiques et interdits du toucher dans la cure d’adolescents

Je rencontre Zoé,  âgée de 14 ans à ma consultation en CMPP. Elle m’est adressée par une assistante sociale du Tribunal de la Jeunesse.  Zoé multiplie les prises de toxiques et d’alcool, fugue de son internat, s’auto-mutile, menace de se suicider, se fait vomir occasionnellement. Elle est en déroute scolaire. Elle a des angoisses tant agoraphobiques que claustrophobiques. Elle ne peut venir aux séances qu’accompagnée d’une amie, double narcissique et objet contra-phobique, chargée de s’annoncer au secrétariat en se faisant passer pour Zoé. 

Zoé est la troisième de six enfants qui tous ont été placés en pouponnière à cause de la violence familiale qu’elle décrit comme un état sauvage permanent. Elle a toujours vécu en institution et rentre les week-end, alternativement chez chaque parent, ceux-ci étant séparés depuis qu’elle a 3 ans. Cachée dans un pull informe, les cheveux coupés courts, il m’est impossible de dire si elle est garçon ou fille : Zoé est du genre neutre. C’est du moins ce qu’elle donne à voir et à cacher !

Zoé se plaint d’être le réceptacle et la messagère des décharges verbales haineuses et excitantes de ses parents. Le chaos et l’imprévisibilité règnent. Les affects et les liens s’inversent à tout moment. Le père est perçu à la fois comme trop proche, ambigu et rejetant. La mère est dans une rivalité envieuse avec ses filles. Sa soeur ainée se prostitue et se drogue, incitant Zoé à faire de même, ce qu’elle refuse catégoriquement. Elle semble issue d’un univers digne de la horde primitive régie par une figure indifférenciée de père primitif et pervers. Aussi Zoé préfère-t-elle vivre en institution. Là au moins, les éducatrices sont « sadiques mais au moins, prévisibles ».

Mue par une logique traumatophile, Zoé doit se punir à force de se sentir coupable et honteuse, sans objet. Et pourtant, plus que jamais, elle est en quête d’interdit, de limites fiables, dans l’espoir de ranimer un sentiment d’existence vacillant. Du coup, elle accompagne un groupe de garçons … qui volent des voitures !

Zoé m’explique que cette délinquance par procuration est devenue une drogue, car ce qu’elle recherche, c’est ce moment tant attendu où elle entend les sirènes de police qui se rapprochent. Alors, elle court « avec le coeur qui bat fort » et la terreur d’être rattrapée par les policiers. 

Zoé souligne que c’est l’un des rares moments où elle se sent « vraiment exister » car elle y ressent une intense excitation, quasi orgasmique. Au-delà de sa valence quantitative, ce récit me sembla riche de potentialités fantasmatiques, y compris transférentielles.

Zoé ne me regarde jamais dans les yeux, ne me sert pas la main. Elle arrive toujours avec un baladeur sur les oreilles, la musique jouant « à tue-tête ». C’est bien ce qu’elle cherche : tuer ce qu’elle a dans la tête, ne surtout pas penser, ne pas ressentir, tout évacuer. Elle se berce d’un incessant tremblement de la jambe - procédé auto-calmant 17qui évolue au gré de ses émotions en séances. 

La thématique du regard et du toucher trop excitants est centrale. Le regard des autres a le pouvoir de happer Zoé et de la rendre difforme. Se regarder dans le miroir est source de honte et de rejet. La distinction entre sujet et objet est très fragile. Sa sensorialité à fleur de peau est source d’une confusion permanente entre restauration narcissique, excitation érogène et violence traumatique. 

« …Quand le transfert répète fondamentalement (et paradoxalement) le non- investissement dont on a été l’objet, la question du toucher, de son contact, rassemble l’essentiel » écrit J. André18.

De fait, la sexualisation des sens - vue, ouïe, toucher, audition - est tangible. Zoé me fait ressentir la menace de « surchauffe » pulsionnelle en séance, d’une séduction incestuelle qui viendrait trop « toucher » la psyché et le corps adolescent. La dimension économique prime. Mais elle masque une passion de transfert !

Zoé semble autant excitée que terrorisée par sa rencontre avec un analyste masculin, quand bien même le transfert est autant maternel que paternel, narcissique qu’érotique. Ce noyau mélancolique se rejoue dans le transfert maternel sur l’analyste masculin. Dans un tel régime de paradoxalité où court une excitation déliée, en prise avec un Surmoi  qui se resexualise sans cesse, la dynamique des interdit de l’inceste et du « meurtre d’âme » prennent valeur de boussole et de signal pour Zoé, tout autant que pour l’analyste. 

