La Revue

L'intentionnalité
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°98 - Page 12 Auteur(s) : Sylvain Missonnier
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L'intentionnalité
Problèmes de philosophie de l'esprit

Quelle est la nature de l'esprit ? Qu'est ce que penser ? Qu'est ce que la pensée ? En quoi consiste le fait d'être conscient ? La pensée a-t-elle une nature ? Qu'y a-t-il de commun entre une douleur, une expérience olfactive, un remords, une intention et la croyance que 2+2=4 ? C'est sur ces questions inaugurales que s'ouvre le livre de Pierre Jacob qui, quelques années après son Pourquoi les choses ont elles un sens ? (1997), poursuit sa passionnante exploration de l'esprit. Son espace épistémologique est bien celui de la philosophie contemporaine mais sa tonicité didactique, sa vivacité métaphorique et son souci du lecteur font vibrer son texte de résonances toutes platoniciennes : c'est à un stimulant dialogue qu'il nous convie autour de la notion clef d'intentionnalité.

Dans toutes les cultures, chaque être humain se conçoit lui-même et conçoit les autres comme un être conscient. Selon cette psychologie naïve, consubstantielle à la cognition et condition sine qua non de la culture naissante d'Homo sapiens, l'humain considère que ses actions et celles d'autrui sont le résultat de ses buts, intentions, désirs et croyances. "Quarante ans de psychologie cognitive ont montré que, lorsqu'il vient au monde, le bébé humain n'est pas une "table rase". S'il n'était pas prédisposé par l'évolution à s'attribuer à lui-même et aux autres des intentions, des désirs et des croyances, par quel miracle pédagogique pourrait-on lui inculquer les contenu des concepts exprimés par des mots ?"

Naître humain, c'est donc adhérer à cette psychologie naïve. Face à l'état de fait de cette adhésivité, l'acuité de la philosophie de l'esprit propose un magistral contre-pied et une salutaire mise en cause : en souscrivant à cette psychologie naïve, "un être humain croit qu'à la différence d'un être inanimé il pense et il est conscient. Parce qu'il se croit conscient, il se croit libre. Mais en réalité, il n'est pas plus libre de se croire libre." Car, simultanément descriptive (elle explique et prédit) et normative (elle énonce ce qui doit être, les droits, non ce qui est), cette psychologie naïve est finalement "vague et limitée". C'est bien pourquoi, depuis les Grecs, la philosophie de l'esprit -tout en restant profondément enracinée dans cette psychologie naïve- s'est donnée pour tâche réflexive d'en éclairer le contenu en "disciplinant" ses concepts constitutifs.

Sur ce chantier de la clarification de la psychologie (et de la physique) naïves, Descartes a joué un rôle pivot. Il a imposé à la structure de l'esprit un ordre rationaliste en la limitant strictement à la raison. Ce réductionnisme lui a permis d'expurger la philosophie de l'esprit des préoccupations morales de la psychologie naïve mais l'a exposé aux contestations de l'empirisme classique. Le combat entre empirisme (Locke, Berkeley, Hume, Mill, Russell) et rationalisme (Malebranche, Spinoza, Leibniz, Kant) a longuement occupé l'arène épistémologique.

L'objectif du présent livre n'est pas de retracer les affres de cette controverse princeps. "Son but est de faire comprendre comment, après un long travail de nettoyage conceptuel, les philosophes du langage et de l'esprit ont acquis la conviction que, pour répondre aux questions soulevées par la psychologie naïve, il convient d'examiner une énigme préalable : l'énigme de la représentation." C'est bien tout l'intérêt d'évoquer cet ouvrage dans une revue où nombreux sont les lecteurs freudiens : la question de l'intentionnalité est celle de la représentation. De fait, le terme d'intentionnalité est un faux ami car il ne signifie pas "volontairement" comme les mots français du langage courant dérivés d'intention. L'expression "avoir l'intentionnalité" a été introduite en philosophie à la fin du XIXème siècle par le philosophe autrichien Franz Brentano pour signifier "représenter". Dérivé du latin médiéval intentio (tension) lui-même issu de tendere (tendre), le concept d'intentionnalité métaphorise P. Jacob, c'est "l'action par laquelle un archer tend la corde de son arc en direction d'une cible". En des termes plus classiques, la "thèse de Brentano" se formule ainsi : l'esprit est tendu vers un objet ; toute représentation mentale est représentation de quelque chose ; tous les phénomènes psychologiques, et seulement ceux-ci, possèdent cette "intentionnalité". Brentano avec son magistral Psychologie d'un point de vue empirique (1874) a érigé l'intentionnalité en signature du mental. La liste des étudiants de Brentano est impressionnante : Husserl, Mazaryk (philosophe et premier président de la République tchécoslovaque), Von Ehrenfels, Stumpf, le psychologue de la Gestalt, et. Freud, le père de la psychanalyse !

