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Cures d'enfance
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°93 - Page 15 Auteur(s) : Jacques Angelergues
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Cures d'enfance

Dès les premières pages de ce nouveau livre, on retrouve la vivacité de la plume de Laurence Kahn, membre de l'Association Psychanalytique de France et sa connaissance approfondie du corpus théorique freudien. Très vite, on constate que l'ouvre de Winnicott n'a pas de secret pour elle non plus, mais l'objet de ce livre est avant tout de nous donner des éléments de réflexion issus directement de l'expérience clinique de la pratique des cures d'enfant.

Les éléments de cette réflexion s'ordonnent autour de plusieurs traitements choisis dans des configurations psychopathologiques très diverses : Julie et son passé de bébé hydrocéphale, Irène, l'enfant dysharmonique qui se déshabillera en séance, l'irréalité du monde d'Agnès, Muriel et son secret, René adopté à 2 ans dans un orphelinat d'Asie, etc. La qualité de l'exposition des situations cliniques rompt avec la triste pratique des courtes "vignettes" auxquelles on peut faire dire à peu près n'importe quoi. Laurence Kahn, sans se départir d'un tact remarquable, donne au lecteur des éléments cliniques consistants qui permettent de se forger une opinion et, surtout, elle s'expose dans sa compréhension comme dans ses interventions et leurs effets. La qualité du livre réside probablement dans cette conjonction qui, dans une très grande clarté d'écriture, joint les faits livrés sans fard - y compris les mouvements contre-transférentiels de l'analyste - avec le cheminement de la construction interprétative. Le travail d'écriture lui apporte un étayage théorique remarquable avec des références bibliographiques précises. Un exemple particulièrement convaincant d'une analyste qui "dit ce qu'elle fait" et le montre, n'en déplaise à certains détracteurs de la psychanalyse...

Sa grande expérience de l'analyse d'enfants permet à Laurence Kahn d'attirer notre attention sur de nombreux points psychopathologiques et de leurs implications techniques dans les cures dans ce livre concis dont les articulations théoriques complexes ont été particulièrement travaillées au profit de la lisibilité. Difficile d'extraire tel ou tel aspect de cette progression subtile sans la dénaturer, mais citons cette question de L. Kahn qui constate qu'au fil de la psychothérapie de Julie, ". la réalité psychique ayant absorbé toute la réalité matérielle, je laisse de côté, en silence et en accord avec Julie, le corps malformé du bébé qu'elle a été " : que revendique un enfant atteint d'une malformation ? Qu'elle soit reconnue ? C'est-à-dire ? Citant Winnicott, elle ajoute : "d'être reconnu et aimé tel qu'il est venu au monde" et elle précise que, dans de telles circonstances, le regard inévitablement affecté de la mère, par sa déformation, engage celle du self de l'enfant.

Face à Irène et à son souhait d'être comprise ". parfaitement c'est à dire magiquement et sans un mot.", difficile de trouver la "bonne distance" rendant la parole possible. Pour L. Kahn, c'est l'occasion de réfléchir à la menace que constitue l'intelligibilité, le sens qui peut s'avérer n'être qu'une "mise en ordre imposée" ; l'analyste et son désir d'interprétation étant en grand risque de mettre leurs pas dans cette pression de la "forme" que l'adulte exige de l'enfant. Plus généralement, rejoignant encore Winnicott, elle dénonce l'hégémonie de l'interprétation, surtout si elle est brillante, " . trace du combat mené par la signification contre l'inintelligible, par le sens contre le chaos, aux dépens du mouvement même de la vie. Une telle hégémonie proscrit la surprise". Elle rappelle que si Winnicott croyait possible une psychothérapie en profondeur sans travail interprétatif, c'est précisément parce qu'il privilégiait ". le moment clé.. où l'enfant se surprend lui-même."...

Comment, dans l'analyse d'un enfant, confronté à la pensée animique qu'il a dépassé, l'analyste n'est-il pas atteint par le sentiment d'inquiétante étrangeté lié à son possible retour ? Pour s'aventurer dans cette observation de la réalité psychique de l'enfant, il faut à l'analyste la bordure de la fiction d'un modèle - "L'enfant modèle" de Green - qui n'occulte pas l'opacité d'un fonctionnement refoulé par lui. Paradoxe de l'analyse d'enfant : ". l'infantile se dérobe toujours à l'analyste". Laurence Kahn fait l'hypothèse que cette méconnaissance permet à l'analyste de prendre le risque de rencontrer le plus ancien et le plus familier, tout en étant protégé de la confusion de l'inquiétante étrangeté.

Muriel, au début de sa thérapie, "n'est pas au courant" de la disparition de sa mère. Elle récite son histoire, " .elle est, comme sa mère, absente du récit, jusqu'à l'envahissement". L. Kahn rapproche sa petite patiente d'Antoine Doisnel, le menteur des 400 coups de François Truffaut ("ma mère est morte") qui dit pourtant la vérité sans le savoir. En contrepoint de la clinique, c'est l'occasion d'un développement sur l'exil autour du cinéma de Wim Wenders et des personnages des romans de Peter Handke ; le plaisir et l'intérêt de la lecture se trouvent bien sûr enrichis par la diversité et la qualité de la culture de l'auteur. " .. qu'est-ce que l'histoire d'un traumatisme ?" demande encore L. Kahn à propos de René ; "il n'est pas certain que l'enfant confronté au deuil puisse aborder son histoire par l'histoire". Passer de l'histoire sèche, celle des faits, à l'histoire chaude et libidinalisée pose le problème complexe de la douleur. C'est la rencontre, au sens fort de la rencontre sexuelle qui permet la liaison et l'approche du deuil par l'enfant car la sexualisation transforme la douleur de la perte sans retour en une autre douleur, celle de l'enfant écarté de la scène primitive. Elle affirme avec force ses convictions psychanalytiques : ". le fantasme de séduction, levier de ce déplacement, apparaît bien comme la force motrice du traitement". Ce n'est qu'au bout de 4 ans de traitement que René abordera conjointement la question de son adoption et de ses origines.

Pour Freud, c'est la survie de l'espèce qui impose le refoulement, et l'éducation se tient entre les buts individuels et le but universel de la sexualité ; l'inachèvement de la constitution sexuelle impose une instauration en deux temps de la sexualité humaine. Ce qui, en dernière instance, contraint l'enfant au renoncement, n'est pas la répression mais l'inachèvement ; l'empêchement éducatif n'est qu'une aide après-coup mais c'est la base du travail de civilisation. Pour Freud, et c'est fondamental, les pulsions sexuelles restent inéducables mais la condition humaine impose de tenter de retourner un inutilisable sexuellement en un utilisable culturellement. C'est ce long parcours de l'histoire humaine que le "petit primitif" doit parcourir pour devenir un petit civilisé ; Laurence Kahn nous demande de ne pas perdre de vue, dans l'analyse d'enfants, la "presque inquiétante étrangeté" de ce raccourci !