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La subjectivation
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°112 - Page 13-14 Auteur(s) : Isée Bernateau
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La Subjectivation

François Richard et Steven Wainrib et al.

La Subjectivation réussit le difficile pari de ne rien céder à la complexité du concept de subjectivation et d'en révéler avec rigueur et clarté les diverses facettes. Comme le rappellent François Richard et Steven Wainrib, le concept de subjectivation est né de la prise en charge de pathologies débordant le cadre de la névrose, et pour lesquelles la limite entre soi-même et autrui pose problème, même si son rayonnement dépasse aujourd'hui largement ce seul cadre. D'un chapitre à l'autre, la célèbre formule freudienne : Wo Es war soll Ich werden revient comme un point d'ancrage possible à partir duquel les différents auteurs pensent l'essence d'un processus de subjectivation comme processus décentré et complexe, à l'image de la division des instances aux prises les unes avec les autres.

"Un changement de paradigme", tel est, selon S. Wainrib, ce que permet la subjectivation, puisque ce concept permet de reconnaître le rôle déterminant de l'intersubjectivité et de considérer que le sujet n'est pas donné d'emblée mais qu'il se construit "sur un réseau complexe de liens entre ces pôles fondamentaux que sont le corps, la mentalisation de ses désirs et la nécessité de se constituer en fonction des autres". L'architecture de la subjectivation est décentrée, et son processus n'est pas linéaire. La subjectivation se constitue d'un réseau d'éléments interdépendants les uns des autres que S. Wainrib détaille avec précision, démontrant comment la prise en compte de ces différents éléments modifie nécessairement l'approche analytique. Il rejoint en ce sens F. Richard, qui considère que la subjectivation oblige à se démarquer des philosophies du sujet unifié et synthétique pour inaugurer une démarche analytique dont les enjeux théoriques et cliniques interrogent la cure analytique par rapport au "type de changement" qu'elle est à même de proposer. Au travers de Nadja d'André Breton, il saisit le vif d'une subjectivation qui à la fois rencontre et bute sur la singularité de l'objet du désir. L'analyse d'une névrose de transfert est l'occasion pour F. Richard de montrer que la prise en compte du processus de subjectivation ne se limite pas à la prise en charge des pathologies non névrotiques, mais qu'elle aide au travail de "séparation- individuation du moi dans son développement". La cure d'adolescents aux prises avec un noyau mélancolique et une possible évolution vers la psychose témoigne que "la subjectivation évite l'impasse mélancolique d'un temps arrêté sur une indistinction insupportable entre amour et haine des premiers objets". Explorant l'oeuvre de Sarah Kane, qui s'est suicidée à 28 ans après avoir écrit cinq pièces sur l'insupportable crudité du réel mise à nu, il montre, dans une analyse très fine que "la recherche d'un style" peut être l'ultime rempart subjectivant, parfois néanmoins insuffisant, contre le breakdown adolescent.

A partir de sa connaissance intime de l'adolescence, R. Cahn rappelle que la subjectivation met le psychanalyste aux prises avec un sujet complexe et contradictoire "dont l'actualisation et la reconnaissance seraient l'objectif ultime de la démarche analytique". C'est reconnaître à la subjectivation l'épaisseur d'un processus de transformation, et R. Cahn montre qu'elle s'étaye sur le lien fondamental avec l'objet subjectalisant. Les ratés de cette expérience originaire de subjectivation ne peuvent être répétés et repris qu'à l'intérieur du cadre analytique, si tant est que l'analyste participe à cette découverte d'un sujet décentré, qu'il importe de ne pas limiter au seul moi de l'analysant. A l'inverse, C. Chabert pense que "la subjectivité pourrait alors être reconnue comme un produit du moi, une de ses créations par excellence". Cette pensée naît de la double lecture analytique de la cure d'Emilie, à 15 ans d'intervalle, la première au regard de la méta- psychologie freudienne, et la deuxième à l'épreuve du concept de subjectivation. Le récit émouvant de la cure d'Emilie, femme exilée d'elle-même, absente à sa vie, à ses affects et à ses pensées, permet de montrer que la subjectivation s'accompagne de la reconnaissance en soi d'éprouvés ambivalents à l'égard de l'objet, le moi reconnaissant ainsi qu'il est à la fois désirant et coupable. R. Roussillon se centre sur l'épineuse question de l'appropriation subjective pour montrer comment, alors qu'elle est absolument nécessaire à la survie psychique, elle va néanmoins prendre différentes formes selon que les défenses narcissiques sont plus ou moins prégnantes, et invalidantes pour le fonctionnement psychique. B. Penot, riche de son expérience institutionnelle avec des adolescents souffrant de "troubles graves de la subjectivation", propose une clinique institutionnelle originale qui prend acte des défauts de symbolisation présents chez ces adolescents et des transferts clivés qui naissent alors envers les différents membres de l'équipe soignante. La reprise et la mise en commun, lors de la synthèse institutionnelle, de ces vécus partiels, clivés et paradoxaux, permet à l'adolescent de subjectiver ces éléments de sa réalité psychique au lieu de les projeter massivement dans un "transfert subjectal" qui impose à l'autre d'être l'agent pulsionnel d'une subjectivation entravée.

R. Kaës et A. Carel partent également du principe que le processus de subjectivation ne peut se penser que dans un espace intersubjectif, d'où la nécessité de fonder une métapsychologie des processus groupaux. R. Kaës explore "la matrice groupale de la subjectivation", particulièrement sensible dans le dispositif de travail psychanalytique en situation de groupe. A partir de la conception freudienne du sujet, il montre que "le sujet de l'inconscient est simultanément sujet du groupe, intersujet" tant il est vrai que la subjectivation se produit dans un espace intersubjectif aux propriétés, en partie mais pas seulement, aliénantes et désubjectivantes. C'est pourquoi le travail intersubjectif groupal peut soutenir le processus de subjectivation, en permettant qu'advienne un "je" authentique "dégagé des identifications aliénantes et des alliances inconscientes qui le maintiennent dans l'assujettissement". A. Carel propose le concept d'intersubjectalisation pour rendre compte de "l'intersubjectivité dans ses rapports avec l'inconscient et la pulsion". Le récit de plusieurs cures montre comment la prise en compte de la problématique générationnelle permet de décondenser des situations de déni en commun qui figent l'enfant à une place imposée, entravant ainsi chez lui toute possibilité d'appropriation subjective. Pertinent à la fois dans sa cohérence et sa diversité, ce livre propose un tour d'horizon à la fois complet et précis sur les implications théoriques et cliniques du concept de subjectivation pour la psychanalyse actuelle.