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Avicenne l'andalouse
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°98 - Page 15 Auteur(s) : Claire Mestre
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Livre concerné
Avicenne l'andalouse

Ce livre, au titre un peu mystérieux, n'est pas un manuel. Il est plutôt un ensemble d'histoires : celle de l'hôpital d'Avicenne à Bobigny, celle de la consultation d'ethnopsychiatrie, commencée par Tobie Nathan et continuée par Marie Rose Moro, celle aussi de chacun des thérapeutes qui animent ce lieu vivant qu'est la consultation de psychiatrie transculturelle, celle enfin de quelques uns des patients, migrants qui ont pu y trouver un dénouement à leurs conflits. C'est un ouvrage de tissage avec comme fils colorés des voix d'hommes et de femmes et comme trame forte l'exil.

L'enjeu de ce livre n'est pas de vulgariser une technique de soin, certes complexe et exigeante, mais de transmettre à tous les curieux, professionnels ou non, ce que la clinique auprès des personnes migrantes nous apprend, de mettre au grand jour la réalité de l'exil, ce qu'elle a de difficile mais aussi de fécond. Avec comme questions en filigrane : en quoi ces histoires nous bousculent-elles, en quoi nous apprennent-elles les voies possibles vers l'acceptation de la différence sans craindre de renoncer à l'universel ? Comment le détour par l'intimité et la singularité ne nous aveugle-t-il pas, mais participe de la vie, la vraie, celle qui anime les projets et les idées ?

L'enjeu de ce livre est aussi de participer aux réflexions sur notre modernité pour que les identités futures puissent vivre ensemble, sans qu'elles aient à gommer ou à renoncer à quelque chose de précieux d'elles mêmes. Laissons nous aller à l'écoute de ces récits, ils peuvent changer notre regard sur les autres, ces migrants qui sont la France de demain. Marie Rose Moro, enfant de migrants, nous livre quelques clés de son parcours ambitieux et de ses engagements : d'abord le récit aux accents rocailleux et émouvants de son père venu de la Castille. On pourrait dire que Isodoro Moro Gomez ne parle pas seulement pour lui seul, mais pour tous les pères, ces héros silencieux qui ont tant espéré dans la migration et dont on a oublié le formidable courage. Ensuite, le sien, petite fille qui se jette dans la vie avec détermination et curiosité. Il faut dire qu'elle est armée d'un désir bien antérieur à elle-même, étant la descendante d'une Carlota excentrique, et qu'elle ne baisse pas les yeux devant les rencontres, mêmes les plus extraordinaires, ne doute pas devant les dilemnes et ne s'épuise pas dans ses révoltes. Chaque récit est unique, celui des thérapeutes comme celui des patients, même si la migration (d'un lieu à un autre, ou intérieure) est leur élément commun. On y découvre comment la transformation s'est faite sans appauvrir, même si c'est douloureux, comment la rencontre fait surgir le désir, comment l'alchimie du métissage s'opère par le passage d'une langue à l'autre, d'une idée à l'autre, d'un monde à l'autre. Il ne s'agit pas dans le soin transculturel de ramener chacun à son origine en une réduction simpliste, ou d'exiger des choix, mais de conforter l'autre dans ses attaches, grâce à l'apprentissage du décentrage pour le thérapeute, et de faire de l'altérité un tremplin vers la création et l'avenir. Car le passage comporte des risques parfois vitaux, entrave à la transmission et à la filiation, et peut donc précipiter dans le non-sens.

Le livre se conclut audacieusement en une hypothèse. L'idée est simple et optimiste : si j'accepte que l'autre m'enrichisse de sa différence, nous serons mieux ensemble. Le soin transculturel serait alors le paradigme d'un lien social où le don, l'échange qui admet le métissage, la reconnaissance qui ne préjuge pas de l'autre, est un enrichissement mutuel. Les autres, les migrants ne sont plus alors ceux qui menacent mon intégrité. Et pour permettre que leurs enfants trouvent leur place, j'admets qu'ils aient eux aussi une histoire singulière certes, mais qui en dit long sur l'humanité. Ainsi Avicenne, hôpital de la banlieue parisienne nous envoie un message plein d'avenir surtout dans notre époque frileuse, tentée par le repli. Ainsi Avicenne, personnage à portée universelle, s'incarne ici dans une voix forte, métissée et généreuse, celle d'une femme, héritière d'Isidoro et de Lebovici : Avicenne l'andalouse...