La Revue

Les interdits pour quoi faire ? (partie 1) : La folie des interdits
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°234 - Page 31-36 Auteur(s) : Isée Bernateau
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« Je suis d’une sensibilité désespérante au reproche, à l’interdit et au jugement ». Luc est en analyse depuis trois ans quand il formule cette phrase. C’est pour moi un soulagement, le signe que, si le surmoi ne desserre toujours pas son étau, sa sévérité lui apparaît désormais. Quelques séances auparavant, Luc avait constaté : « Je suis dans une situation psychique qui me paraît caractérisée par deux choses : d’une part, une culpabilité permanente ; d’autre part, l’absence assez générale de satisfaction dans la vie. J’ai une vision exacerbée et démesurée du devoir ». L’analyse retourne inlassablement à la force, qu’il constate intacte en lui bien qu’il ne soit plus croyant, de son éducation religieuse catholique traditionnelle. Sa mère, très croyante, considère les enfants comme des anges. Elle a pour eux une grande tendresse. Luc, son premier fils, a grandi dans cet amour qu’il savait proportionnel à l’éradication de toute sexualité en lui. Mais alors, que pouvait-il et que devait-il faire de son sexe, ce sexe terriblement excitable et excité, ce sexe qui risquait de vouer l’entièreté de son existence à la faute irréductible et inexpiable ? A l’adolescence, l’affaire est pour Luc entendue : loin d’être un ange, il est un démon. Il ne peut résister à l’envie de se masturber alors qu’il sait que c’est interdit ; il n’arrive pas à renoncer à regarder des scènes pornographiques sur Internet alors qu’il sait que c’est violemment condamné par l’Eglise et que sa mère, si elle l’apprenait, en serait horrifiée ; il sait qu’il ne deviendra pas prêtre comme sa mère le souhaite car il ne pourrait être qu’un prêtre lubrique et défroqué ; enfin, il est obligé de s’avouer qu’il éprouve du désir pour les jambes nues de ses sœurs alors qu’il sait que c’est un péché mortel. La culpabilité qu’il ressent confusément depuis son plus jeune âge s’abat maintenant sur lui comme un aigle, elle lui coupe le souffle, elle fait de son existence un cauchemar, elle lui donne envie, mais là aussi ce serait un péché, de mettre un terme à une vie qu’il considère au plus profond de lui comme profondément indigne des siens. 

Pour essayer de se libérer de son sentiment de culpabilité, Luc décide d’aller se confesser, et d’avouer ses fautes au risque de devoir s’entendre dire qu’il sera damné. La confession est un soulagement : face au prêtre, il avoue ses péchés, des véniels aux mortels et exécute ensuite les pénitences avec ferveur : 15 ave, 30 pater, se signer dès qu’il aperçoit une croix, un calvaire ou une église. Pourtant, bientôt, se confesser de plus en plus souvent lui devient nécessaire, le soulagement est de trop courte durée. C’est au point qu’il en vient parfois à se masturber ou à regarder une séquence porno pour ensuite pouvoir courir à l’Eglise avouer sa faute. Il lui faut donc désormais pécher pour pouvoir avouer, pour sentir le poids de la culpabilité s’alléger le temps de la punition et de l’exécution de la sentence. Un cycle infernal s’installe, transgresser l’interdit devient addictif tandis que la punition ne parvient plus à réguler l’intensité maladive de son sentiment de culpabilité. Rien n’y fait. La folie des interdits s’est installée en lui.

Cette folie de l’interdit et de la culpabilité qu’il génère, Luc la retrouve intacte dans son analyse avec moi. L’analyse n’est-elle pas au fond une longue confession où l’on avoue ses fautes à un confesseur qu’on ne voit pas ? Et n’attend-il pas de moi une absolution dont il sait pourtant qu’elle ne viendra jamais puisqu’il a constaté que je m’abstiens de tout jugement à son endroit ? Luc continue de se sentir coupable d’absolument tout, il craint en permanence un châtiment aussi implacable et irréversible qu’imaginaire. Bien qu’il renonce en permanence à se faire plaisir, Luc vit avec le sentiment permanent qu’il est toujours en faute sans pouvoir toujours comprendre quelle est cette faute qu’il pourrait avoir commise. Il me dit : « Je me rends compte que je vis avec un sentiment de culpabilité permanentEt je me sens coupable de ce sentiment de culpabilitéLes endroits du monde où je me sens bien sont très rares pour moi. Je pense à tout ce dont je me suis amputé moi-même, à tout ce à quoi j’ai renoncé, à tout ce que je me suis refusé, et je me dis que je n’ai pas la moindre idée de comment je pourrais desserrer cet appareil à produire de la culpabilité »