De cet héritage brentanien polymorphe, deux courants philosophiques essentiels du XXème siècle sont nés : la tradition phénoménologique inaugurée par Husserl et la tradition analytique de Frege, Russell et Moore. L'archer P. Jacob ne nous propose pas un panorama historique de cette double filière. C'est à des séances d'entraînement sur des cibles réelles autrement plus impliquantes et réellement philosophiques que le lecteur est convié pour s'y initier.

Après un prélude cartésien matriciel (chapitre 1), dans la deuxième partie du livre (chapitre 2, 3, 4, 5), l'énigme proposée au lecteur, arc en main, est la suivante : un archer peut-il viser une cible si celle-ci est irréelle ou inatteignable ? Si l'objet représenté par une pensée n'existe pas (Mme Bovary, une licorne, une scène visuelle dessinée par Escher.), l'intentionnalité est-elle une relation authentique ? Pour répondre, s'affrontent une ontologie "libérale" accueillant des objets impossibles (Meinong, Mally) et une ontologie refusant ce "gaspillage" au profit de la parcimonie exigée par le refus des objets concrets possibles mais inexistants et a fortiori des objets impossibles (Russel, Quine).

Dans la troisième partie du livre (chapitre 6 à 10), c'est la "thèse de Brentano" qui est elle-même visée, inquiétée : un seul exemple d'un phénomène physique non mental illustrant l'intentionnalité suffirait à contredire cette option. Ou encore, comme l'ont soutenu Husserl et Sartre, n'est ce pas en amont la conscience qui est conscience de quelque chose plutôt que la représentation ? Toute la philosophie analytique de la seconde moitié du XXèmesiècle se polarise sur ces deux interrogations. Les réponses à ces deux questions gouvernent l'actuelle philosophie contemporaine de l'esprit.

Le psychopathologue y sera particulièrement attentif à la reprise des philosophes analytiques de la notion brentanienne d' "objets intentionnels". Leur conception linguistique de l'intentionnalité consiste à résister et à régler son compte à ce que P. Jacob nomme "la tentation métaphysique de la réification" (réifier = chosifier). Strawson (1959) envisage en termes logiques la possibilité de créatures qui ne découperaient pas leur environnement en objets ou en individus physiques, mais qui n'en seraient pas moins sensibles à la présence de substances (liquides ou solides) et de propriétés ou de traits (couleur, forme, texture, odeur, dangerosité.) qui sont pour un adulte humain l'apanage des objets. Pour Quine (1960), le nouveau-né humain serait une telle créature encore étrangère au processus culturel de réification inhérent aux appareils syntaxiques et sémantiques des langues naturelles. Dans ce cadre, la quantification et la pronominalisation sont précisément selon Quine les conditions de la psychogenèse de la réification.

En disséquant la tendance métaphysique à la réification de la psychogenèse, P. Jacob aiguise la curiosité des cliniciens de l'enfance. Cette tendance se découpe en trois composantes : la tendance à découper le monde en individus (physiques ou non) distincts selon les modalités d'une physique naïve (Baillargeon, 1995) ; l'attribution aux objets physiques d'une essence ou d'une nature intrinsèque sous-jacente (leurs qualités premières : minéral, végétal, animal, humain) ; l'attribution aux objets non physiques d'une essence ou d'une nature intrinsèque. Deux catégories fondamentales émergent de cette triple tendance : les objets physiques concrets existants dans l'espace et le temps ; les objets abstraits existants hors l'espace et le temps. Les spécialistes des troubles précoces graves du développement et notamment de l'autisme trouveront dans ces pages de précieuses pistes pour envisager des dysfonctionnements dès ces premiers carrefours de la réification, véritable portail social et culturel. En synergie avec les études de la psychologie développementale s'inspirant de ces vues philosophiques, une véritable voie psychopathologique de la réification s'ouvre. Les passerelles avec la clinique s'imposeront aussi facilement avec les distinctions de Searle (1983) entre croyance, désir et intention. Quand l'esprit forme une croyance, il s'ajuste au monde. A contrario "un désir et une intention sont comme des ordres : ils ont une direction d'ajustement au monde vers l'esprit en ce sens qu'ils représentent un état de choses non réalisé que l'action contribuera à transformer en fait. Lorsqu'il forme un désir ou une intention, l'esprit ne s'ajuste pas au monde. Un désir et une intention ont pour fonction non pas le monde tel qu'il est, mais tel qu'il devrait être. Les désirs et les intentions représentent non pas des faits, mais des états de choses non réalisés, possibles ou impossibles."

