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L'enfant lecteur
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°112 - Page 16-17 Auteur(s) : Anne Brun
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Livre concerné
L'enfant lecteur
De la Comtesse de Ségur à Harry Potter, les raisons du succès

Voici un livre, publié chez Bayard, qui ne s'adresse pas forcément à un public de spécialistes "psy", sans pour autant relever d'une quelconque vulgarisation de la psychanalyse. Cet ouvrage se situe en effet dans la continuité des précédentes recherches de Sophie de Mijolla-Mellor, relatives notamment à l'angoisse de fiction et à une approche psychanalytique du plaisir du spectateur et du lecteur, dans la ligne de ses travaux sur Hitchcock et A. Christie. Ce livre s'inscrit aussi dans le prolongement direct de ses écrits sur le besoin de savoir et les théories sexuelles infantiles puisque S. de Mijolla-Mellor se propose de comprendre les raisons de la séduction de l'enfant par le livre et d'étudier dans cette perspective les fantasmes et les croyances, comme les angoisses et les désirs des enfants de six à onze ans. Son ouvrage s'articule autour de trois thèmes : la mise en mots des émotions, à partir de la Comtesse de Ségur, la jouissance de l'angoisse de fiction, abordée notamment à partir de la série Chair de poule, et enfin l'envol dans la magie de la toute puissance, illustré par l'engouement pour Harry Potter.

Que ceux qui imaginent Les petites filles modèles ou Les malheurs de Sophie comme une lecture désuète, surannée et bien pensante se détrompent ! Même si les écrits de la comtesse de Ségur visaient un objectif moralisant, détourner le petit lecteur de la transgression des interdits, Les malheurs de Sophie apparaissent comme des critiques implicites du comportement adulte, en particulier maternel, et l'enfant lecteur des bêtises de Sophie se venge de ce qu'il ne peut pas même penser à propos de sa mère ; il se satisfait aussi de l'inventivité infernale dont Sophie fait preuve, ainsi que de son expérience multiforme de la jouissance inhérente à la transgression des interdits, sous la forme notamment de "l'Éros de gourmandise" et du "Thanatos de la cruauté". S. de Mijolla-Mellor associe à de multiples reprises les aventures imaginées par la comtesse de Ségur -Sophie Rostopchine- à des données biographiques sur cet auteur, mais il s'agit surtout de procéder à une approche psychanalytique des livres d'enfant, en s'interrogeant sur ce qu'ils mobilisent chez les petits lecteurs. Quel plaisir pour le lecteur d'âge mûr de retrouver avec cette analyse des pans entiers de son histoire infantile, associée aux aventures du Bon petit diable, de François le Bossu ou des Petites filles modèles ! Comme l'écrit A. Green, l'analyste devient d'abord l'analysé du texte ; ici, en l'occurrence, le lecteur devenu adulte retrouve dans l'analyse proposée par S. de Mijolla-Mellor son univers d'enfant. À cet égard, l'écho entre les prénoms qu'on ne manquera pas d'entendre -Sophie Rostopchine, alias la Comtesse de Ségur, Sophie, la petite fille qui fait des bêtises, et Sophie de Mijolla-Mellor, l'analyste du texte- met bien en perspective les différents niveaux de lecture envisagés par l'auteur : le processus créateur de l'oeuvre est abordé en partie à partir des liens entre la biographie de la comtesse de Ségur et les fantasmagories de son oeuvre, mais surtout à partir d'une interrogation sur son propre plaisir de lecteur, et plus généralement, sur les effets produits par le texte sur l'inconscient des enfants. De façon originale, Sophie de Mijolla-Mellor évoque aussi une patiente en analyse, qui découvre rétrospectivement le sens inconscient de sa fascination d'enfant pour une scène issue d'un roman de la Comtesse de Ségur.