« Quelqu'un avait bien dû calomnier Josef K., car un matin, sans qu’il aît rien fait de mal, il fut arrêté1,». Ainsi s’ouvre Le Procès de Kafka, ce roman universellement célèbre sur le rapport intime et tragique qui unit l’homme moderne à la loi. Dès l’incipit, le fondé de pouvoir Josef K. est arrêté, bien que toutefois laissé en liberté, sans qu’il parvienne à comprendre les motifs de son arrestation. Quelques 200 pages plus loin, « La veille de son trentième anniversaire – c’était vers 9 heures du soir, l’heure du silence dans les rues –, deux messieurs entrèrent dans l’appartement de K ». « C’est donc vous qu’on a désignés pour moi ?, demanda-t-il 3 ». Une fois dans la rue, K. meurt, étranglé et poignardé par ses deux bourreaux, qui sont les seuls témoins de ses dernières paroles : « « Comme un chien », dit-il, comme si c’était la honte qui allait lui survivre 4 ». Entre le début et la fin du roman, le lecteur a accompagné les efforts désespérés et inutiles de K. pour tenter de comprendre par quelle autorité il est accusé, de quel délit ou crime il est considéré comme coupable et comment il peut tenter de mettre sur pied sa défense. K. mourra sans avoir pu trouver de réponse à aucune de ces questions, et, tour de force de la narration, il aura fait vivre au lecteur le tourment infini d’une culpabilité indécise et d’une rédemption impossible. Après avoir été empêtré comme K. dans la glu du récit et de ses péripéties, le lecteur referme le livre « seul face à la tâche d’une interprétation sans fin 5 ». 

Lors de son arrestation, les gardiens avaient pourtant dit à K. : « Il n’y a pas d’erreur en la matière (…) comme le dit la loi, elle est attirée par la faute commise et doit nous envoyer sur place, nous les gardiens. C’est la loi. (..) - Je ne connais pas cette loi-là, dit K. – c’est d’autant plus grave pour vous, dit le gardien (…). « Tu vois, Willem, il avoue qu’il ne connait pas la loi et prétend en même temps qu’il est innocent 6 ». Le Procès serait-il le roman du sentiment, conscient et inconscient, de culpabilité ? L’univers onirique à tonalité cauchemardesque dans lequel le roman se déploie pourrait le laisser penser. Cet univers de faubourgs sales et sombres, de pièces confinées et de couloirs labyrinthiques au sein desquels ont lieu d’interminables débats sur le fonctionnement de la justice ne viendrait-il pas donner une forme pleine d’inquiétante étrangeté à la présence du surmoi en chacun de nous et au conflit intra-psychique qui résulte de son affrontement avec le ça et avec le moi ? La description de la salle du procès, « une pièce de dimensions moyennes, pourvue de deux fenêtres et tout autour de laquelle courait, juste en dessous du plafond, une galerie également bondée, où les gens ne pouvaient se tenir que pliés en deux, cognant de la tête et du dos contre le plafond 7 » peut apparaître en ce sens comme une figuration remarquablement réussie de l’écrasement du surmoi sur le moi qui en reçoit les ordonnances. De même, le tribunal, dont Josef K. se rend peu à peu compte qu’il est partout, que tout le monde en fait partie, rend compte de l’omniprésence de ce surmoi. Le monde de K. est tout entier celui de la culpabilité et du jugement. Il n’y a pas d’ailleurs. Dans Le Procès, au fond, « l’homme poursuit la Loi qui le poursuit….8 ». Car comme l’aumônier de la prison l’apprend à K. dans la cathédrale à la fin du roman : « le tribunal ne veut rien de toi. Il t’accueille quand tu arrives et il te laisse partir quand tu t’en vas 9 ».

