La Revue

Le temps qui passe...
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°112 - Page 54 Auteur(s) : Alain de Mijolla
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Jeudi 24 novembre 1887 - Première lettre de Freud à Wilhelm Fliess : "Mon cher confrère et ami, bien que cette lettre soit une lettre utilitaire, je vous avoue que j'aimerais bien rester en contact avec vous. Vous m'avez fait une profonde impression, capable de m'amener facilement à vous dire franchement dans quelle catégorie d'hommes je vous range (.) Ma petite fille prospère et ma femme se remet lentement. Je m'occupe de trois ouvrages à la fois, entre autres d'un travail sur l'anatomie du cerveau [Gehirnanatomie]. L'éditeur est prêt à le publier en automne. Avec mes amicales salutations."

Dimanche 12 novembre 1922 - Lettre de Georg Groddeck à Sándor Ferenczi : "Je ne réponds qu'aujourd'hui à ton traité du 11 octobre, je me trouve donc dans une position avantageuse, puisque tu as oublié ce que tu as écrit. Je vais passer sur l'auto-analyse et ses résultats, car j'ai peu de choses à en dire, parce que je n'arrive à rien avec ce mode d'expression. A mon avis, l'analysateur principal c'est la vie elle-même, et ce que nous, médecins, y faisons, est la plupart du temps une minable surestimation de nos propres mérites. Nous sommes des instruments sans volonté, dont la vie se sert pour quelque but à jamais indéchiffrable. Chaque fois qu'un destin bienveillant m'envoie pour un bref instant cette intuition, je me sens bien et rasséréné, quoi qu'il puisse se passer par ailleurs, en moi ou autour de moi. Mais je ne vois pas pourquoi la vie ne devrait pas m'utiliser, moi aussi bien que n'importe qui d'autre, comme instrument de mon analyse. Il suffit d'attendre pour voir les résultats (.) Ainsi, par exemple, tu admets que pour la réussite de l'analyse le transfert paternel est nécessaire. Mais pourquoi le transfert maternel, ou celui sur les camarades, ou sur le biberon, ou le rythme, ou la poupée de caoutchouc et le hochet, serait-il moins utile ? Moi, j'aime l'indéterminé, je préfère douter, et avant tout, je laisse volontiers les gens prendre soin de moi. C'est pour cela que la découverte du Ça est si confortable pour moi. J'ai l'impression que tu aimes rire, ce que j'aime faire moi aussi. Alors pourquoi devons-nous prendre tellement au sérieux ce qui se dit scientifique ? Pour moi, c'est comme si la science s'arrêtait dès qu'elle se transforme en règle, qu'elle devient une loi. Je pense que le processus de fabrication de lois est déjà si avancé dans notre spécialité, que les choses essentielles ne peuvent plus être découvertes par des analystes convaincus, mais seulement par ceux qui doutent, parmi lesquels je compte Freud, toi et moi."

Dimanche 10 novembre 1963 - Lettre de Jacques Lacan à Serge Leclaire : "Guitrancourt, le 10 novembre 1963. Mon cher Leclaire, pour la première fois cet après-midi, je manquerai à une réunion plénière de notre Société. Ma seule présence, en effet - j'ai pesé ce que je vais dire - exigerait le désaveu par la Société de la motion dite d'ordre du 14 octobre. Ce désaveu, à mon sens, s'impose d'un concert opérant hors du débat et de la ligne pour laquelle ses participants avaient demandé la confiance de la Société : sur ce que signifie l'expression française "au coin d'un bois", concernant leur initiative. Vous savez où je suis. J'y poursuis un travail, depuis plus d'un an soutenu dans les conditions torturantes qui sont maintenant le su de tous. C'est le mieux que je puisse faire pour présenter et préserver les fins de notre Société dans ce qu'elles ont d'essentiel. Croyez à ma fidélité. Jacques Lacan"