La Revue

L'enfant, chef de famille
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°86 - Page 17 Auteur(s) : Claude Savinaud
Article gratuit
Livre concerné
L'enfant, chef de la famille

L'éducation de l'enfant, tâche réputée impossible pour Freud au siècle dernier, devient un art de plus en plus difficile. Ce fait social incline l'auteur, pédopsychiatre et universitaire, à interroger l'essence du lien d'autorité. Il tire de sa vaste expérience clinique le constat d'un renversement de valeurs que constitue "l'autorité de l'infantile". Celle-ci consiste en un déploiement de l'épanouissement de l'individualité de l'enfant au détriment du lien familial et social, fondement de "l'humanisation de l'homme".

Prenant appui à la fois sur les recherches en anthropologie et en psychologie du développement, D. Marcelli met en évidence le principe de "l'autorisation parentale" : le regard, partagé entre l'enfant et le parent, qui dit "non" pour fixer en le rassurant la limite de son exploration du monde. Chez l'enfant très jeune, cette autorisation est le garant de l'intériorisation du lien d'autorité. Dans nos sociétés, la primauté de l'affirmation de soi, comme but ultime de l'éducation, soutient la volonté de découverte mais renforce les inquiétudes et le sentiment de solitude de l'enfant. Celui-ci est contraint de trouver un substitut de protection dans le regard approbateur du groupe de pairs, avec tous les risques de dérive.

L'augmentation de la violence à l'adolescence, établie par les études épidémiologiques, renvoie à l'effet désorganisateur d'un "libéralisme oedipien", tendant à la symétrisation des rapports entre l'enfant et l'adulte. L'adolescent est ainsi laissé seul face à l'éprouvé de ses limites physiologiques. La réalisation de la sexualité devient un aspect essentiel de l'auto-fondation de soi par l'expérience. L'expression pulsionnelle de l'enfant est la promesse d'un devenir idéalisé, à condition de rencontrer le moins possible d'entraves. Les carences infantiles antérieures se verraient magiquement réparées par cette "logique assertive", anticipatrice de son futur, qui devient la clé du développement de l'enfant. Le concept de puissance paternelle avait fondé historiquement l'autorité du père sur la soumission nécessaire aux impératifs sociaux. En son principe, elle venait tempérer la dépendance à l'objet maternel (étudiée par J. Bowlby). La transmission du sentiment de sécurité qui en résulte est mise à mal par les nouvelles trajectoires familiales. Les recompositions et autres avatars familiaux font l'objet d'un développement particulier dans un paragraphe de cet ouvrage. Auparavant, les adultes se reconnaissaient dans la fonction de parenté. Aujourd'hui, la "Parentalité" est faite et défaite par l'enfant qui accède de fait à la position de personne de droit. Paradoxalement, "l'enfant Roi", produit d'une évolution culturelle et surtout économique dans les sociétés occidentales, s'éloigne d'un "état de nature" en affirmant la primauté de la loi de son désir. La promotion de sa satisfaction fait peu de cas de l'assentiment d'autrui, à l'instar d'un "idéal démocratique occidental" qui pousse à l'individualisme.

D. Marcelli forge le concept d'une Instance assertive contraignant à la réalisation du désir. C'est une sorte de Moi grandiose déniant la place de l'autre. Produit d'un impératif éducatif parental, il vise à l'épanouissement du bébé en supprimant les contraintes. Le résultat en est une douleur de vivre qui engendre des conduites addictives plutôt que des symptômes névrotiques. La dépendance à autrui devient une pathologie en soi. Les désirs sont orientés vers la possession d'objets matériels au détriment des relations entre personnes. Entre sur-veillance et bien-veillance, il y a place pour une "bonneveillance", sollicitude témoignant de l'intérêt porté à la personne en contrepartie de relations de respect réciproque.

Cet ouvrage se saisit de l'essentiel des connaissances acquises par les approches cognitivistes et l'observation scientifique du nourrisson pour apporter un éclairage sur une problématique souvent obscurcie par les querelles idéologiques. Il permettra de renouveler ainsi les angles d'analyse des acteurs, parents, pédagogues, éducateurs et thérapeutes, aux prises avec ces questions. Du père sévère au permissif, la question de la fonction paternelle, ouverte il y a un siècle par les travaux de Freud, semble s'être déplacée et complexifiée. Tout se passe comme si chaque évolution des connaissances, en modifiant les conditions d'existence, rendrait les tâches éducatives encore plus difficiles au lieu de les alléger. En prenant acte de ces évolutions psychologiques dans les rapports humains, cet essai sur l'autorité parentale contribuera au moins à éviter l'illusion d'un recours nostalgique aux "bonnes vieilles méthodes". Il favorisera la prise de conscience des enjeux à moyen terme de nos modes d'éducation qui ne sont pas que des "modes" sans conséquence, puisqu'elles peuvent aboutir à des impasses sociétales coûteuses.