Mais, au sein de ce procès devenu un mode de vie et un environnement, quelle est la faute de K. ? Sur ce point, le narrateur reste étonnement silencieux. K. ne cesse de proclamer son innocence, et, d’un bout à l’autre du roman, la faute qui pourrait être la sienne n’est pas nommée. C’est donc au lecteur, devenu avocat ou juge, de mener l’enquête. Il peut s’appuyer sur la prolifération des scènes sexuelles entre K. et toutes les femmes qu’il croise et y voir un lien avec la façon dont la culpabilité va hanter de plus en plus le héros. Après avoir fait l’amour avec Mlle Bürstner, sa voisine, Josef K. en est « satisfait », même s’il s’étonne, trait d’humour kafkaïen supposant l’émergence d’un sentiment de culpabilité diffus, « de ne pas l’être plus encore ». Avant de s’endormir, autre trait d’humour kafkaïen nous indiquant la source possible de son sentiment de culpabilité, K. a une pensée pour le capitaine qui dort dans la chambre d’à côté : « A cause de ce capitaine, il se faisait sérieusement du souci pour Mlle Bürstner 10 ». La mention d’un substitut paternel, plus ou moins menaçant, ne manque jamais d’apparaître autour des différentes conquêtes de K., qui, le plus souvent, appartiennent en effet à un autre homme même si elles s’offrent à lui avec lascivité. 

Dans Les criminels par sentiment de culpabilité, Freud remarque : « Cet obscur sentiment de culpabilité provient du complexe d’Œdipe, il est une réaction aux deux grands desseins criminels, mettre à mort le père et avoir un commerce sexuel avec la mère. Comparés à ces deux desseins, les crimes commis en vue d’une fixation du sentiment de culpabilité sont assurément des soulagements pour le tourmenté 11 ». En ne cessant de chercher, sans jamais parvenir à la trouver, la faute qu’il aurait commise, Kafka témoignerait-il de ce fond de culpabilité qui provient, chez tout un chacun, de l’amour incestueux pour la mère et de la haine pour le père qui nous interdit et nous prive de la mère ? Sur ce que Freud a appelé le complexe paternel, Kafka a en effet offert à la postérité un magnifique témoignage avec la Lettre au père. Dans cette lettre, écrite en 1919 et jamais envoyée à son père, Kafka donne une image saisissante de l’autoritarisme brutal de son père et des conséquences désastreuses de cette tyrannie paternelle sur sa propre vie : « De ton fauteuil, tu gouvernais le monde. Ton opinion était juste, toute autre était folle, extravagante, meschugge, anormale 12 ». L’arbitraire du pouvoir du père n’a d’égal que sa démesure, elle induit chez le fils une culpabilité infinie, elle le réduit à une soumission sans émancipation possible : « Il m’arrive d’imaginer la carte de la terre déployée et de te voir étendu transversalement sur toute sa surface. Et j’ai l’impression que seules peuvent me convenir pour vivre les contrées que tu ne recouvres pas ou celles qui ne sont pas à ta portée. Etant donné la représentation que j’ai de ta grandeur, ces contrées ne sont ni nombreuses ni très consolantes…13 ». « Toute mon écriture porte sur toi, te concerne » écrit enfin Kafka à son père, et en effet, comme le note Walter Benjamin, « tout indique que pour Kafka le monde des fonctionnaires et celui des pères se confondent 14 ». 

Pourtant, même si la « lettre au père » semble confirmer la présence chez lui d’un sentiment de culpabilité torturant sans doute lié à un intense conflit œdipien, rien ne permet de restreindre Le Procès à cette seule lecture psychologique. Car si se sentir coupable et l’être peuvent devenir des équivalents au sein de la vie psychique, au regard du droit du citoyen et de la vie en société, se sentir coupable et être désigné comme tel ne sont pas des équivalents. Plus qu’une parabole sur la culpabilité, Le Procès, tout entier écrit entre 1914 et 1915, est une parabole sur la loi, une parabole laïque venant interroger à la fois son origine – d’où vient-elle ? qui l’écrit ? – et son fondement – qu’est-ce qui la garantit ? comment être sûr qu’elle est juste ? Les interrogations de Kafka rejoignent celles de Freud, qui, exactement à la même époque, et lui aussi dans le contre coup du bouleversement de la première guerre mondiale, se demande si la loi ne serait pas, au fond, juste la loi du plus fort. En 1915, dans un texte intitulé « La désillusion causée par la guerre », Freud fait un amer constat : « Tout ressortissant d’un peuple peut, à titre individuel, constater dans cette guerre, avec effroi (…) que l’Etat a interdit à l’individu l’usage de l’injustice, non parce qu’il veut l’abolir, mais parce qu’il veut en avoir le monopole, comme du sel et du tabac. L’Etat belligérant se permet des injustices, des actes de violence qui déshonoreraient l’individu 15 ». En 1933, dans Pourquoi la guerre?, Freud va encore plus loin concernant le monopole de la violence légitime par l’Etat : « Nous voyons que le droit est la puissance d’une communauté. C’est encore et toujours de la violence, prête à se tourner contre tout individu qui s’oppose à elle, elle travaille avec les mêmes moyens, elle poursuit les mêmes fins 16 ». Ainsi l’interdit, la loi, le droit ne sont-ils plus considérés comme ce qui viendrait limiter la violence des motions pulsionnelles des êtres humains mais bien plutôt comme une violence pulsionnelle qui s’impose à eux et qui leur fait violence. « Je ne les tiens en effet pas du tout pour coupable, c’est le système qui est coupable, ce sont les hauts fonctionnaires qui sont coupables 17 », s’écrie K. 

