La Revue

Vers la fin de l'homme
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°86 - Page 21 Auteur(s) : Thamy Ayouch
Article gratuit

Vers la fin de l'homme ? Université Paris VII, Paris. 25 juin 2003.

C'est dans une réelle perspective transdisciplinaire, de la philosophie à la psychanalyse, la biologie et l'anthropologie que s'est déroulée le colloque Vers la fin de l'homme ? conjointement par le Centre de Recherches sur la Science et l'Ethique, le Laboratoire d'Ethique médicale de l'Université de Paris V, et l'UFR de Sciences Humaines Cliniques de l'Université Paris VII ainsi que l'UMR Psychanalyse et Pratiques Sociales du CNRS. A l'heure où l'agressivité déliée fait rage dans bien des conflits internationaux, où les techniques biologiques suscitent la réflexion de l'éthique, et où l'humanisme semble réduit à une appellation galvaudée au sens fluctuant, c'est la grave question d'une évolution vers la fin de l'homme qui se pose à des disciplines différentes. Plusieurs approches se sont croisées sous la présidence conjointe de J. Rozenberg, P.-L. Assoun et M. Zafiropoulos.

Ouvrant la journée après l'allocution inaugurale de Benoît Eurin, Paul-Laurent Assoun a centré sa communication La terminaison, la fin de l'espèce à l'épreuve de la psychanalyse sur l'extinction - Erleuschen et Ausleuschen - comme effet d'un processus, tel que le présente la problématique néo-lamarckienne d'un Freud. Rappelant la corrélation établie par Freud entre le devenir psychique de l'humanité et certains événements géologiques - liant par exemple la possibilité de la névrose à la glaciation du globe - P.L. Assoun la rapproche d'une seconde corrélation, celle du processus culturel et de la mutation de notre mode de jouissance.

La notion de terminaison connaît donc en psychanalyse freudienne une quadruple déclinaison géologique, phylogénétique, libidinale et culturelle, et ces quatre dimensions s'avèrent liées. Le processus d'évolution culturelle, endommageant la fonction sexuelle en donnant primat à la renonciation, risquerait alors, paradoxalement, de précipiter l'espèce humaine vers sa fin. Cette notion de processus, liée à la limitation pulsionnelle, est toutefois remplacée chez un Freud plus tardif par celles d'intrication et de désintrication pulsionnelle. L'autodestruction de l'homme résulte alors de la déliaison de l'articulation des pulsions de vie et de mort, déliaison que seule saurait éviter la bisexualité psychique.

C'est la déliaison entre l'organique et le sexuel qu'aborde ensuite Danièle Brun. En prenant appui sur l'essai personnel de Jean-Luc Nancy, L'Intrus, elle pose la question du "corps aux limites de la pensée" dans sa communication éponyme. Elle choisit de lire, dans cet Essai sur l'étranger de J.L. Nancy, la modification du rapport de l'organique au sexuel, dissociation qui peut s'installer entre histoire du corps et vie psychique. A la pensée, associée par D. Brun à une sexuation du corps, s'oppose l'organique d'un corps-chose physique en deçà du psychique ou du spéculatoire. Si dans un premier temps la réalité organique peut faire obstacle à la pensée, que le corps devient manifeste, mais non pensable, le retour du sexuel que constitue une réapparition de la pensée advient alors sur le mode de l'unheimlich.

Tabou, interdit, responsabilité et fantasmes réalisés sont les angles sous lesquels Mareike Wolf-Fedida esquisse une approche de la fin de l'homme. Si l'activité fantasmatique est propice à l'éruption de la névrose, via le refoulement, le décalage entre vouloir et pouvoir, la prise d'acte de l'interdit et l'assomption de la responsabilité, l'accomplissement du fantasme peut, elle, donner lieu à la perversion et la paranoïa, qui, dans un registre différent, articulent responsabilisation, interdit, et fantasme actualisé. L'analyse sémantique du terme interdit (Verbot) et de ses composés chez un Freud (Moral-verbot, Berührungs-verbot, Denke-verbot, Inzest-verbot, Schau-verbot, Abbildungs-verbot ou Verbot-trauma de la société viennoise) amène M. Wolf-Fedida à poser la question de l'ambivalence du tabou, dont le respect constitue l'humanité de l'homme mais qui suggère toujours d'être levé. Ambivalence aussi de l'articulation du privé et du public, de ma réalité et de celle de l'autre dont la reconnaissance implique une renonciation interne, qui, précise M. Wolf-Fedida, met en exergue le double sens essentiel à l'existence d'une culture. Eu égard à l'indissociation entre interdit, fantasme actualisé et responsabilité, c'est à une perte de ce double sens que semble alors confronté l'homme dans la réalisation de deux de ses fantasmes universaux : la possibilité de voler, grâce à l'avion, et l'immortalité, grâce aux biotechnologies génétiques et au clonage. C'est précisément sur les biotechnologies génétiques que Grégory Bénichou centre la réflexion, dans sa communication intitulée Comment transformer l'humain en sable ? . La dignité humaine et toute perspective éthique sont écartées par le matérialisme scientifique et le réductionnisme de la biologie et de la génétique, ramenant l'homme à un amoncellement de cellules. Tests de séquençage du génome, hiérarchisation des embryons selon leur viabilité, ou diagnostic prénatal, sont, selon G. Bénichou, autant de techniques précipitant la biologie génétique dans la voie de l'orthogénie. La liberté et l'égalité en droits que met en avant la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen ne semblent alors s'appliquer qu'au moment de la naissance, la phase anté-natale étant soumise, elle, à des processus de sélection à vocation d'amélioration. Cet insidieux eugénisme est le fait de cinq acteurs conjoints : les médecins, les parents, les laboratoires et firmes biotechnologiques, les compagnies d'assurance et la santé publique.

