La Revue

Les interdits pour quoi faire ? (partie 1) : A narrow escape
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°234 - Page 37-41 Auteur(s) : Jacques André
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Sade est à la fois un homme des Ténèbres et des Lumières. L’homme des Ténèbres revendique la liberté pour le crime, l’homme des Lumières raisonne en toute logique. Pourquoi serait-il « défendu d’aimer trop les individus que la nature nous enjoint d’aimer le mieux » -- les « individus », sous-entendus père, mère, frère, sœur, fille et fils. La conclusion en forme de déduction suit d’elle-même : «  L’inceste devrait être la loi de tout gouvernement dont la fraternité fait la base. »1. Le pamphlet « Français, encore un effort pour devenir républicain » date de 1795. Il est remarquable qu’il ne soit pas le seul  à faire de l’inceste une perspective révolutionnaire, Saint-Just aussi : « Observez les mœurs, les lois des différents peuples, les plus corrompus avaient aussi le plus l’horreur pour l’inceste, les peuples innocents n’en avaient point d’idée. » Nuance importante cependant entre les deux républicains : l’inceste selon Saint-Just est celui d’un état de nature retrouvé, mélange d’amour et d’innocence, version « Bougainville » et révolutionnaire du jardin d’Eden ; très proche de ce que sera le mythe ultérieur de Marx et Engels d’une mise en commun des femmes. Alors que l’inceste selon Sade conserve le sel de la transgression et du crime. Le pamphlet sadien tire les conséquences extrêmes et destructrices d’un slogan révolutionnaire ultérieur (1968) qui aurait très bien pu lui servir d’exergue : Il est interdit d’interdire. 

L’interdit du meurtre est relatif, entre guerre et peine de mort il connaît beaucoup plus que des exceptions. L’interdit de l’inceste, lui, est plus variable qu’il n’est relatif. La cousine ou la belle-sœur interdites ici, peuvent être permises, voire obligées, là. Mais il y a en au moins une, la mère, à laquelle il est universellement interdit de toucher… Jocaste mise à part. Parce que la prohibition de l’inceste condense le caractère universel propre aux faits de nature et la marque de la culture en tant que règle instituée, Lévi-Strauss avait espéré saisir en ce lieu le passage de l’une à l’autre : la prohibition de l’inceste est la « démarche fondamentale en laquelle s’accomplit le passage de la Nature à la Culture » (1949). Formule qui a ravi les psychanalystes, Lacan le premier, même si elle a depuis beaucoup perdu de son éclat, comme toute tentative de s’emparer de l’origine, de ce « moment » où l’homme s’écarte de l’animalité. 

C’est précisément du côté de l’animal qu’est venue la plus récente critique. Nous partageons avec les autres primates 98% de la même séquence ADN, un peu plus même avec bonobo et chimpanzé qui ont le même âge que l’homme, environ 7 millions d’années.  Partageons-nous aussi avec eux une même horreur de l’inceste ? Les primatologues, notamment Bernard Chapais 2, ont observé l’évitement systématique des accouplements entre parents dans les hordes de grands singes. La prohibition de l’inceste ne serait donc pas le signe de la culture, mais une loi biologique, naturelle, commune à l’homme et à ses frères primates. Sauf que… le singe respecte l’évitement, alors que l’homme le transgresse. À la fois par des passages à l’acte criminels et, de façon beaucoup plus générale, dans l’accomplissement du désir incestueux, lequel a toujours lieu, tant il est vrai qu’au régime de l’inconscient « désirer » équivaut à « faire ». La culpabilité et sa cohorte de symptômes ne demandent qu’à suivre le crime de pensée, quand bien même la réalité historique est vierge de tout débordement.