Un grand nombre de commentateurs de Kafka, dont entre autres Walter Benjamin, Hannah Arendt, Milan Kundera et Imre Kerteszont vu dans Le Procès un texte rendant compte, par le biais de la parabole ou de la fable, du traitement des Juifs dans l’Europe à la fin du XIXème et au début du XXème siècle, un texte préfigurant les totalitarismes et le génocide à venir 18. Il est clair en effet, comme le notent Deleuze et Guattari, que « les textes célèbres du Procès (…) présentent la loi comme pure forme vide et sans contenu, dont l’objet reste inconnaissable : la loi ne peut donc s’énoncer que dans une sentence, et la sentence ne peut s’apprendre que dans un châtiment. Personne ne connaît l’intérieur de la loi 19 ». Dans le monde qui est celui de K., la loi n’est plus transcendante, elle n’est plus garantie par l’existence de Dieu, elle est immanente, elle coïncide absolument avec le moment de son énonciation, ce qui explique pourquoi K. est toujours confronté aux représentants de la loi et jamais à la loi en tant que telle, et ce bien qu’il la recherche ardemment. 

Dans son livre Ce que le nazisme a fait à la psychanalyse, Laurence Kahn entreprend de montrer comment l’émergence de la propagande nationale-socialiste a littéralement mis la loi « hors la loi » en faisant disparaître l’égalité de tous devant la loi au profit d’une « égalité circonscrite par l’appartenance identitaire au « type allemand » 20 ». Dans Le Procès, ce processus de perversification de la loi n’est certes pas arrivé à son terme mais le soupçon est de mise, tant la loi demeure inaccessible, inconnaissable, ne se manifestant plus qu’à travers les châtiments iniques qu’elle met en œuvre, à l’image de la machine de La Colonie pénitentiaire qui inscrit la loi dans la chair des condamnés et ce jusqu’à leur mort. En ce sens, les romans de Kafka peuvent être considérés, « comme la description du processus par lequel un appareil de domination – étatique ou autre – rejette ses marges, exclut, voire élimine ses « juifs » – entendus comme figures exemplaires de l’individu désarmé exposé à la violence légale 21 ». Roman, donc, des minorités, des parias, de ceux pour qui la loi ne s’exerce plus, ou pour lesquelles une loi d’exception a cours, faisant d’eux, littéralement, des « hors la loi ». 

Victime d’une justice arbitraire et absurde, K. tente pourtant de retourner à la Loi, à son fondement, dont la parabole « Devant la loi » est censée lui délivrer le sens ultime. Dans Le Procès, c’est l’aumônier de la prison, rencontré par K. dans la cathédrale, qui lui en fait le récit, mais ce texte, fort célèbre, a été publié du vivant de Kafka isolément du reste du roman. « Devant la Loi il y a un gardien. Un homme de la campagne vient trouver ce gardien et demande à entrer dans la Loi. Mais le gardien lui dit qu’il ne peut pas le laisser entrer maintenant. L’homme réfléchit et demande s’il pourra être autorisé à entrer plus tard. « C’est possible, dit le gardien, mais pas maintenant 22 ». On connait la suite : l’homme de la campagne n’ose pas braver l’interdiction du gardien, d’autant plus que celui-ci lui présente le monde de la loi, celui qui est derrière la porte, comme un monde effrayant, protégé par des gardiens de plus en plus puissants. L’homme de la campagne tente d’amadouer le gardien, de le soudoyer pour obtenir le droit d’entrer, et finalement il passe sa vie entière à attendre une autorisation d’entrer qui ne vient jamais. Arrivé au terme de sa vie, il pose une ultime question au gardien : « Tout le monde, n’est-ce pas, aspire à accéder à la Loi, dit l’homme, comment se fait-il que pendant toutes ces années, personne à part moi n’ait demandé à entrer ? Le gardien se rend compte que c’est déjà la fin pour l’homme, et, pour atteindre encore son ouïe déliquescente, il hurle : « Personne d’autre ne pouvait obtenir le droit d’entrer ici, puisque cette porte n’était destinée qu’à toi. Maintenant je m’en vais et je la ferme 23 » ». 