Mais on peut désirer n'importe quoi et n'importe qui (même l'impossible et des buts opposés) alors que mes intentions ne peuvent avoir pour contenu que mes actions au présent, au futur et ne peuvent pas être contradictoires. De quoi broder une belle sémiologie discriminante entre intention et désir !

In fine, peut-on naturaliser l'intentionnalité ? Naturaliser signifie ici : expliquer l'existence de l'intentionnalité en s'astreignant à n'employer dans l'explication que des concepts reconnus par les spécialistes des sciences de la nature et en ayant l'ambition de la comprendre en la réduisant à des constituants eux-mêmes dépourvus d'intentionnalité. Autrement dit, l'expliquer à partir de ce qu'elle n'est pas. Première victime de cet idéal scientifique de la naturalisation : la psychologie ! Elle ne peut manifestement exister et produire des explications scientifiques qu'en maintenant l'intentionnalité, c'est à dire en ayant pour postulat l'attribution aux agents humains de représentations mentales. La psychologie naïve, affirme Fodor (1987), est l'horizon indépassable de la psychologie scientifique. Pour concilier le réalisme intentionnel et le physicalisme, Fodor défend l'idée qu'il faut accéder à plus fondamental que l'intentionnalité qui n'est pas une caractéristique irréductible du monde. Cette naturalisation est un véritable programme de recherche contemporain où deux options théoriques s'affirment : l'approche de la sémantique informationnelle (Dretske, 1981) et celle de la téléosémantique (Millikan, 1984).

Soulignons dans cette perspective un point d'accord récent sur l'intentionnalité de la part de deux monstres sacrés : le linguiste Chomsky (2000) et le philosophe Putnam (1988). Pour eux, le concept d'intentionnalité appartient au répertoire de la philosophie de l'esprit ou de l'analyse conceptuelle des phénomènes mentaux et non pas au répertoire d'une discipline scientifique. Selon eux, ce concept ne sera jamais réduit à des concepts scientifiques. Enfin, "parce qu'ils ne pourront jamais se débarrasser du cadre conceptuel de la psychologie naïve, les philosophes de l'esprit n'auront jamais l'option de renoncer à employer le concept d'intentionnalité dans l'analyse conceptuelle des phénomènes mentaux."

Les théories scientifiques de la physique de la chimie et de la biologie ont réussi à dépasser les limites de la physique naïve. Les sciences cognitives réussiront-elles à leur tour à surmonter les limites de la psychologie naïve, s'interroge alors P. Jacob. Le réalisme intentionnel (Fodor, Dretske, Millikan) répond "oui" à condition de s'amputer de l'intentionnalité. L'irréalisme intentionnel (Churchland, Davidson, Dennett) considère que la psychologie en particulier et les sciences cognitives en général ne peuvent accomplir leur mission scientifique qu'en maintenant cette intentionnalité. Toutefois, les sciences cognitives de ces quarante dernières années laissent entrevoir une réconciliation. Une réconciliation dans la tension dialectique bien sûr ! D'une part, l'intentionnalité cède du terrain aux mécanismes purement computationnels. D'autre part, "l'étude scientifique des mécanismes impliqués dans les interactions sociales humaines ne pourra peut-être jamais se dispenser du concept d'intentionnalité", conjecture P. Jacob.

Au final, les spécialistes de la relation apprécieront à sa juste valeur cette résistance à la naturalisation de la psychologie naïve des interactions sociales : c'est avec elles que l'intentionnalité à sa racine la plus profonde et sa meilleure alliée épistémologique. C'est dans "l'intelligence machiavellienne" (Byrne et Whiten, 1988), fruit de l'évolution liée à la complexification croissante des relations sociales, que les humains puisent leur irréductible attachement à l'intentionnalité. Paradoxe ultime : "La psychologie naïve est le noyau de l'intelligence machiavellienne" ! Au bout du compte, est-ce la philosophie de l'esprit qui se joue de la psychologie naïve ou bien plutôt, depuis Platon et Aristote, le contraire ?

Quoi qu'il en soit, à l'issue de cette lecture revigorante, le clinicien des représentations ne devrait pas être trop chagrin d'être exclu de cet idéal des sciences naturelles. Le deuil de l'unité de la psychologie est certes désormais bien engagé ! Mais l'immense mérite de l'ouvrage de P. Jacob est d'en bien clarifier les profonds soubassements épistémologiques : les sciences cognitives (et une part de la psychologie qui s'y rattache) briguent au fond le statut de science naturelle ; la psychologie clinique est et ne peut rester qu'une science humaine. Le concept brentanien d'intentionnalité est en réel danger avec les premières ; il devrait être florissant avec la seconde car il est son essence même.

Reste au psychanalyste, une part de choix inexplorée ici : l'intentionnalité inconsciente -sans doute redoutablement naïve- du Prince de Machiavel !