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L'enfant à naître
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°112 - Page 14-15 Auteur(s) : Sylvain Missonnier
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L'enfant à naître
Identité conceptionnelle et gestation psychique

Aujourd'hui, dans les maternités, les parents "enceints" sont confrontés au diagnostic anténatal qui a transformé le foetus en nouveau patient. Sur les images échographiques en 3 dimensions, la parentalité prénatale se tricote et, selon la formulation de Luc Boltanski (La condition foetale, 2003) le "foetus tumoral" devient "foetus projet" d'humain. Dans les séances de préparation, ce ne sont plus les compétences du nourrisson brazeltonien qui font recettes comme dans les années 80. Non, le héros dont les parents veulent désormais connaître les performances sensorielles, c'est sa Majesté le foetus ! Autant dire que pour les professionnels de la filiation, l'intégration de ces données a conduit à une lente révision de leur conception de la parentalité qui ne tombe pas du ciel le jour de la naissance ! Sous l'impulsion des débats engagés par l'interruption volontaire de la grossesse (IVG), l'interruption médicale de grossesse (IMG), la procréation médicalement assistée (PMA), la prématurité. une réflexion clinique totalement nouvelle a vu le jour dans l'hexagone stimulée par des pionniers tels Monique Bydlowski, Françoise Molénat et Michel Soulé qui préface cet ouvrage en dialoguant avec l'auteur.

Dans cette mouvance et depuis maintenant deux décennies, une réflexion clinique dynamique est partagée par les psychiatres, psychologues, psychanalystes travaillant dans un contexte interdisciplinaire et en réseau dans les nombreux services de médecine périnatale. Dans cet esprit, des sociétés scientifiques comme la Marcé et la Waimh francophones réunissent des groupes de travail pérennes où ces cliniciens confrontent leurs expériences. Dans ce contexte vivifiant, des voix nouvelles s'élèvent pour éclairer ce que j'ai intitulé (1998) le "premier chapitre" de la biographie vraie de la personne humaine. Parmi elles, celle de Benoît Bayle requiert une attention toute particulière car elle s'impose par son acuité clinique et son originalité théorique. De fait, les praticiens immergés dans le prénatal tout autant que ceux qui exercent dans d'autres cadres en s'interrogeant sur l'inertie de son empreinte toute la vie durant, se doivent de lire sa contribution à la psychologie de la grossesse. Elle s'organise autour d'une notion clef : l'identité conceptionnelle de l'embryon/foetus.

Cette proposition arrive à point nommé pour permettre au clinicien d'envisager une sémiologie et une psycho(patho)logie mutuelles entre le devenant parent et l'embryon-foetus qui donnent enfin au premier chapitre la place qu'il mérite. L'identité conceptionnelle émerge dans l'espace parental de gestation psychique de différenciation et d'identification psychique de l'être conçu. Elle trouve sa place dans le développement de la personnalité et participe à la construction du sentiment d'identité psychologique de l'être humain. "Elle se décline à partir de l'identité de ceux qui lui ont donné le jour, et montre qu'il existe une continuité psychique entre l'être humain conçu et ceux qui lui donne la vie." En filigrane du docteur en médecine, le docteur en philosophie qu'est Bayle parle alors d'intersubjectivité prénatale. De son point de vue, "Dès la grossesse, l'être humain conçu semble donc l'épicentre d'un processus de subjectivation réciproque." L'enfant à naître amplifie la subjectivation maternelle et paternelle et, simultanément, il est subjectivé par eux dans l'espace parental qu'ils lui dédient. Dans cette perspective, précisons bien que l'auteur croit en l'identité psychique de l'embryon et du foetus mais nullement dans la "conscience" qu'ils en auraient.

La richesse de cette notion d'identité conceptionnelle trouve sa pleine mesure dans la clinique. Bayle la conjugue avec des exemples tirés de la littérature et de sa pratique de pédopsychiatre. Les thématiques de la PMA, de l'adoption (avec ou sans secret sur les origines), de l'enfant de remplacement, des enfants du viol, de l'inceste sont toutes convoquées et finement explorées. On retiendra particulièrement le chapitre sur les "négations" de grossesse, où Bayle propose une heureuse distinction entre dissimulation, dénégation et déni. Un autre chapitre est exemplaire. Il s'intitule Survivance périconceptionnelle et prénatale. L'auteur y reprend la thématique de la survivance classiquement référée à l'impact psychologique chez le rescapé d'une catastrophe traumatique où il s'égare entre honte de se trouver en vie et sentiment jubilatoire d'exister. Avec beaucoup de prudence et de nuance, Bayle immerge cette problématique dans le liquide amniotique foetal et démontre que mutatis mutandis, cette problématique du "rescapé" s'applique avec profit à des sujets dont on retrouve dans l'anamnèse une "survivance" périnatale. Par exemple, chez un ex-foetus "rescapé" d'une réduction embryonnaire effectuée chez une femme chez qui on a supprimé des embryons surnuméraires implantés en PMA. Plus banalement, on peut se vivre subjectivement comme un survivant rescapé au milieu d'une "fratrie" de "fausses couches" répétitives d'une mère "foeticide".

Je fais sereinement le pari que tous les cliniciens -quelque soit leur spécialité et l'âge de leurs patients- auront de nombreuses et éclairantes associations à la lecture de cet ouvrage. Mais plus encore, animé par la fougue du militant de la cause périnatale, je pronostique de véritables insight ! Il est temps en effet que psychiatres, psychologues et psychanalystes dépassent leur scotomisation têtue du premier chapitre prénatal de la personne humaine. Récemment, J. Bergeret et coll. ont justement invité les spécialistes de la psyché à s'engager dans une véritable Anthropologie du foetus (Dunod, 2006). Dans cette perspective, l'apport complémentaire de cet ouvrage est essentiel car il témoigne déjà de l'éclairage sémiologique et des bénéfices thérapeutiques d'une telle orientation. Finalement, l'identité conceptionnelle de Bayle est et sera incontournable pour penser l'humain du troisième millénaire conçu "à l'ancienne" ou dans le futuriste "utérus artificiel" évoqué par H. Atlan (2005).