Impossible de déterminer le sens exact de cette parabole, et la longue discussion qui s’ensuit entre K. et l’aumônier de la prison ne parvient d’ailleurs pas à en établir un schème d’explication unique. Comme une parabole rabbinique, dont elle est une parodie romanesque, elle résiste à l’interprétation, ou plutôt elle peut recevoir plusieurs interprétations qui ne s’excluent pas l’une l’autre mais au contraire s’enrichissent de leurs contradictions. Voici une interprétation possible : le gardien de la loi, autrement dit le représentant de la loi, interdit l’accès à la loi au profane, au peuple non éduqué, pour mieux exercer sur lui son pouvoir. Dans le même temps, il lui reproche et il le culpabilise, ultime ironie de son pouvoir, de ne pas connaître la loi qu’il l’empêche de connaître. Comme K. l’avait fait remarquer à la femme de l’appariteur du tribunal : « le propre de ce type de système judiciaire, c’est qu’on est condamné par lui non seulement innocent, mais aussi ignorant 24». Au bout du compte, il n’y a pas de loi en-deça ou par-delà la loi du plus fort. La loi des pères tout-puissants, les gardiens, s’abat sur les fils, les hommes de la campagne, avec une violence dont le paroxysme réside dans l’humiliation ultime qu’elle leur inflige de leur reprocher d’avoir accepté un ordre inique auquel elle les a en réalité contraints. 

Certes, mais le tour de force du Procès réside dans sa logique narrative. En se privant d’un point de vue surplombant, la narration épouse le point de vue de K., perdu dans cet interminable procès qui n’aura jamais lieu comme Fabrice del Dongo, le héros de La chartreuse de Parme de Stendhal, était perdu à Waterloo. Mais là où le narrateur stendhalien avait accès à la subjectivité de son personnage, là où il le comprenait de l’intérieur, le narrateur kafkaïen échoue à percer l’intériorité de K., à la fois parce que K. lui reste en un sens extérieur et indéchiffrable, mais aussi parce que K. lui-même échoue à comprendre ses propres motivations intérieures. Drame d’un personnage opaque à lui-même dans un monde qui lui est également devenu opaque, Le Procès livre au lecteur l’énigme du rapport tragique de l’homme moderne face à la loi sécularisée. Perdu face à une loi externe dont il pressent qu’elle n’est peut-être que le masque hypocrite de la violence illégitime du père, le héros kafkaïen est en même temps terrassé par un sentiment de culpabilité interne dont il ne peut venir à bout et qui peut-être est lié au fait qu’il ne croit plus au bien-fondé, ni de l’autorité de la justice, ni de celle du père, ayant l’intuition qu’elles reposent toutes deux sur l’exercice d’un pouvoir illégitime. Drame sans issue, à part celle de mourir comme un chien, terrassé par la honte, honte du monde et honte de soi mélangées pour celui qui a côtoyé de trop près de la folie des interdits. 

Dans l’analyse de Luc, c’est la prise de conscience, lente et progressive, du décalage entre les interdits surmoïques internes et les interdits de la réalité externe qui permit peu à peu de desserrer l’étau de la culpabilité. Après s’être étonné que la police ne soit pas venue l’arrêter pour le priver de tous ses droits et le mettre en prison quand il s’était rendu compte qu’il avait omis de déclarer aux Impôts une petite somme d’argent pourtant gagnée dans l’année, Luc se mit tout à coup à rire de sa terreur permanente de la faute et de l’épouvantable menace du châtiment imminent qui l’accompagnait immanquablement. Je ris aussi, tant l’écart était grand entre l’oubli et la chaine d’événements qu’il avait d’emblée imaginé. Cet événement se répéta : Luc racontait en séance un oubli, un manquement, une légère infraction. S’ensuivait le récit de la catastrophe irréversible et totale que cette légère transgression allait entraîner et puis, il riait de croire à tout cela et il repensait à lui, adolescent, allant se confesser, pensant que tout était fini et espérant quand même une absolution. La loi en vigueur en France ou même celle de l’Eglise catholique était indéniablement moins sévère que celle de son surmoi, et, par l’humour, et c’était désormais son surmoi lui-même qui, comme l’écrit Freud, semblait lui dire : « Regarde, le voilà donc ce monde qui a l’air si dangereux. Un jeu d’enfants, tout juste bon à ce qu’on en plaisante ! ». 

