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La grossesse incertaine
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°86 - Page 13 Auteur(s) : Geneviève Delaisi de Parseval
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La grossesse incertaine

Ce livre parle des foetus des petits d'homme, de ces mammifères un peu particuliers que Ferenczi appelait "endoparasites aquatiques"(in Thalassa, 1924). Il y est aussi question du ventre qui les abrite et les nourrit pendant le temps de la grossesse, ventre qui, sous nos latitudes, est en général celui de la mère qui prend soin du nouveau-né et fera de lui son enfant. Bien des livres savants ont raconté cette fabuleuse histoire. Cet ouvrage donne cependant à tirer un nouveau "fil rouge"(du nom de la célèbre collection qui l'accueille). Car l'auteur, Luc Roegiers, est un pédo-psychiatre original et plutôt créatif, inspiré à la fois par la psychanalyse, l'humanisme européen et le pragmatisme anglo-saxon (de l'intérêt d'être belge, au carrefour de nombreux courants ?). "Petit-cousin", entre autres, du psychanalyste Daniel Stern, du psychiatre et éthicien Boszormenyi-Nagy, du pédiatre T. Berry Brazelton, du philosophe Martin Buber ; et on voit vite qu'il a digéré tout ce qui se fait et se lit sur le devenir-parent depuis des décades.

Psychiatre de liaison dans un service hospitalier très en pointe sur les questions de maternité à Bruxelles, il est aussi enseignant en éthique médicale au Centre de bioéthique de l'Université de Louvain la Neuve. Le point de départ de sa réflexion repose sur la prise de conscience d'un contexte assez impressionnant, pas si anodin au fond. Nos moeurs reproductives ont, presque en totalité, pris une tournure résolument médicale qu'on peut juger à l'aune de la contraception, des consultations pour infertilité (15% des couples concernés à un moment ou à l'autre de leur vie), des conceptions par fécondation in vitro ou par ICSI, des interruptions volontaires de la grossesse (dans 25% des conceptions), du diagnostic prénatal (avec interruption médicale de la grossesse dans la moitié des cas), du fort taux de césariennes (20% des accouchements), sans compter le fait qu'un bébé sur dix commence sa vie dans un service de néonatologie.

Et la liste pourrait s'allonger si, d'ici une ou deux décennies, nous étions (d'aventure) tous amenés à procréer par fécondation in vitro avec diagnostic préimplantoire à la clé ! Mais loin de la réserve frileuse de nombre de ses confrères face à ce qu'il propose d'appeler les nouveaux rituels de la grossesse, Roegiers va à la rencontre des couples concernés afin de les aider à se réapproprier leur enfantement ("leur naissance", écrit-il dans un joli lapsus) et leur permettre de "surimprimer" leurs valeurs propres à ces rituels. Il est peut-être en ce sens un des premiers auteurs francophones à interroger véritablement ces nouvelles pratiques de la médecine de la reproduction du double point de vue de la métapsychologie et de l'éthique. Bernard Golse, dans la préface, résume bien la position difficile du "psy-éthicien" : son rôle est de privilégier l'éthique du sujet (celle du bébé et de ses futurs parents), en tâchant de cantonner l'éthique du savoir à "une enveloppe contenante des interventions médicales" seulement. Plus facile à écrire qu'à faire...

De la "panne de procréation" à la "grossesse à rixe" (expression d'une patiente qui, par ce mot-valise, condense un des enjeux majeurs de l'éthique contemporaine du devenir mère : la notion de risque ainsi que les conflits d'intérêt entre elle et son fotus), on suit Roegiers dans son rôle d'interface entre les parents et l'équipe obstétricale, accompagnant les "travaux d'Hercule" du devenir mère. Le lecteur (trice) qui voudrait s'informer (ou se faire peur ...) aura une idée précise des "choix de Sophie" parfois dramatiques de certaines de ces grossesses "à rixe" en lisant les récits qui émaillent l'ouvrage, véritables tranches de vie contées ici. Inspiré par Ricoeur, Roegiers apporte à la réflexion pluridisciplinaire la dimension narrative de l'histoire de ces bébés potentiels, recueillie au cours d'entretiens avec les parents. Ce qui le conduit, au passage, à réfléchir plus avant sur la place du foetus, ce surdoué qui exerce désormais une fascination comparable à celle d'un extra-terrestre. Et notre psychiatre d'épingler au passage quelques théories post-doltoïennes qui, pour certaines, idéalisent la vie fotale (par exemple Jean-Marie Delassus dans Le génie du foetus), pour d'autres, surfent sur la vague d'un désir foetal désincarné (par exemple Nina Canault dans Le désir de naître). Points de vue qui amènent certains à partir avec leurs patients à la recherche de traces traumatiques de vécus prénataux ou encore à tenter une renaissance (rebirth) centrée sur le passage du paradis aquatique utérin à celui de la terre décidément trop ferme...

Le fin mot de l'histoire a été décodé par Freud : étant donnée la néoténie du nourrisson humain (seul de tous les mammifères, le petit d'homme nait en effet en état de prématurité), on comprend que la grossesse puisse être une aventure à risque et le nouveau-né, dès la naissance, dans une situation de dépendance totale, vitale, vis à vis de l'adulte qui prend soin de lui. La médecine de la reproduction du XXIè siècle, toute armée qu'elle soit de techniques ultra-sophistiquées, essaie vainement de faire aussi bien que la vache, la jument, l'ânesse. ou le kangourou. Mais tous ces mammifères sont, eux, programmés par l'espèce pour naître à terme, donc autonomes d'emblée. Ce n'est pas le cas des petits d'homme.