La Revue

La pudeur, un lieu de liberté
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°86 - Page 10 Auteur(s) : Daniel Widlöcher
Article gratuit
Livre concerné
La pudeur, un lieu de liberté

Il n'est pas sans intérêt de reprendre certains concepts de la psychologie du sens commun et de les entendre à l'aide des pratiques et des connaissances de la psychanalyse. C'est à cet exercice que nous convie Monique Selz à propos de la pudeur. La question de la honte est dans l'air du temps, comme le démontrent plusieurs colloques et conférences récents, en particulier la Conférence des Psychanalystes de Langue Française de Mai dernier. Mais la pudeur n'est pas la honte, et si la langue commune a pris soin de marquer la différence c'est que leurs domaines ne se recouvrent pas. C'est ce que Monique Selz souligne d'emblée en scrutant le répertoire lexical de nos cultures européennes.

Elle nous montre aussi d'emblée pourquoi elle voit là un sujet d'actualité dont elle nous propose d'abord une lecture socio-politique. Notre société contemporaine serait "foncièrement impudique". Il faudrait voir là un effet aussi bien d'une moralité qui tend à confondre hypocrisie et pudeur, libération sexuelle et culte de l'exhibition, que de la société de consommation et des séductions médiatiques. L'ouvrage comporte une fine analyse de ce qui, en définitive, nous aurait fait basculer d'une morale du désir à une morale de la jouissance.

Monique Selz reprend donc l'histoire de la pudeur pour souligner qu'il s'agit moins d'un problème éthique que d'une fonction de survie du sujet au regard des séductions et des contraintes du social. Elle propose ensuite une lecture philosophique, ce qui lui permet d'affiner ce que représente cette exigence de pudeur dans la relation à l'autre, et en particulier dans la relation d'amour. Ceci la conduit progressivement à élargir le champ de la pudeur et à y voir le lieu de l'intime, à la fois assurant la rencontre et la protection de l'intimité. Cette fonction de protection se retrouve dans la dimension du droit, en fonction en particulier des nouvelles lois que l'auteur examine avec soin. Protéger l'intimité du sujet, oui mais faut-il pour autant tout réglementer ? Les données anthropologiques montrent à la fois l'universalité du fait et les différences culturelles, démontrant que ce critère d'humanisation est au fondement même de toute culture.

Toute cette première partie, richement documentée, est empreinte de la pensée psychanalytique, mais dans un second développement Monique Selz étudie plus spécifiquement la place de la honte dans les pratiques de la psychanalyse, la psychopathologie et l'étude du développement. De ces vues cliniques, je retiendrai tout particulièrement ce qui concerne les limites du tout-dire et aussi celles du tout-entendre. Respecter, voire développer, le sens de l'intime, la réserve de la pudeur, est ici très fortement proposé comme une exigence de la pratique. Bien entendu, l'auteur n'oublie pas l'importante question du prétendu lien entre la pudeur et le féminin. Dans une dernière partie, Monique Selz nous propose une lecture biblique, où l'on retrouve l'ambiguïté du face à face, à la fois accès à et retenue de, que l'auteur articule dans un rapport entre la voix et le langage ; rapport qu'elle illustre à propos de certains éléments du rite du Kippour.

Bref, un essai qui sollicite notre curiosité pour l'originalité du sujet et l'étendue des domaines explorés. L'auteur nous invite avec beaucoup de force à prendre la mesure de cette impudeur contemporaine et illustre bien la place de la psychanalyse dans cette réparation de l'intime.