Force est de constater que, pour Kafka, l’écart entre la folie de ses propres interdits et ceux de son temps est plus réduit, engageant un tragique existentiel dont Le Procès est la mise en forme. Et pourtant, même chez lui, l’humour tente d’alléger le poids des contraintes et de restaurer, envers et contre tout, le principe de plaisir. Ses contemporains, Max Brod au premier chef, ont raconté comment Kafka, quand il leur lisait ses propres textes à haute voix, éclatait souvent de rire, parfois même à la grande surprise de ses auditeurs plutôt sensibles au tragique de l’œuvre. Certes, on est plus proches avec Kafka de l’humour du condamné à mort de Freud mené le lundi à la potence et qui déclare : « Eh bien, la semaine commence bien » que de l’humour de Luc, mais il n’empêche. Dans les deux cas, face à des interdits qui menacent de devenir fous, c’est l’humour, issu du surmoi, qui permet au moi de s’identifier à un père bienveillant traitant le moi comme un enfant que l’on doit consoler et rassurer. En contrepoint du père meurtrier et violent, le surmoi qui se manifeste dans l’humour fait advenir un père tendre, porteur d’une loi qui permet aux pères et aux fils de vivre ensemble. 


Notes

1. F. Kafka (1914-1915), Le Procès, trad. J.-P. Lefebvre, Œuvres complètes, II, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 2018, p. 275. Cette édition sert de référence pour l’ensemble des citations du Procès.
2. Ibid., p. 471. 
3. Ibid., p. 472. 
4. Ibid., p. 476. 
5. S. Mosès, Exégèse d’une légende. Lectures de Kafka, Paris Tel Aviv, Editions de l’éclat, 2006, p. 123. 
6. F. Kafka, Le Procès, p. 280.
7. F. Kafka, Le Procès, p. 308-309.
8. Ph. Zard, De Shylock à Cinoc. Essai sur les judaïsmes apocryphes, Paris, Classiques Garnier, 2018, p.433. 
9. F. Kafka, Le Procès, p. 471.
10. Ibid., pp. 302-303. 
11. S. Freud (1916), Les criminels par sentiment de culpabilité, Quelques types de caractère dégagés par la méthode psychanalytique, OCF-P, XV, Paris, Puf, 1996, p. 39. 
12. F. Kafka (1919), Lettre au père, Préparatifs de noces à la campagne, Paris, Gallimard, Folio, 2001, p.19. 
13. Ibid., p. 90-91. 
14. W. Benjamin, (1931), Franz Kafka, lors de la construction de La Muraille de ChineŒuvres, II, Paris, Gallimard, Folio-essais, 2000, p. 414. 
15. S. Freud (1915), La désillusion causée par la guerre, Considérations actuelles sur la guerre et la mortOCF-P, XIII, Paris, Puf, 2005, p. 134.  
16. S. Freud (1933), Pourquoi la guerre ?, OCF-P, XIX, Paris, Puf, 1995, p. 71. 
17. F. Kafka, Le Procès, p. 345.
18. W. Benjamin (1931 ; 1934), « Franz Kafka, lors de la construction de la Muraille de Chine » ; « Franz Kafka. Pour le dixième anniversaire de sa mort », Œuvres, II, Paris, Gallimard, Folio-essais, 2000.  Hannah Arendt (1932-1948), La tradition cachée. Le Juif comme paria, Paris, Christian Bourgois éditeur, coll. Choix-Essais, 2000. M. Kundera, L’art du roman, Paris, Gallimard, 1986, 2018. Kertész, L’holocauste comme culture, Arles, Actes-Sud, 2009.
19. G. Deleuze, F. Guattari, Kafka. Pour une littérature mineure, Paris, Les Editions de minuit, coll. Critique, 1975, p. 79.  
20. L. Kahn, Ce que le nazisme a fait à la psychanalyse, Paris, Puf, coll. Petite bibliothèque de psychanalyse, 2018, p. 33. 
21. Ph. Zard, « Tradition cachée, tradition cassée », De Shylock à Cinoc. Essai sur les judaïsmes apocryphes, Paris, Classiques Garnier, 2018, p. 424.  
22. F. Kafka, Le Procès, p. 463. 
23. Ibid., p. 464-465. 
24. Ibid., p. 320.