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L'impensable désir
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°86 - Page 11 Auteur(s) : Pierre Delion
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L'impensable désir

On a dit que les fils de Freud étaient fatigués, mais, comme on va le voir, c'était compter sans les filles. Marie-Christine Laznik nous avait déjà apporté avec son premier livre Vers la parole. Trois enfants autistes en psychanalyse paru en 1995, une très importante contribution, à un moment et dans un domaine dans lesquels les auteurs actuels ne se risquent plus beaucoup.

Là, elle récidive en ce qui concerne l'importance de sa contribution, mais elle fait encore plus fort dans le domaine des risques, puisqu'elle étudie -je pèse mes mots- un sujet qui jusqu'alors avait été dédaigné par la psychanalyse, sauf à retrouver quelques écrits, dont ceux de Sigmund Freud, de Hélène Deutsch, Françoise Dolto et quelques autres, étonnamment rares sur la question de la ménopause. Car c'est en fille de Freud, que, s'appuyant sur une expérience de consultations avec des gynéco-obstétriciens depuis de nombreuses années, elle aborde son livre avec l'étude argumentée du déni de la ménopause dans l'histoire en général et dans celle de la psychanalyse en particulier. Elle met en évidence que le concept de ménopause inaugure celui de vieillesse pour nos compagnes, et ce faisant, le premier se dissout puis se noie dans la deuxième.

Pourtant aujourd'hui, entre l'âge moyen de la ménopause chez les femmes et celui de la mort, trente années "s'écoulent", pendant lesquelles la question de la sexualité est restée et reste, jusqu'à ce que notre auteur s'en saisisse, un tabou quasi absolu. Et Freud, malgré les protestations violentes de certaines féministes, n'est pas celui qui a eu à cet égard le moins de courage intellectuel. Mais finalement tout se passe comme si le tabou sur la sexualité infantile propre aux temps viennois, et dont il est de bon ton de se gausser aujourd'hui, s'était déplacé sur cette période, le climatère, étymologiquement "période critique de la vie", en rejouant avec ce déplacement, les mêmes causes produisant les mêmes effets, la tragédie du silence imposé avec son corollaire de souffrance indicible pour les femmes.

M.C. Laznik reprend la psychopathologie freudienne et lacanienne d'une façon renouvelée, c'est-à-dire sans donner l'impression de céder à "la langue" de bois, en l'articulant avec les éléments de sa clinique psychanalytique personnelle. En guise d'exemple, l'auteur reprend la très complexe démonstration par Lacan de la division constitutive de la femme, que ce grand psychanalyste écrivait en barrant le "La" de "La femme", en la rendant translucide. Cette division, dit-elle, "est essentielle pour entendre quelque chose à la clinique de la ménopause. Un des malentendus les plus centraux de cette clinique réside là. Quand certaines femmes parlent des difficultés ou de la souffrance qu'elles éprouvent, elles se réfèrent essentiellement à la crise que traverse leur part féminine, que ce soit le maternel ou leur capacité de séduction. Très souvent, ces mêmes femmes sont, par ailleurs, des sujets qui réussissent extrêmement bien quant à ce qui concerne leur Idéal du Moi paternel. Ces sujets se trouvent parfois à l'apogée de leur carrière, en tant qu'être humain ça va très bien, ce qui ne les empêche pas de souffrir en tant que femme".

C'est ainsi qu'elle va revisiter le développement libidinal de la petite fille pour proposer des rapprochements intéressants, déjà envisagés par Hélène Deutsch et sa troisième et dernière reprise du complexe d'Odipe, entre la constitution de son oedipe et cette période cruciale ouverte par la ménopause, "la crise du milieu de la vie", le bébé comme équivalent phallique devenant impossible à partir de ce moment précis. Et non seulement Freud et Lacan vont venir à sa rescousse, mais également Simone de Beauvoir, cette femme "quasi-homme", dont on peut se réjouir que le combat ait aussi fait des adeptes chez les psychanalystes. En effet, il faut se rappeler que l'auteur du Deuxième sexe a fréquenté le séminaire de Lacan et s'est intéressée au débat entre Jones et Freud sur la féminité. Et M.C. Laznik d'ajouter "que Simone de Beauvoir ait adopté la position freudienne dans ce débat sur la féminité a des conséquences toujours d'actualité sur le mouvement féministe français qui, dans sa majorité, ne suit pas les mouvements féministes anglo-saxons dans leur hargne contre Freud en particulier, et les hommes en général." Une autre française vient apporter plus récemment un éclairage anthropologique sur cette question, Françoise Héritier. Dans son livre Masculin-féminin (1996), elle étudie à partir de "la femme de l'âge mur dans les sociétés traditionnelles" la différence des sexes comme butoir ultime de la pensée, celui sur lequel l'opposition conceptuelle essentielle entre identique et différent se fonde. C'est dans cette valence différentielle des sexes qu'elle voit un des fondements de la société.