L'auteur s'interroge particulièrement sur la cruauté et le sadisme de l'univers de la Comtesse de Ségur, en dégageant la prégnance des fantasmes de fustigation, que Freud a décrit comme typiques de l'enfance, et qu'il a référés aussi "à la bibliothèque dite rose". Elle propose ainsi une analyse novatrice d'une scène qui ouvre Les malheurs de Sophie, "La poupée de cire", que Sophie va peu à peu détruire et enterrer. À l'appui de ses précédents travaux sur Le désir de savoir, S. de Mijolla-Mellor montre que les enfants jouent à la mort exactement comme ils jouent à la sexualité et elle rappelle que l'enfant, confronté à l'impensable de la mort, l'interprète en termes de meurtre.

La seconde partie du livre articule de façon très intéressante, chez l'enfant et chez l'adulte, la jouissance de ce que S. de Mijolla-Mellor désigne comme l'angoisse de fiction. Dans Le Plaisir de pensée, l'auteur avait montré l'importance de la découverte par le jeune enfant de la tromperie parentale, ainsi que de sa propre ambivalence et capacité à mentir, ce qu'elle nomme la rupture du sol de l'évidence, qui ouvre sur l'espace de l'inconnu, la pulsion de chercher et le plaisir enfantin à résoudre des énigmes. C'est cette perspective que déploie S. de Mijolla-Mellor, en étudiant l'angoisse de fiction chez les enfants et les prolongements adultes du plaisir enfantin de l'énigme et de cette angoisse de fiction, notamment chez Hitchcock et Agatha Christie.

Pour finir, l'auteur envisage les sources de l'intérêt des enfants pour Harry Potter, notamment le désir de toute puissance et le besoin de croire, également partagé par les adultes dont on connaît l'intérêt pour ce héros de la modernité. La passion des enfants pour la magie renvoie à leur besoin de constituer des énigmes, relativement à des secrets pressentis comme fondamentaux, interdits voire dangereux, et d'apporter des tentatives de réponse par la construction de ce que S. de Mijolla-Mellor a nommé mythes magico-sexuels, soit des intuitions ayant valeur de certitude, exprimées par des mots énigmatiques.

Le succès de Harry Potter renvoie par ailleurs à l'expérience communément partagée chez les enfants d'être différent de l'adulte qui ne le comprend pas, ainsi qu'à la proximité de cette histoire avec la thématique du "roman familial", soit le fantasme du jeune enfant, décrit par Freud, de posséder des parents plus prestigieux que les siens, ce qui est le cas d'Harry, enfant persécuté dans sa famille, qui découvre peu à peu sa véritable origine. Pour éclairer cette quête de l'origine par Harry Potter, ce n'est pas la moindre originalité de cet ouvrage que de recourir à l'expérience clinique de la schizophrénie et de la paranoïa, à l'appui notamment de la pensée de Piera Aulagnier. Harry, qui ignore ses origines, n'a pas besoin comme le délirant de construire une théorie sur l'origine en contradiction avec le sens commun car la magie lui permettra de retrouver le sens perdu. D'autre part, l'histoire du héros, héritier d'une persécution haineuse par Voldemort, pourrait se rapprocher d'une logique fantasmatique paranoïaque, dans lequel la haine et la projection sur un persécuteur extérieur tiennent une place centrale, mais elle correspond aussi à une logique typiquement enfantine, qui succède à l'omnipotence infantile, selon laquelle la toute puissance est projetée sur l'adulte. Dans son analyse de Harry Potter, référée au plaisir de lire, il est étonnant de constater que S. de Mijolla-Mellor n'aborde pas la question de la transposition cinématographique de cette histoire ; la quatrième de couverture affirme que "le succès d'Harry Potter aura eu raison de ces enquêtes pessimistes sur le rapport à la lecture de nos enfants, soi-disant plus fascinés par l'image omniprésente que par les mots". Soit, mais combien d'enfants découvrent Harry Potter au cinéma, sans avoir ouvert un seul livre de J. K. Rowling ? Ne pourrait-on pas à ce titre nuancer quelque peu l'optimisme de l'auteur par rapport à la lecture des enfants, au siècle des images ?

Il est impossible de rendre compte de la multiplicité et de la richesse des pistes d'analyse suggérées par ce livre passionnant, qui articule, chez le lecteur adulte en position d'analyste du texte, le désir de comprendre comment naît le plaisir de lire, et la résurgence du bonheur de lecture de l'enfant resté vivant en chacun de nous.