Deux séquences de la psychothérapie permettront d’en éclairer les enjeux. Après plusieurs mois de cure, Zoé me confie qu’elle ne peut jamais s’endormir sans avoir recours à une rêverie éveillée dans laquelle elle m’a désormais attribué un rôle. Honteuse, évitant plus que jamais de me regarder, elle me raconte son contenu : 

« Je me vois, en prison, dans une cellule, enfermée. Deux gardiens en uniformes me tombent dessus et me frappent, sans s‘arrêter. Je tombe évanouie sous les coups. 

Puis, les deux gardiens ont disparus; vous venez me chercher, vous ouvrez la cellule et vous m’emmenez dans vos bras, toujours évanouie. Je me réveille dans vos bras. Vous me déposez dans mon lit, vous restez au pied du lit à me regarder, debout, jusqu’à ce que je m’endorme ». 

Dans un « transfert de base », le fantasme peut se traduire ainsi : « Une fille est portée et calmée tendrement par l’analyste-père-mère ». 

La rêverie de Zoé est un appel à un père suffisamment ferme et protecteur autant qu’à une mère pare-excitante, détoxifiante et sécurisante. Zoé peut enfin s’endormir grâce à cette fantaisie, sous la « couverture » dun étayage tendre et fondamental par un « objet secourable ». Elle tente de se dégager dune scène traumatique aliénante. Elle passe du coma à l’endormissement puis aux réveil dans les bras de l’analyste. 

L’endormissement rend compte métaphoriquement d’un refoulement efficient, avec tous les ressorts de l’inconscient pour satisfaire inconsciemment les désirs oedipiens et les bénéfices de la punition fantasmée. Pour autant, il s’agit également d’une mise en scène remarquable du fantasme 

« Une fille est battue »,  qui se déploie dans le champs radio-actif, passionnel du transfert pubertaire. Il inclue la petite fille œdipienne mais aussi l’adolescente, au sein d’une scène primitive dont est exclue la mère. 

Comme le dit J.M. Lévy 19, le fantasme « un enfant est battu » est « une tentative de transformer la réalité agie des violences subies en fantasme qui conjoint l’interdit ;  la satisfaction de la réalisation inconsciente du fantasme passe par la dimension sadomasochiste inhérente à la scène primitive ».

L’endormissement rend compte métaphoriquement d’un refoulement efficient, avec tous les ressorts de l’inconscient pour satisfaire inconsciemment les désirs oedipiens et les bénéfices de la punition fantasmée.

Les enjeux de l’analyse conjoignent une véritable névrose de transfert œdipienne et une mise en jeu des interdits fondateurs qui n’avaient jamais encore pu se jouer ni se symboliser.

Quelles sont les conditions pour que le fantasme d’endormissement qui masque le plaisir d’être battue par le père ne soit pas repris dans la compulsion de répétition et la désymbolisation d’un agir incestuel ?  Les regards tendres du père qui porte sa fille battue/aimée/punie dans ses bras ne sont-ils pas - pour Zoé et pour l’analyste - à haut risque de se transformer en un échange de regards où se rejouerait la séduction incestueuse et la transgression du tabou ; le regard pétrifiant de Méduse et la cécité de l’adolescent Tiresias, puni d’avoir regardé Athéna nue. La confusion des langues nest pas bien loin.

Mais l’essentiel ne se joue-t-il pas dans l’inscription précoce des interdits, un précurseur du surmoi, transmis dès l’origine par les objets primaires, la mère avant tout ?! 

Dans l’histoire précoce de Zoé, on pourrait envisager - comme l’écrit  C. De Vriendt-Goldman 20 - que « l’ombre de l’objet maternel est tombée sur le Moi naissant de l’infans, telle une ébauche embryonnaire d’un incorporat mélancolique.  Cela a pu se manifester  dans des interactions du corps à corps qui combinent charges et décharge pulsionnelles », entravant le travail de séparation davec la mère et donc la mise en place d’une instance surmoïque.

Dans la cure, le contre-transfert de l’analyste, son surmoi analytique sera l’un des opérateurs des interdits, au vif des transferts. L’élaboration des enjeux des interdits du toucher chez l’analyste est essentiellement inconsciente. « Ce que personne ne désire faire, on n’a pas besoin de l’interdire…L’interdit (et donc le désir) du toucher, quand il se présente comme formation psychique - chez l’analysant ou l’analyste -, est un matériel analysable comme un autre….» (J. André) 21.