La prohibition de l’inceste est un fait de langage, un entre-dit,  elle ne se limite pas à un évitement instinctuel, même s’il est concevable qu’elle ait pu s’étayer sur lui. Elle constitue un ensemble symbolique complexe comprenant le désir, l’interdit, la transgression, la culpabilité, le châtiment… Si son énoncé et son périmètre varient au gré des cultures, son universalité, du point de vue du psychanalyste, repose sur une « situation anthropologique fondamentale » (Laplanche) : pour le petit d’homme, les premières amours et les premières haines ont pour objet les êtres les plus proches, en général mère et père. Diderot le disait bien avant Freud : « Si le petit sauvage était abandonné à lui-même, qu’il conservât toute son imbécillité et qu’il réunît au peu de raison de l’enfant au berceau la violence des passions de l’homme de 30 ans, il tordrait le cou à son père et coucherait avec sa mère. » Il ne restait à Freud qu’à ajouter que l’humaine sexualité porte la trace définitive et inconsciente de cette sexualité infantile, dans ses choix comme dans ses renoncements.

Les points de vue juridique et anthropologique  conjuguent l’inceste et l’alliance, traçant la ligne de démarcation entre l’interdit et le permis.  À chaque fois, que l’angle soit celui de l’alliance ou de la filiation, c’est vu de l’adulte que la prescription se formule. Si les séductions maternelle ou paternelle n’ont jamais laissé la psychanalyse indifférente, c’est néanmoins à partir de la sexualité infantile, en inversant la perspective donc, que celle-ci a contribué à une réflexion sur l’inceste et son tabou. L’enfance n’est pas un ensemble homogène, c’est à l’heure des amours oedipiennes que la vie singulière est la plus en phase avec la problématique anthropologique générale : « Tu n’aimeras pas trop ce que tu aimes le mieux, ta mère ou ton père (et quelques autres proches) » ! Sans qu’il soit gravé dans le marbre des tables de la loi, cet interdit implicite sous-tend tous les débordements de tendresse et de sensualité. Un interdit qui a une double valence : il contribue au renoncement, au refoulement, mais aussi à ce que Lévi-Strauss nommait « l’échange des femmes » : Une de perdue, dix de retrouvées. Sous une autre face, l’interdit appelle la transgression et nourrit le plus vif du désir, quitte à le rétablir avec sa « légitime », le lit conjugal ne sera jamais à la hauteur érotique du champ de coquelicots ou de la cage d’escalier. L’interdit, le désir (inséparable du fantasme qui le scénarise) et la transgression sont les composants élémentaires d’une sexualité, d’un érotisme qui prennent leur source entre Delphes et Thèbes, dans la beauté tragique.

Qui commet le premier acte de la tragédie ? Est-ce vraiment Œdipe, ou plutôt Jocaste, et pourquoi pas Laïos, dont la légende fait un pédophile ? Les lèvres du nourrisson affamé se tendent vers… la mère répond à cette tension par des préliminaires, avant d’offrir le téton et le lait, elle couvre son enfant de baisers. Il est à croquer ! Confusion des soins et des « sens » qui fait de la mère la première séductrice et de ce premier amour « le prototype de toutes les relations d’amour ultérieures dans les deux sexes. » 3. Le rapport charnel de la mère à l’enfant « fait le lit de la relation incestueuse, il en est l’essence » (Green). Mais qui dit « inceste », in-cestus (non chaste), dit « interdit », où est-il ? Il prend ordinairement la forme du refoulement : la mère « considère ses actes comme ‘pur’ amour asexuel, puisqu’elle évite soigneusement aux parties génitales de l’enfant plus d’excitations qu’il n’est indispensable pour les soins corporels. » 4. Avec parfois une zone d’incertitude… sur le divan Marthe, jeune mère d’un petit garçon, s’inquiète : à partir de combien de secondes laver le pénis de son bébé devient le caresser ? Sujet et objet des premières amours, la mère est à la fois la visée privilégiée par l’interdit de l’inceste et la figure la plus nécessairement incestueuse. Via l’inconscient maternel et le refoulement, désir incestueux et interdit sont présents dès l’aube de la vie. Si ce n’est le passage de la nature à la culture, il reste que l’interdit en général conserve secrètement la trace du premier d’entre eux.