La fin de l'homme est rapprochée d'une disparition du sens et de la transcendance par le Pr Jean-François Mattéi dans son intervention La mort du divin, la fin de l'homme et l'avènement du sujet. Reprenant la position d'un Levinas à l'endroit de l'éthique, ou d'un Heidegger traitant de l'art, J.- F. Mattéi souligne cette disparition, devant l'avènement du sujet, du divin grec, daemon qui donne sa substance à la pensée chez un Socrate, arrêt et distance marquant la transcendance du sens. Car le sens, dans cette perspective, est sacer, séparé, ek-staticité de l'homme vers autre-chose que lui-même, une dimension abolie par l'humanisme subjectiviste qui semble réduire l'humanité de l'homme à la subjectivité du sujet. Dans une traversée de thèses de Levinas, Heidegger, Goethe, Nietzsche, Marx et Benjamin, J.F. Mattéi définit le sens comme proximité du lointain, et demande si l'homme est légitimé à se fonder lui-même comme présence qui donne cette proximité du lointain.

Dernier intervenant, Dominique Floscheid appréhende cette question de la fin de l'homme en réfléchissant sur l'articulation de la fin de l'histoire, du post modernisme, et de la "post-humanité". Déconstruisant la perspective d'un Fukuyama qui prédit autant la fin de l'histoire que l'avènement du post-humain, Dominique Floscheid met à jour l'anthropologie subreptice à l'ouvre derrière ces spéculations. Fin de l'histoire et post-humain sont liés ici dans une prétention à remplacer l'échec de l' "ingénierie sociale" - depuis la chute du mur de Berlin - par un succès de l' "ingénierie biologique" des nouvelles biotechnologies, dans un passage d'une utopie à une autre. Ce post-humain annoncé par Fukuyama dans une "post-modernité" construite en réaction à la modernité réduit l'homme à ce qu'il y a en lui de biologique, confondant ainsi hominisation et humanisation. Si ce post-humanisme est anti-humanisme, c'est parce qu'il applique à l'humanitas les méthodes des sciences de l'esprit, laissant vacante, ou secondaire la place de l'éthique. De l'atome de Démocrite au gène de la biologie génétique, cette dimension de l'homme, sur laquelle prétend agir la biologie par le clonage ou les manipulations, est précisément, selon D. Folscheid, ce qu'il y a de moins humain.

A la croisée de ces discours aux perspectives différentes, un fil rouge transdisciplinaire semble apparaître. Si la fin de l'homme est menacée par la déliaison pulsionnelle, l'éviction du sexuel par l'organique, la réalisation du fantasme, le réductionnisme de la biologie génétique ou l'anthropocentrisme erroné d'un humanisme subjectiviste, c'est, semble-t-il, dans le cadre de l'opposition des approches des sciences de la nature et des sciences de l'esprit. La distinction remontant à Dilthey, explicitée par un Husserl, ou reprise par un Heidegger, associe l'humanité de l'homme au sens, à l'altérité et à la transcendance, et la distingue de tout matérialisme des sciences de la nature. Surgit également ici une autre opposition, celle du Körper, corps-objet physique et du Leib, corps de chair senti ; la biotechnologie, l'humanisme subjectiviste ou le post-humanisme signant la fin de l'homme dans sa réduction au seul Körper. La confrontation de ces perspectives interdisciplinaires, dans laquelle réside l'intérêt et l'originalité de ce colloque semble alors ouvrir la voie à une nouvelle pensée de l'humanisme et de l'humain.