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La psychanalyse à l'épreuve du malentendu
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°112 - Page 18-19 Auteur(s) : Catherine Cyssau
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La psychanalyse à l'épreuve du malentendu

La méthode analytique et sa mise à l'épreuve aux confins de l'expérience de la cure se cache et se trouve dans les plis de la psychanalyse. Le titre se présente comme un rébus : A l'épreuve du malentendu. Avec chaque patient, dans chacune des singulières situations cliniques, l'analyste va encourir une mise en danger métapsychologique. Telle est l'expérience de la méthode propre à la psychanalyse.

Le mal d'entendre, selon Josée Leclerc, exige de supporter avec patience les traductions, parfois infidèles, souvent incomplètes, qui vont tisser dans la langue les vies psychiques et les transferts croisés de l'analysant et de l'analyste. Ainsi surgit le sujet, par absence, derrière une porte close. Les questions adressées à la méthode analytique filtrent après-coup, à travers l'écriture et la théorisation que les expériences limites du contre-transfert donnent à vivre à l'analyste durant son métier. L'épreuve psychique et somatique au contact des transferts l'affecte, se poursuit en lui au long des jours et des nuits,comme le cours du travail du rêve et cela bien au-delà du temps horloger d'une séance.

Epreuve de l'entendu (aux sens multiples du terme) : aventure périlleuse d'une traversée, l'expérience ressentie, perlaborée et traduite, ainsi que sa marque de fabrique par la résistance, son événement, jusqu'aux épreuves de l'écriture et de l'image photographique, conçoivent le champ de cette réflexion sur la méthode. Elle commence pendant la séance. Elle se poursuit dans les "fantasma", fantasmagories des images fantomatiques qu'emprunte l'écriture, chez l'analyste, où se construit "les voies intérieures de la méthode", selon Isabelle Lasvergnas largement présente dans cet ouvrage qu'elle co-dirige avec Jacques André. La porte, le temps de séance, le cadre, le corps, sont les lieux d'impression de l'inaudible, de l'indicible, et des traces trop actuelles qui, insoumises au refoulement, interpellent la passion transférentielle ou encore l'acte d'une mise à l'épreuve parfois rituelle, parfois extrême du cadre.

Les défaillances, les transgressions ou les actes face aux règles de la méthode ne sont pas, une fois de plus, interprétés comme des épées de résistance du transfert à la guérison. Ce débat de méthode remis sur le métier a le mérite de son courage, car il se règle depuis les obstacles du contre-transfert pour faire évoluer la méthode : de l'expérience à la pensée. Tel homme sur le divan viendra en séance avec un revolver chargé qu'il pose à portée de sa main. Dans ce récit d'Isabelle Lasvergnas, l'analyste résiste, laissant ainsi revenir le souvenir trop actuel, pour ce patient, d'une mère soldat. Une porte s'ouvre à l'élaboration du traumatique. Un autre patient, décrit par Patrick Miller, devine en rêve la maladie cardiaque, bien réelle et actuelle qui atteint son analyste. Mais inquiété par cette intrusion narcissique, le pire arrive, l'analyste évince son patient. La porte se claque. La règle ici rappelle le pacte avec le diable auquel l'associe, de préférence, Piera Aulagnier. C'est alors le caractère de l'analyste qui est durement sollicité mais aussi les qualités de son narcissisme et celle de la plasticité de son moi à s'exposer, dirait J.-B. Pontalis, à se laisser utiliser, dirait Winnicott, si d'aventure il n'est pas pris par l'angoisse d'un danger qui l'empêche d'être analyste pour ce patient-là. Les affectations de l'analyste, ses dérangements narcissiques au plus intime de son être, ses confusions chaque fois que l'infantile du patient touche et contamine le sien, l'inquiétant au coeur du langage se réveille.

Dans un des récits acérés de Jacques André, l'analyste "entreprend" le patient au lieu de l'analyse. Le malentendu qui a pris corps dans la parole, au contact de telle patiente, devient un chemin pour penser la méthode analytique à l'épreuve de l'expérience contre-transférentielle des limites. Le transfert du patient cherche toujours à frayer une voie inédite à ce qu'il ne sait pas dire d'ailleurs depuis l'induction d'une confusion. Patrick Cady nous rappelle que la ritualisation de la règle contraint le voeu à l'aveu. Si à l'instar "des comètes", la méthode ne tolère pas d'exception pour Freud, il existe dans la libre association une dimension existentielle faite de fantaisies sexuelles ou mythomaniaques. Celle-ci invite à concéder à l'expérience de l'association libre plus de réalité qu'à la formalisation de sa règle, et à faire place au droit au secret. Dire un fantasme peut taire son contenu pour éviter qu'un effet de soumission à la parole n'induise un pervertissement du mouvement libre énoncé par Freud.

Si "les réjouissances" sont grandes comme la passion du transfert vient l'indiquer, la capacité d'indifférence viendra neutraliser chez l'analyste les risques actifs de séduction pour lui permettre d'accueillir une "pénétration psychique", ainsi des passages peuvent se franchir entre les espaces psycho-corporels de l'analysant et de l'analyste (J. André, P. Miller). Comment suspendre les défenses narcissiques ? Comment détourner le sexuel polymorphe au service de la vie ? Comment la réalité de la vie de l'analyste est perçue et peut être utilisée au même titre qu'un reste diurne pour présenter dans la séance, à travers la démesure du transfert, des événements demeurés, en l'état, étrangers à la vie psychique du patient. L'analyste ne saurait en faire l'épreuve en tant que personne, mais en supportant l'effet traumatique d'être pris au plus intime de sa vie propre et de ses souffrances comme reste diurne propice à alimenter un travail du rêve, la symbolisation primaire d'une figuration.

La passion du transfert loin de se réduire à une butée projective de la résistance qu'il faudrait enrayer, peut apparaître sous un jour nouveau. Elle fait partie de l'expérience de la méthode, elle ouvre un chemin métapsychologique à l'écriture de la méthode. L'affect détonateur, amoureux, séducteur, divinateur, intuitif, contient la capacité de transfigurer l'économie d'un drame ou celle plus automatique d'un traumatique actuel en une réécriture de ses traces (Chiantaretto, Lasvergnas). La vivacité de ces nervures de transférance visitera longtemps après, de leurs gestes entre fantasme et fantôme, l'écriture de l'analyste réfléchissant sur sa pratique et la pratique de la cure. Ainsi faut-il accepter que le contre-transfert pourrait bien se régler à partir du transfert du patient comme le remarquait déjà Pierre Fédida.

Freud métaphorisait la partie analytique et sa libre association comme un jeu d'échec, le jeu du squiggle suivra selon Winnicott. L'expérience du récit demande à l'analyste d'aimer les jeux de patience et de savoir attendre (M. David-Ménard). L'originaire, le maternel, les traces d'une mémoire hors langage et d'une co-expérience infra- langagière ouvrent la méthode analytique aux résonances de corps et de psyché, à la part inévitable de ratage et de malentendu. La psychanalyse à l'épreuve du malentendu aborde les voies de construction de la méthode sans la délier de son assise contre-transférentielle, comme d'un horizon métapsychologique de la méthode qui, dans un souci de renouvellement de la technique, se situe cette fois au-delà du cadre.