Le duo lévi-straussien, prohibition de l’inceste versus invitation à l’alliance, a son répondant en psychanalyse. D’un côté l’interdit contraint, empêche, voire emprisonne, de l’autre il invite au détour, sinon au voyage. D’un côté il enferme, de l’autre il ouvre. Mais quand le point de vue de l’anthropologue est toujours celui de la généralité, celui du psychanalyste est obligé par la singularité. Le jeu de l’interdit, entre fermeture et ouverture, n’est pas donné à tout le monde, il arrive plus souvent qu’à son tour que la prohibition recouvre de son ombre une sexualité privée du sourire d’Éros : Une de perdue, toutes de perdues. Le « Non ! » condamne le névrosé obsessionnel aux travaux forcés, alors qu’il rend folle d’excitation l’hystérique : « Non, non, non… » Ce n’est pas le moindre paradoxe de l’interdit que de devenir lui-même source du désir, de sexualiser tout ce qu’il touche. Non pas : « Je le veux, mais c’est interdit », mais : « C’est interdit, donc je le veux ».

Laurent souffre d’éjaculation précoce, c’est le motif premier qui le conduit vers l’analyse. Comme tout symptôme, celui-là est une formation de compromis, il souligne à la fois l’extrême impatience du désir et la terreur de son accomplissement. L’éjaculation précoce est simultanément une auto-castration et une satisfaction précipitée. Certes, angoisse et souffrance dominent manifestement le tableau, mais le bénéfice libidinal, aussi maigre soit-il, fait que le symptôme à la vie longue. Dans le cas de Laurent, cependant, l’analyse fera son travail, celui d’une déliaison des représentations inconscientes incestueuses, permettant que se restaure une plasticité psychique, celle des jeux interdits. L’éjaculation précoce se révéla solidaire d’un fantasme, à la fois source du désir et image d’horreur. Un fantasme qu’il tentait vaille que vaille de tenir à l’écart de la pensée mais qui, immanquablement, venait s’imposer à lui quand il ne fallait pas. Ils sont trois sur la scène, sa compagne, aussi désirée qu’aimée, son meilleur ami, un « fort en gueule », et lui. La scène est trioliste, pendant que son ami pénètre sa compagne, lui doit se contenter de la fellation. Pas besoin de mettre les points sur les i pour souligner ce qu’un tel scénario doit à la scène primitive, notamment en ce qu’elle condense les positions masculine et féminine. Il est bien rare, en cas d’éjaculation précoce, que ne se loge quelque part la concurrence déloyale d’un pénis paternel démesuré.

En une occasion pourtant, mais une seule, Laurent avait associé le plus intense des plaisirs à l’endurance permettant la conjonction des deux orgasmes. Sa compagne et lui étaient en vacances à l’étranger, le bungalow où ils logeaient jouxtait celui des enfants de leurs hôtes, et pendant qu’ils faisaient l’amour, il fut convaincu par le mouvement des rideaux que les enfants observaient leurs ébats par la fenêtre. La scène réalisait en quelque sorte du dehors ce que le fantasme lui imposait du dedans. Et surtout, elle laissait à l’enfant étranger la place de l’observateur sidéré, impuissant, le dispensant par la même occasion d’avoir à jouer aussi ce rôle-là. 

Dans cette dernière scène, la victoire de la transgression sur l’interdit est complète, et la jouissance suit. Dans la première victoire et défaite se partagent la mise, l’enfant fait ce qu’il peut avec ce qu’il a ; la fellation porte la trace de sa source infantile, une inversion de l’allaitement.

