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Bourreaux ordinaires
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°86 - Page 14 Auteur(s) : Luis Moix
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Bourreaux ordinaires

Bourreaux ordinaires, par ses raisonnements à plusieurs vitesses, par le rythme d'argumentation parfois accéléré parfois posé, résiste à une lecture hâtive. Pour Guy Laval, la dimension du social en psychanalyse s'imposerait à tout analyste, soit dans sa pratique, soit dans ses lectures ou ses écrits. L'auteur passe des textes classiques de Freud, renvoyant essentiellement au social, à d'autres dans lesquels ce thème simplement s'immisce, concluant qu'au fond, tous en sont empreints, jusqu'à la fameuse phrase : "là où était du ça, du moi doit advenir"; travail civilisateur dans la langue accompli par la thérapie analytique et comparé à "l'asséchage du Zuydersee". Et du coup cette phrase qui pour moi évoquait la démarche de Freud lui-même comme chercheur et comme écrivain, invoquant le travail individuel du langage dans la cure analytique, prend une autre dimension, "le modèle même de la Kulturarbeit, le travail de civilisation". Et G. Laval explique : " .à juste titre car il n'a pas pu être que l'aboutissement d'une collaboration pensée (en italiques dans le texte) de millions d'êtres humains, c'est-à-dire du social par excellence, en même temps qu'un progrès de la vie de l'esprit."

Dans le premier chapitre, Homo analytiens, homme du politique, G. Laval développe ce couple conceptuel intéressant, dont l'homo economiens devient celui qui est coupé de sa part sociale : "Telle n'est pas la position de Freud qui d'emblée situe le petit homme comme être relationnel ; on peut dire plus : certains concepts comme celui de pulsion de mort, et ceci semble paradoxal pour une notion aussi individuelle qu'est la notion de pulsion, ne peuvent être compris en dehors d'un contexte social".

Nouvelle surprise, moins littéraire celle-ci. On sait bien que la pulsion de mort est un concept controversé de la théorie freudienne. On sait aussi que si on l'adopte, on ne peut pas lui donner un contenu, comme par exemple celui de l'agressivité. On sait que Freud le pense d'abord comme mort de l'individu et secondairement, mort d'autrui. Finalement on sait qu'elle est liée au démoniaque, à la compulsion de répétition. Ces éléments ont été soulevés par J. Laplanche dans le Symposium de Marseille de 1984.

Ainsi, G. Laval reprend la définition du social dans l'oeuvre freudienne : "La part sociale de Freud c'est la part sociale de chacun d'entre nous, êtres humains, ne pouvant vivre qu'au contact d'autres êtres humains, dans des sociétés structurées. En ce sens, cette part est composante de la structuration psychique de chaque individu et c'est cette part là qui est part essentielle dans la construction de la théorie analytique, aussi essentielle que ce qui concerne le plus individuel dans cette théorie". Ici on se sent proche, dans la constitution de ce travail de la culture, de la constitution du symbolique de chaque individu ; symbolique dans lequel il y a aussi le pré-langage, les signifiants formels comme D. Anzieu aimait les nommer.

Ce chapitre propose des moments forts qui concernent une analyse méthodologique freudienne de la société ainsi que la méthodologie elle-même : le surmoi mis hors circuit par l'idéal, l'analyse de l'individu en foule, la névrose en tant que refus de la Kulturarbeit. Certes, on doit s'habituer dans la lecture de ce texte à une certaine mécanisation des concepts freudiens : narcissisme, surmoi, Idéal, etc., sont élevés à "l'état" de concept dont on se demande qui en fait l'étalonnage, après des décennies de travaux et articles, et des générations d'analystes d'écoles différentes. Mais ces chapitres qui sont parfois à lire comme des lettres envoyées à des amis, ne s'arrêtent pas là. J'ai été sensible au chapitre III, De la science ou de la croyance : le travail de la décroyance. Voici quelques lignes introductives : ". Après les lucides et courageux articles de Freud (notamment L'avenir d'une illusion), la tendance (dans le domaine psychanalytique) fût plutôt à réintroduire des doses de sentiments ou des concepts religieux dans la psychanalyse elle-même, ou à s'afficher publiquement comme croyant, (.), à croire à la psychanalyse sur un mode religieux, à la pratiquer comme un rituel, voire même à instituer un dogme avec ses gardiens du temple." Le thème de la croyance n'est pas seulement important dans le sens qu'implique la position de Freud sur la religion, mais aussi dans le sens de la sacralisation de la théorie analytique. G. Laval, du chapitre III au IV produit un mouvement critique autour du concept de croyance ; celle-ci finit par modifier l'appareil psychique et, par là, la théorisation analytique elle-même s'en trouve modifiée.

Cette collection du P.U.F. s'appelle Epîtres et justement on est touché par la familiarité de la chose écrite, familiarité évoquant les lettres de Cicéron ; nouvelle caractéristique du familier marquant la proximité parfois désarmante. "La psychanalyse est fille de la démocratie dont la disparition signerait sa fin. Les dramatiques exemples du nazisme, du stalinisme et des dictatures sud-Américaines, montrent que la société ne répond plus à l'équilibre indispensable pour la liberté de production psychique."

Le dernier Métapsychologie du meurtre totalitaire étudie les conséquences du génocide et les transformations se produisant dans l'esprit d'honnêtes citoyens, devenant des assassins. La notion d'appareil psychique dans ce chapitre est réifiée de telle sorte que l'on oublie qu'elle est un modèle, ou comme Freud disait, une fiction. Fiction parfois physique, parfois biologique, l'appareil psychique n'est qu'un ensemble de métaphores constituant la métapsychologie. Cette épître Bourreaux Ordinaires, tient à la fois de la missive pleine de sagesse de l'auteur ancien, de la dédicace à un ami, ou du vers philosophique d'Horace.