Nous voyons alors sur ce fond culturel resurgir chez M.C. Laznik la question de l'articulation entre ménopause et image du corps. Citant Michelle Lachowsky, une de ses amies gynécologues, elle nous permet d'approcher ce qui fait l'enjeu de cette période charnière en termes identitaires : "la ménopause est la perte du rythme qui signe l'appartenance au genre féminin, perte de la fécondité qui signe l'appartenance à la lignée des mères (.) laissant une femme sans papiers, sans ce passeport qui était sa jeunesse, avec ses corollaires, beauté et minceur". Le stade du miroir est repris à la lumière de cette nouvelle phase de la vie libidinale et M.C. Laznik nous montre avec force comment, d'une certaine manière, il s'agit là d'une déconstruction de ce qui a servi à "La femme", et comment dans certains cas cliniques, cette déconstruction peut aboutir à des "déréalisations". Pourrait-on d'ailleurs lire certaines décompensations de la ménopause avec l'éclairage "en miroir" de la psychopathologie des décompensations puerpérales ?

Quoiqu'il en soit, les mythes de la sorcière de Blanche-Neige ou de Cruella sont repris sous l'angle de cette "perte" d'image dans le miroir du temps qui passe. Mais quand on est confronté à cette clinique de la déconstruction de l'image du corps, celui qui est en position d'en accueillir la souffrance se pose inévitablement la question de savoir comment l'endiguer, la compenser, la retarder. Et M.C. Laznik a de très belles pages sur une des fonctions essentielles à laquelle peut s'élever le gynécologue dans cette mauvaise passe. De même, d'un autre point de vue, pour le conjoint ou le compagnon de cette âme en détresse annoncée. Mais là ne s'arrête pas le déroulement de la pensée psychopathologique de l'auteur. Décidée à en découdre avec ses prédécesseurs qui avaient maintenu la lumière du sexuel sous le boisseau de la ménopause, elle reprend, pour les révéler, les nombreuses et insuffisantes versions de l'histoire de la malheureuse mère d'Odipe, la reine Jocaste, épouse de Laïos. Faisant preuve d'érudition, M.C. Laznik va chercher chez tous ceux qui en ont écrit quelque chose, soit directement par exégèse, soit indirectement par la voie romanesque, quels peuvent bien être les ressorts de la destinée pulsionnelle de la reine antique. "Dans le troisième temps de l'Oedipe, Deutsch faisait l'hypothèse que les fantasmes incestueux étaient maintenant adressés au fils adulte ou à quelque substitut. La crainte face à de tels fantasmes peut rendre compte de cette désaffection paradoxale pour le désir sexuel. Je l'ai nommée "complexe de Jocaste". Le terme "complexe" vient non seulement faire écho au complexe d'Odipe, proposé par Freud, mais indique la présence d'une structure souple qui peut venir agencer, dans différentes configurations, certains invariants."

Ce faisant, M.C. Laznik a défini les conditions d'un nouveau laboratoire d'étude pour les conditions qui président au maintien du désir entre un homme et une femme. De plus la clinique de la ménopause permet de revisiter la notion même de féminité, les conditions de sa constitution. "Cette clinique fonctionne comme un prisme dans lequel l'identité féminine viendrait se diffracter dans ses différentes composantes, nous permettant ainsi de les considérer séparément." Pour toutes ces raisons, je crois que nous avons l'illustration de ce que la pensée freudienne peut produire de meilleur dans son souci de répondre par des hypothèses métapsychologiques et des dispositifs d'écoute pertinents, non seulement à la question de l'épistémologie psychopathologique, mais aussi à celle de la souffrance psychique, fût-ce celle des femmes en train de vivre cette crise de la ménopause. Marie-Christine Laznik aura puissamment contribué à re-psychiser et ré-historialiser un des aspects trop oublié de la réalité vitale de la femme.