Comment comprendre le travail dynamique de l’analyse et la liberté qu’il permet à Laurent de conquérir ? Dans un article consacré à un autre volet incestueux de la sexualité masculine, « Le plus général des rabaissements », qui voit la défense diviser en deux l’objet incestueux, d’un côté la Maman de l’autre la Putain, l’une devant laquelle l’homme reste interdit, l’autre avec laquelle tout est permis, Freud fait cette remarque dont la valeur analytique n’a pas pris une ride : « Cela semble peu agréable et qui plus est paradoxal, mais il faut pourtant dire que celui qui dans sa vie amoureuse est appelé à devenir vraiment libre et de ce fait aussi heureux doit avoir surmonté le respect pour la femme et s’être familiarisé avec la représentation de l’inceste avec la mère ou la sœur. » 5. Que de précautions oratoires avant de « pourtant dire »… Respecter ou « baiser », il faut choisir. La femme se fait parfois l’écho de ce dilemme, à l’image d’Amélie : que l’homme avec qui elle est en train de coucher lui dise « mon amour », et elle perd toute libido. 

Entre les mots de Freud, c’est l’idée de se « familiariser » avec la représentation de l’inceste qui est la plus déroutante. Comment l’entendre ? Sûrement pas comme un face-à-face sans conflit avec l’origine du monde. L’image crue du sexe de la mère et de sa pénétration est affaire de psychose, pas de névrose. L’expérience clinique tendrait plutôt à tenir « familiariser » pour le synonyme à la fois d’une levée partielle du refoulement et du jeu de la symbolisation. Un jeu  de cache-cache avec l’interdit, et non sa disparition.

On pourrait multiplier à n’en plus finir les exemples à l’image de celui de Laurent. Y compris côté femme, bien sûr. La frigidité sous toutes ses variantes ne manque jamais, quand elle peut être analysée, de ramener vers sa source incestueuse et son interdit. Mais avec elle bien d’autres symptômes : phobie du serpent, de la souris, de l’ascenseur ou du métro… sans parler du voleur nocturne et de son effraction qui amène à vérifier plutôt deux fois qu’une que portes et volets sont bien fermés. La scène primitive est toujours une scène de viol. Lors d’une manifestation féministe récente à Lausanne, un pancarte protestait avec humour : « Y en a marre que le viol nous prive du fantasme de viol ! » Bel exemple de complicité entre la violence du désir et l’interdit.

Laurent, Amélie et bien d’autres sont frères et sœurs de Dora ou de l’Homme aux rats. Mais le monde du sexe d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier, il a libéré bien des comportements. Côté liberté psychique c’est une autre affaire, beaucoup plus immobile que les remaniements dont libertés politique et culturelle peuvent faire l’objet. Cela ne veut pas dire pour autant que la clinique contemporaine reste indemne des nouvelles lignes de démarcation entre le permis et l’interdit. L’adolescent d’aujourd’hui reçoit sans filtre les images pornographiques, celle d’une sexualité ignorante de l’interdit et du conflit. L’homme porno ignore le fiasco et la porn-star jouit à n’en plus finir. Le divan se fait parfois l’écho de cette perte de complexité, perte d’épaisseur psychique, d’intériorité, et invite à concevoir autrement le travail de l’analyse.

Pour la plupart des patients, le travail du rêve est un acquis de la vie d’âme dont la cure récolte les fruits. Mais ce n’est pas toujours le cas. Chez Amandine les rêves portent la trace de son fonctionnement limite. Elle n’a avec les hommes que des relations le plus souvent éphémères ; rapidement, ça tourne mal. La sexualité n’est pas en cause, « ça baise », c’est plutôt de l’amour que vient le danger.  Elle fait un rêve : elle est sur le lit avec son frère, ils ont une relation sexuelle. Rien d’autre, juste cette image crue, un rêve sans onirisme et qu’elle raconte comme si de rien n’était. Certes, rien de tel n’a jamais eu lieu, mais le rêve se fait néanmoins le témoin d’une relation très charnelle avec son frère qui a duré de nombreuses années, de l’enfance à l’adolescence. Aujourd’hui encore, en sa présence, elle ressent instantanément une chaleur dans le bas-ventre. 

Deux ans d’analyse plus tard, Amandine rêve encore de son frère : c’est dans une ville mal éclairée, un endroit où elle n’est jamais allée, ils sont tous les deux en voiture, c’est son frère qui conduit… elle se réveille en sursaut au moment où son frère va engager la voiture dans un sens interdit.

