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Fin du dogme paternel
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°98 - Page 10 Auteur(s) : Geneviève Delaisi de Parseval
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Fin du dogme paternel

C'est un pavé (490 pages). Mais c'est aussi un pavé dans la mare aux canards des sciences humaines françaises, l'auteur tirant à feu nourri et non sans parfois une justesse et un à propos confondants sur tous ceux (psy de tout poil, anthropologues, sociologues etc.) qui ont eu le malheur ou la bonne idée de s'exprimer sur la "question du père" depuis une quarantaine d'années. Le tout n'est au demeurant nullement indigeste et s'avère même parfois carrément désopilant, Michel Tort sachant manier l'ironie, voire le persiflage, comme nul autre. Parions qu'il ne va pas se faire que des amis parmi ceux qui vont se voir ainsi épinglés. D'après notre comptabilité, trois ou quatre auteurs tout au plus obtiennent "la moyenne" au terme de cette notation féroce, la décence nous interdisant de citer ici les appréciations sur les uns et les autres ; les professeurs au Collège de France, au cours de cette descente en flammes, côtoyant, dans la naïveté, l'ignorance ou l'erreur des psys célèbres et les plus distingués représentants de l'establishment scientifique (on se régalera ici ou là de savoureux bêtisiers.).

Evoquons donc plutôt les auteurs morts. En commençant par le grand responsable de l'affaire ici traitée : Jacques Lacan soi-même que l'auteur a visiblement bien connu, tant l'homme que l'ouvre. Au point qu'on ne peut parfois s'empêcher d'interpréter comme une forme de dépit amoureux ou d'amour déçu les violentes diatribes de Tort à l'égard de son ex-mentor (?). Mais ce sont clairement les psychanalystes dans leur ensemble qui ont une lourde responsabilité dans le discours monolithique sur le dogme du "père séparateur", Lacan étant seulement celui qui, après Freud, a le plus et le plus loin porté le flambeau. Il est donc intéressant que ce soit un analyste, lui même ancien adorateur de Lacan, qui fasse ce magistral examen critique des constructions analytiques sur le père. Revenons un instant sur le titre de l'ouvrage : le dogme est un point de doctrine établi comme une vérité fondamentale et qu'on n'a donc pas à discuter ni à contester (tels sont par exemple les dogmes d'une religion qu'on croit aveuglement) ; par extension, le dogme est une opinion posée comme une certitude et qui est, par définition même, anhistorique. Or -et ce n'est pas un hasard comme le montre excellemment Tort- il se trouve que là gît la caractéristique exacte du dogme paternel, nerf de la guerre de la psychanalyse, mais en même temps peut-être son talon d'Achille.

Ce que Tort nomme le "dogme paternel" en psychanalyse consiste à voir dans la confrontation à la figure du père l'unique "solution" à la résolution du complexe d'Odipe, comme une sorte de passage obligé, garant du fonctionnement "normal" d'un sujet. A la suite de Freud, Lacan et les écoles lacaniennes sont, de fait, à l'origine d'un courant analytique qui a repris et gauchi le schéma odipien d'une manière qu'on pourrait résumer ainsi : il serait établi une fois pour toutes, et quel que soit le contexte, qu'après une prévalence initiale de la mère comme objet d'amour, il devrait advenir chez tout sujet humain un passage nécessaire à la prévalence du père par le biais d'une opération de séparation d'avec la mère. L'enfant ne pourrait ainsi se dégager de la toute-puissance maternelle que par la médiation du père via ce fameux "tiers séparateur". On retrouve ici la formule presque magique de forclusion du nom du père, prêt-à-penser dont notre société a passablement usé et abusé depuis quelques décennies, que ce soit à propos des enfants de mères célibataires ou des "jeunes-de-banlieue" chez lesquels l'absence de père expliquerait tout ou presque de leur devenir.