L’interdit s’applique tout autant au parent interdicteur qu’à l’enfant. Les désirs oedipiens ne sont pas moindres chez l’adulte que chez l’enfant. L’enfant pervers polymorphe dans l’adulte n’est pas peu excité lorsqu’il voit, entend, sent les désirs incestueux de son enfant. Sans compter ses propres projections. Il en deviendra d’autant plus sévère que son propre surmoi vacille face à la tentation de la régression. Et que dire de cette excitation face à un fils ou une fille adolescent !

Dans la cure, le contre-transfert de l’analyste, son surmoi analytique sera l’un des opérateurs d’une remise en jeu des interdits, au vif des transferts. L’élaboration des enjeux des interdits du toucher chez l’analyste est essentiellement inconsciente. Elle en tire sa force et ses écueils. C’est l’un des enjeux essentiels de la cure d’adolescents. D’autant qu’il s’agit d’une seconde chance. 

Certes, une part essentielle se joue dès l’inscription précoce des interdits et du surmoi, transmis par les objets primaires. Pour autant, J. André, après Freud, a démontré que c’est « le temps 2 » de l’après-coup pubertaire qui est premier et qui re-configure « le temps 1 » de l’originaire 22

Zoé m’apporter des dessins et des poèmes qu’elle réalise entre les séances. Elle me les tend sans commentaire, le regard fuyant. Par contre, lorsque je lis ou regarde ses productions, son regard se porte sur moi, très attentif tandis que je m’arrête et commente un aspect de son dessin, une tournure de phrase du poème, une ressemblance entre deux personnages. 

La menace d’une répétition inconsciente de la captation et de l’intrusion abusive dans son monde interne persiste et pourtant, « les objet de médiation » (Brun) 23 que Zoé trouve et crée semblent opérants et symbolisants. C’est elle qui a trouvé - créé le champs transitionnel qui protège de la menace d'un toucher (au sens large) trop excitant.Elle peut dès lors me regarder tandis que je  regarde ses textes et ses peintures. Elle me regarde en train de regarder le regard qu’elle a posé sur elle-même.  

Ce « méta-regard » - sous tendu par l’interdit du toucher intériorisé de l’analyste - renverse la logique de compulsion de répétition. Le plaisir d’investissement mutuel en séance permet un jeu de passivité, sans passivation. Zoé peut - pas à pas, regard après regard - se laisser regarder par l’analyste, objet secourable qui devient objet de désir oedipien, car démontrant son plaisir à l’investir, tout en régulant, par les interdits, un trop d’excitations.

Sans que je n’en interprète les contenus, afin de ne pas dé-transitionnaliser ce matériel « intermédiaire », nous pensons-rêvons  à deux à ses créations, « dans une alternance subtile de symétrie et asymétrie relationnelle » (Bolognini) 24. Cela requiert un mode d’intervention psychodramatique, suffisamment pulsionnel et simultanément pare-excitant.

L’expérience de transformation passe par la prise en compte chez l’analyste de ses propres mouvements internes, au vif de son expérience de sidération, de séduction puis de reprise de la pensée. Le risque d’empiètement et de captation incestueuse mutuelle peut ainsi se transformer en une boucle subjectivante des regards étayants et pensants qui lui ont tant fait défaut. 

Zoé dessine des séries de personnages de femmes, des nus, de tous âges ; Elle se dessine souvent en femme vieille aux seins flétris ou en auto-portraits vu de dos. Elle réalise une série de dessins qui représente la gamme de sentiments – pas les siens, précise-t-elle - tels que la haine, le désespoir, le calme, le bonheur. Puis elle m’amènera un autoportrait vu de face, cette fois. Elle lui ressemble !

Puis, un jour, Zoé brandit soudain un dessin jusque-là caché dans son sac. Il s’agit d’une reproduction, qu’elle a peint à l’aquarelle, du tableau de Courbet, « l’Origine du Monde ».

Zoé me regarde comme si sa vie en dépendait. Elle me regarde regardant l’énigme des énigmes, l’énigme des origines.Elle questionne son propre maternel originaire, me dis-je, et simultanément, elle questionne comment moi, je me débrouille avec le mien. Désormais, Zoé tente de transformer, en présence d’un homme objet-tiers, l’énigme du maternel et du féminin originaire, jusqu’ici impensable.  Car Zoé, « en pleine naissance psychique », a pu accoucher d’une re-présentation de re-présentation. Certes, elle en théâtralise l’apparition par un jeu de caché-montré, sur la scène de la cure. Mais c'est la dose d’hystérie nécessaire à la production du fantasme.