Un première façon de décrire l’évolution transférentielle de cette cure serait de dire qu’elle marche à l’envers : inutile ici de viser la levée du refoulement, la représentation de l’inceste est à ciel ouvert. Il s’agirait plutôt de tracer la frontière du moi et construire le refoulement lui-même, tel un panneau de sens interdit. Cette présentation n’est pas fausse, elle est trop simple. Le transfert analytique est à l’image à la fois de la relation incestueuse et de sa prohibition. L’amour de transfert donne chair aux premières amours, celles qui réunissent l’enfant et ses proches. Mais parce que la parole est le cercle circonscrit de son expression, parce que l’analyste se refuse à répondre en réalité à l’amour dont il est l’objet, le transfert condense le désir et son interdit. Dites tout ce qui vous passe par la tête, mais nous ne ferons rien ! Ce déplacement, ce transport qu’est le transfert est en lui-même une métaphore, c’est « comme si ». La psychanalyse ne se contente pas d’interpréter, elle propose une transposition, un travail de transformation, le transfert répète paradoxalement ce qui n’a jamais eu lieu. Ce qui manque le plus au premier rêve d’Amandine, c’est le travail du rêve, celui qui détourne le désir de la simple décharge. Par contre le deuxième rêve témoigne non seulement de l’acquisition du « Non ! », mais plus encore d’une première plasticité de l’activité de pensée, d’un playing sans lequel il n’y a pas de santé psychique. La faiblesse, voire l’absence de l’interdit porte atteinte à la capacité de symbolisation, d’élaboration, de transformation dont le travail du rêve est une illustration. La barrière de l’interdit, quand elle ne paralyse pas, invite au contraire au déplacement et contribue à la construction de l’espace intérieur. 

C’est sans doute Ferenczi qui a donné l’exemple le plus pathétique de la transgression incestueuse du psychanalyste : Gisela et Elma, la mère et la fille, furent simultanément ses analysantes, ses amantes, avant de devenir, pour la première d’entre elles, son épouse. Il fallait bien que ça s’arrête quelque part, il ne pouvait pas épouser les deux ! Ce n’est pas un hasard si le même Ferenczi tenta de faire théorie de cette confusion de langues en prônant l’analyse mutuelle, c’est-à-dire la destruction de la dissymétrie constitutive de la position analytique. Son compère Otto Rank ne fit guère mieux en cultivant, sinon le trauma de la naissance, mais celui du passage à l’acte incestueux avec sa patiente et amante, Anaïs Nin. À Eduardo Weiss qui lui demandait s’il était concevable de prendre son propre fils en analyse, Freud déconseilla clairement l’aventure. Il parlait d’expérience, lui qui avait allongé sa fille Anna sur son divan. Analyse paternelle transgressive pour laquelle on dispose d’un double témoignage, presque direct, un texte du père, un article de la fille. Le père fait la théorie du fantasme incestueux et féminin, « un enfant est battu »… battu, voire analysé. La fille écrit son premier texte sur les fantaisies dérivées et refoulantes du même fantasme, des histoires masochistes à la « Oncle Tom »[6]. Le père lève le refoulement pour deux, la fille refoule pour deux. Anna Freud fut une psychanalyste d’enfants et une théoricienne renommée, mais sa vie amoureuse ne fut guère une réussite. Son père resta le seul homme de sa vie, jamais transféré, et sa haine affichée de l’homosexualité permet de douter que ses relations très idéalisées avec Lou Andreas Salomé et Dorothy Burlingham aient pu lui apporter un quelconque épanouissement sexuel et affectif. 

C’est cependant Hermine von Hug-Hellmuth, en 1924, qui paya le plus cher le prix de la transgression analytique. Celle qui fut la première psychanalyste d’enfants eut le tort de prendre son neveu en analyse. Quand il eut 18 ans, il assassina sa tante et analyste.  