Pour tout un courant analytique, en outre, cette séparation par le père serait la condition sine qua non de l'identification sexuée du sujet en même temps qu'elle l'inscrirait dans l'ordre des générations. On reconnaît la vulgate "legendrienne" reprise à l'envi par nombre de juristes et de sociologues (ils s'expriment notamment dans la revue Esprit), penseurs bien-pensants dont Michel Tort se gausse avec ironie. La question de l'ordre symbolique constitue une pomme de discorde majeure entre différents courants analytiques. Tort dénonce à juste titre le travers d'une certaine psychanalyse : prêter au symbolique, abusivement amalgamé avec une mythique fonction paternelle, les caractères d'un ordre qui serait universel et qui échapperait à toute mise en perspective historique. Or -et sa démonstration est sur ce point particulièrement documentée- pas plus le symbolique que le Droit (qui en est une des expressions occidentales privilégiée) n'échappent à l'histoire. C'est une erreur -ou une énorme naïveté- que de se laisser duper par le parfum d'éternité attribué au Droit ou à un so called "ordre symbolique". Dans sa diatribe contre la rhétorique qui mixe sans réflexion psychanalyse et droit, Tort cite avec à-propos un excellent texte du juriste Denys de Béchillon qui dénonce ce mélange comme la rencontre de la "science du droit comme prêche" et de la "psychanalyse comme morale". Il est, de fait, patent que depuis la décennie soixante en France l'évolution de la société, au niveau législatif notamment, a conduit à réfléchir sur l'ordre symbolique du modèle patriarcal pour y déceler non un ordre des choses, immuable par nature, mais un ordre social historiquement constitué.

La troisième partie du livre intitulée Les avatars de la solution paternelle fournit de nombreux exemples de la collusion entre le maniement de ce fameux ordre symbolique et le désir désespéré de certains "spécialistes" qui rêvent de maintenir des formes historiquement dépassées de la famille, fantasmes conduisant en particulier à vouer aux gémonies toutes les nouvelles formes de parentalité. Tort montre que si l'on semble bien assister actuellement à la fin d'un monde, celui d'un ordre patriarcal fondamentalement autoritaire et inégalitaire dans lequel la famille ordonnait la société sur un mode hiérarchique (la femme était subordonnée au mari et les enfants au père), ce n'est peut-être pas la fin du monde ! Même si certains s'en désolent, y voyant même la mort de la civilisation. N'est-il pas temps, dit-il, de cesser de broder de manière nostalgique sur le déclin du père et la faillite de la fonction paternelle ? On lira sur ce point quelques pages fort instructives de la collusion entre la psychanalyse et les media, notamment manifeste dans les propos apocalyptiques tenus par certains analystes sur l'homoparentalité. Pour l'auteur -et on ne peut que lui donner acte de ce jugement- la majorité des interventions des analystes sur ces questions n'ont rien de psychanalytique: elles ne sont que le reflet des idéologies et des fantasmes de leurs auteurs. D'autant que ce même courant analytique se garde bien d'interroger la position du sujet dans des figures contemporaines de la parentalité pour le moins artificielles, telles certains dispositifs juridiques et médicaux actuels liés aux procréations médicalement ou socialement assistées, comme le dogme de l'anonymat des donneurs de gamètes et le traitement par la loi de l'accouchement "sous x", situations dans lesquelles le symbolique est plutôt malmené (c'est un euphémisme.). Ces méthodes semblent cependant trouver grâce aux yeux des spécialistes en question dans la seule mesure où elles contribuent à maintenir une norme -celle du couple hétérosexuel à l'ancienne- et où elles visent à imiter le naturel, même si c'est au prix d'une distorsion, voire d'un pervertissement du fonctionnement psychique des différents sujets concernés.

Un livre ambitieux, on le voit : rien moins que de jeter les bases d'une histoire positive de la paternité. On regrette cependant que Michel Tort n'ait pas consacré un chapitre entier à expliciter sa position personnelle sur la fin du "dogme paternel". Non qu'elle soit obscure ou mal exprimée, mais on déplore son émiettement tout au long de ces quatre cent quatre-vingt-dix pages. La question reste en suspens en particulier du devenir de la triangulation odipienne. Comment la redéfinir précisément après une telle relativisation historique ?

Les dernières lignes de l'ouvrage sont représentatives de la position d'ouverture de l'auteur : "La place est libre, dans la société, pour d'autres cours de la parentalité, dans lesquels une autre version de la psychanalyse a déjà pris de longue date sa place, à partir de son expérience pratique et non du recyclage du Père de la religion. "N'est-ce pas en effet la clinique, apanage des analystes, qui, mieux que nombre de considérations théoriques, est susceptible de faire évoluer la société sur ces questions ?