D. Anzieu 25 souligne que l’interdit du toucher « canalise la poussée des pulsions ;  il délimite leurs sources corporelles ; il réorganise leurs objets et leurs buts ». En cela, cette « épreuve » de l’interdit du toucher » - qui s’éprouve dans le champs du transfert et du contre-transfert - est essentielle pour la discrimination des pulsions, des affects, de la cartographie des zones psycho-sexuelles.

Je regarde - sans avoir ni trop froid, ni trop chaud aux yeux - sa reproduction du tableau ; je lui demande si elle en connait le titre ; elle me demande son titre ; je nomme « L’origine du Monde ». Le sexe féminin exhibé du dessin de Zoé s’inscrit dans une histoire et une filiation féminine, intriquant l’excitation potentiellement pétrifiante.

Cette nomination en séance a valeur d’interprétation. L’excitation peut ainsi se relier à la représentation de la représentation, puis au signifiant, au travers d’une expérience partagée, suffisamment pulsionnelle et suffisamment pare-excitante, en séance.  Le tableau « L’origine du monde » ne représente-t-il pas l’irreprésentable et le mystère, ce qui toujours échappera - à commencer par la scène primitive  qui nous a fondés et dont nous sommes forcément exclus ? 

À bien y penser, ce tableau - qui aurait pu être aveuglant, il l’est, juste assez - m’apparait comme une figuration des fantasmes originaires et, dans le même mouvement, il en figure les interdits et les impossibles : l’impossible retour intra-utérin, l’interdit de l’inceste mère-fille, l’interdit du meurtre de la représentation.  Au prix de ces renoncements, ces interdits deviennent formidablement opérants.

 

Bibliographie

  • André J. (1995). Aux origines féminines de la sexualité. Paris, PUF,, coll. Bibliothèque de psychanalyse ; 1re édition, Quadrige augmentée d'une préface de l'auteur, Paris, PUF, 2004.
  • André J. (2006). À fleur de mots. interdit du toucher et cadre analytique. in Marie-Claire Durieux et al., Interdit et tabou. Presses Universitaires de France. Monographies et débats de psychanalyse.. pp 221 à 237.
  • André J. (2006). À fleur de mots. interdit du toucher et cadre analytique. In Monographies et débats de psychanalyse,Marie-Claire Durieux et al., Interdit et tabou. Presses Universitaires de France. pp 221 à 237.
  •  Anzieu D. Le double interdit du toucher. In Marie-Claire Durieux et al., Interdit et tabou. Presses Universitaires de France | « Monographies et débats de psychanalyse ». 2006, pp. 201 à 220
  • Brun A. (2011). Les médiations thérapeutiques. Collection Carnet Psy. Eres. 
  • Celan P. (1978). Schneepart (1971, posthume), poèmes. Nouvelle traduction : Partie de neige, trad. Jean-Pierre Lefebvre, Seuil, 2007. 
  • Ferenczi S. (1929). « L'enfant mal accueilli et sa pulsion de mort », Psychanalyse IV, Payot, Paris, 1982. pp. 76-81. 
  • Freud S. (1927). L'Avenir d'une illusion, trad. fr., M. Bonaparte, Paris, PUF, 1971.
  • Freud S. (1916). « Quelques types de caractère dégagés par le travail psychanalytique », in L'inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, pp. 134-171.
  • Laplanche J. (2014). Sexual. La sexualité élargie au sens freudienQuadrige, PUF.
  •  Gutton Ph. (1991). Le pubertaire. P.U.F. Paris.
  •  Hirsch D. (2016), Prise en otage du moi inconscient dans le terrorisme religieux extrémiste, Revue française de psychanalyse, 2016/5, pp. 1658-1666.
  • Levy J.M. (2019). « Ombre et lumière ». pp 1421 à 1476.. Rapport du CPLF. « Bisexualités et genres ». Revue Française de Psychanalyse, 2019/5. Vol 83. Citation pp150-1. 
  • Racalmier P. (1989). Antoedipe et ses destins, Collège de psychanalyse groupale et familiale, 1989 
  • Smadja C. Le surmoi-corporel. Revue française de psychanalyse 2016/5 (Vol. 81), pp.1521 à 1525.
  • Winnicott D. « L’adolescence » [1962], in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969.
  • Winnicott D. W., « Commentaires sur mon exposé intitulé “Lusage dun objet” » (décembre 1969), in La crainte de leffondrement, p. 252.
  • Zilkha N., « D'une certaine élasticité dans la relation moi‑surmoi », Revue française de psychanalyse, 2010/3 (Vol. 74), p. 761-769.
  • Zwec G. (1988). Les galériens volontaires. Essai sur les procédés autocalmants. Paris. P.U.F