Quand bien même elle ne serait pas tout l’inconscient, la sexualité infantile en constitue la plus large part. L’infantilisme du transfert ne demande qu’à suivre. Construit pour inviter à la régression, le dispositif analytique récolte ce qu’il sème quand s’actualisent amour et haine. Quelle que soit la diversité des figures incarnées, c’est toujours vers les premiers objets que mène la libido à l’œuvre. La situation analytique est aussi nécessairement incestueuse que l’est la « situation anthropologique fondamentale ». La transgression aussi… C’est toujours, au fond, un ou une « enfant » que l’analyste séduit quand il cesse de manier le transfert pour le manipuler. Ajoutons que lorsque l’analyste se prend réellement pour la mèreet non plus pour l’amant, même si la transgression en est moins bruyante et qu’elle se dissimule derrière le take care, elle participe cependant du même détournement. La problématique incestueuse est consubstantielle à la cure analytique, mais elle n’est analysable, transformable que si l’analyste se refuse. Ce n’est pas une condition suffisante, tant est puissante la compulsion de répétition, mais c’est une condition nécessaire.

Empêtré dans sa relation avec Sabina Spielrein, à la fois patiente et amante, Jung s’ouvre de sa difficulté à Freud. Celui-ci, six ans avant l’écrit sur « L’amour de transfert », lui répond : « Moi-même je ne me suis pas fait prendre ainsi, mais j’en ai été plusieurs fois très près et j’ai eu a narrow escape (…) Mais cela ne nuit en rien. Il nous pousse ainsi la peau dure, on devient maître du ‘contre-transfert’ dans lequel on est chaque fois placé, et on apprend à déplacer ses propres affects et à les placer correctement. C’est un blessing in disguise. » 7. Quand lui revient la scène d’enfance dans le train où il voit sa mère nue, Freud s’exprime en latin : « matrem nudam ». Quand il évoque le danger que court l’analyste aux prises avec l’amour de transfert, il le dit en anglais… L’inconscient parle toujours une langue étrangère. « Maîtriser » le contre-transfert ! Comme si l’on pouvait se rendre maître de l’inconscient, la formule de Freud est pour le moins défensive, mais en même temps elle souligne l’essentiel : moins on s’occupe du contre-transfert, plus il s’occupe de vous. Un lapsus, un acte manqué, un rêve dont le patient est un personnage, un intérêt trop grand, une hostilité sourde, une angoisse discrète, voire une interprétation… l’inconscient du contre-transfert lui aussi appelle l’analyse. 

Un exemple, que j’emprunte à une collègue et amie aujourd’hui disparue, et que je retiens parce qu’il présente une face paradoxale de la question de l’interdit.  Sa patiente, une jeune femme, racontait sans épargner le moindre détail ses pratiques onanistes et les fantasmes qui leur étaient associés. La chose se répétait de séance en séance. L’inconscient contre-transférentiel se manifestait chez l’analyste sous la forme d’une excitation immaîtrisable, le corps pris aux mots. Comment se dégager d’une telle emprise ? C’est ici le contre-transfert qui indique la voie de l’interprétation. Ce sera chose faite, et la déliaison des représentations inconscientes ouvrira sur un matériel resté jusque là refoulé. Enfant et adolescente, la patiente était avec son père dans une relation de totale confidence. Il lui était interdit de taire, elle racontait tout. Au lieu de la libérer, l’énoncé de la règle fondamentale (« Soyez sans pudeur ! ») ne faisait que décalquer le dispositif pervers. L’interprétation qui se formula presque d’elle-même, interprétait simultanément transfert et contre-transfert. L’analyste dit à sa patiente : « Vous n’êtes pas obligée de tout dire » !


Notes

1. p. 242
2. Aux origines de la société humaine, Seuil, 2017 (traduction de Primeval kinship, 2008).
3. S.Freud, Abrégé de psychanalyse, OCF XX, 283.
4. S.Freud, Trois essais sur la théorie sexuelle, op.cit. p.166.
5. OCF XI, 136
6. cf. La case de l'oncle Tom, Harriet Beecher Stowe.
7. 7 juin 1909, Gallimard, p. 309.