Notes

1. Freud S. (1927). L'Avenir d'une illusion, trad. fr., M. Bonaparte, Paris, PUF, 1971.
2. Laplanche J. (2014). Sexual. La sexualité élargie au sens freudienQuadrige, PUF.
3. André J. Aux origines féminines de la sexualité. Paris, PUF, 1995, coll. "Bibliothèque de psychanalyse ; 1re édition Quadrige augmentée d'une préface de l'auteur, Paris, PUF, 2004.
4. Anzieu D. Le double interdit du toucher. In Marie-Claire Durieux et al., Interdit et tabou. Presses Universitaires de France | « Monographies et débats de psychanalyse ». 2006, pp. 201 à 220.
5. Smadja C. Le surmoi-corporel. Revue Française de Psychanalyse2016/5 (Vol. 81), pp.1521 à 1525
6. Zilkha N., « D'une certaine élasticité dans la relation moi‑surmoi », Revue française de psychanalyse, 2010/3 (Vol. 74), p. 761-769. 
7. D. Winnicott, « Ladolescence » [1962], in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1969.
8. Communication de J.L. Donnet, citée in : Zilkha N., « D'une certaine élasticité dans la relation moi‑surmoi », Revue française de psychanalyse, 2010/3 (Vol. 74), p. 761-769. 
9. Winnicott D. W., « Commentaires sur mon exposé intitulé “Lusage dun objet” » (décembre 1969), in La crainte de leffondrement, p. 252.
10. Gutton Ph. (1991). Le pubertaire. P.U.F. Paris.
11. Hirsch D. (2016), Prise en otage du moi inconscient dans le terrorisme religieux extrémiste, Revue française de psychanalyse, 2016/5, pp. 1658-1666.
12. Freud S., « Quelques types de caractère dégagés par le travail psychanalytique » (1916), in L'inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, pp. 134-171.
13. Ferenczi S. (1929). « L'enfant mal accueilli et sa pulsion de mort », Psychanalyse IV, Payot, Paris, 1982. pp. 76-81. 
14. Anzieu D. Le double interdit du toucher. In Marie-Claire Durieux et al., Interdit et tabou. Presses Universitaires de France | « Monographies et débats de psychanalyse ». 2006, p214.
15. Racalmier P. (1989). Antoedipe et ses destins, Collège de psychanalyse groupale et familiale, 1989
16. Celan P. (1978). Schneepart (1971, posthume), poèmes. Nouvelle traduction : Partie de neige, trad. Jean-Pierre Lefebvre, Seuil, 2007.
17. Zwec G. (1988). Les galériens volontaires. Essai sur les procédés autocalmants. Paris. P.U.F.
18. André J. (2009). L’événement et la temporalité. L’après-coup dans la cure. Revue Française de Psychanalyse. Vol 73, pp 1285-1352.
19. Levy J.M. (2019). « Ombre et lumière ». pp 1421 à 1476.. Rapport du CPLF. « Bisexualités et genres ». Revue Française de Psychanalyse, 2019/5. Vol 83, pp150-1.
20. De Vriendt-Goldman C. : Communication personnelle.
21. André J. (2006). À fleur de mots. interdit du toucher et cadre analytique, p230. In Monographies et débats de psychanalyse, Marie-Claire Durieux et al., Interdit et tabou. Presses Universitaires de France. pp 221 à 237.
22. André J. (2009). L’événement et la temporalité. L’après-coup dans la cure. Revue Française de Psychanalyse. Vol 73, pp 1285-1352.
23. Brun A. (2011). Les médiations thérapeutiques. Collection Carnet Psy. Eres.
24. Bolognini S. (2007). Le bar dans le désert, symétrie et asymétrie dans le traitement dadolescents difficiles, Adolescence, 25, pp 133-144.
25. Anzieu D. Le double interdit du toucher. In Marie-Claire Durieux et al., Interdit et tabou. Presses Universitaires de France | « Monographies et débats de psychanalyse ». 2006, pp. 201 à 220