La Revue

Observation du bain d'un enfant autiste
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°86 - Page 24 Auteur(s) : Marie-Annick Morel, Céline Masson, Laurent Danon-Boileau, Marie Leroy, Anne Philippe, Marie-Michèle Bourrat, Justine Chillet-Krauss, Florence Rouger, Carole Grasset
Article gratuit

L'équipe a entrepris une étude systématique des bains d'enfants sur les films familiaux d'enfants autistes. Il semble que certains indices précocissimes puissent y être décelés. Centrage sur l'enfant, centrage sur la mère, centrage sur la dyade vue du côté de la mère ou du côté de l'enfant. Pour définir des signes cliniques ressortissant de la relation mère enfant, on peut se centrer de trois manières différentes : sur l'enfant, sur la mère, ou sur la dyade. Notre étude se centre sur la dyade. Il convient de distinguer entre signes qui ressortissent uniquement de l'enfant ou uniquement de la mère d'une part et signes qui ressortissent de la dyade observée soit du côté de la mère, soit du côté de l'enfant. Ainsi, comme on le sait, l'observation des films familiaux a permis de repérer divers caractéristiques relatifs à la motricité du jeune enfant, ultérieurement diagnostiqué comme autiste. Ils ont trait à la manière dont l'enfant se retourne pour se mettre sur le ventre lorsqu'il est sur le dos, à la manière dont il marche à quatre pattes, ou enfin à la manière dont il marche debout. Il s'agit là de signes qui intéressent l'enfant seul, hors de toute relation.

Mais d'autres signes ont été proposés concernant par exemple l'adaptation posturale et tonique de l'enfant. Ceux-ci conduisent à s'intéresser au changements de posture de l'enfant en fonction de l'interaction qu'il établit avec la mère On sera ainsi attentif à sa façon de changer de position quand sa mère lui tend les bras et qu'il anticipe le fait d'être porté. Le changement de posture s'observe chez l'enfant, mais il indique la manière dont ce dernier "se représente" et anticipe l'échange avec sa mère. Il n'est plus une caractéristique de l'enfant seul, hors relation. On peut ainsi observer les effets de l'interaction en se centrant sur l'une ou l'autre des parties prenantes. Notre recherche nous a conduit à nous centrer sur la mère puis sur l'enfant. En nous centrant sur la mère, il ne s'agit pas, bien évidemment, de revenir à l'idée que l'attitude de la mère serait la cause du trouble. Il s'agit, au contraire, de voir son comportement mimique et langagier comme un révélateur particulièrement fin des dysfonctionnements propres à l'enfant. Il s'agit, si l'on veut, d'objectiver les indices d'une intuition maternelle qui n'est même pas encore consciente. Pour la mère, l'observation a porté sur le discours d'accompagnement et de description qu'elle tient lorsqu'elle donne le bain à son enfant. Pour l'enfant, nous nous sommes centrés sur la posture et le regard.

Observation sur le discours de la mère

Nous avons observé la manière dont une mère de deux enfants, l'un évoluant vers l'autisme et l'autre pas, leur parle lorsqu'elle leur donne leur bain à six mois. On constate que le langage adressé dans les deux cas est différent, à la fois par le lexique et par l'intonation. Lorsqu'elle s'adresse à l'enfant qui deviendra autiste, les commentaires sont rares. Ils se bornent à décrire ce que fait l'enfant. L'intonation est faiblement modulée. Maintenant, au contraire lorsque la mère s'adresse à l'autre enfant (celui qui ne présente pas de symptômes), les commentaires sont plus fréquents. Le contenu du propos maternel exprime ce que l'enfant semble ressentir, ce qui implique une possibilité d'empathie. Quand à l'intonation, elle est plus modulée, moins monotone. A nos yeux, face à l'enfant autiste, le discours de la mère se fait l'écho d'un malaise dont la mère elle-même peut n'être pas encore avertie. Ce que montre son discours c'est qu'elle "sent" très tôt que quelque chose ne va pas lorsqu'elle est en relation avec un enfant qui deviendra autiste. Cela se traduit dans la manière qu'elle a de lui parler, même si elle n'a pas clairement conscience du trouble. Nous ne savons pas encore, à partir de quel âge, le discours adressé à l'enfant en risque d'autisme, se différencie du discours adressé à l'enfant banal. On pourrait penser que la datation de la différence permettrait de savoir à partir de quel âge il est raisonnable de rechercher des signes de prédisposition à l'autisme, l'intuition de la mère servant alors de révélateur, même à son insu. Une chose en tout cas est avérée : à six mois le discours de la mère fait la différence. La question est de savoir si les caractéristiques observées chez la mère, lorsqu'elle "dialogue" avec son enfant autiste, peuvent se différencier du discours d'une mère déprimée, reste ouverte.

Observation sur le comportement de l'enfant

Du côté de l'enfant, l'observation du bain révèle également des différences. Elles se marquent dans le comportement de l'enfant quand la mère le berce dans l'eau, généralement en le maintenant sous la nuque et sous les fesses. L'enfant tout venant garde ses yeux rivés dans les yeux de sa mère, mais pas l'enfant qui deviendra autiste. Son accrochage au regard de la mère se laisse déporter : il regarde sa mère quand elle le "ramène" vers son visage, il regarde ailleurs quand elle l'en écarte. En d'autres termes, on ne constate chez lui aucun mouvement compensatoire aux déplacements imprimés à sa tête et à son corps par le bercement maternel. Quand son corps bouge, son regard bouge. Inversement, malgré le changement de position, l'enfant normal parvient à compenser et reste ainsi agrippé au regard de sa mère. Le tonus et la posture générale des deux enfants diffèrent également. L'enfant tout venant est physiquement détendu et souple. L'enfant qui deviendra autiste se tient les mains sur la poitrine, se raidit, serre ses poings, se met les mains dans la bouche, ou garde les jambes et les pieds en extension, comme tétanisé. Pour comprendre ces différences, il faut tenter de se figurer ce que représente un bain pour un enfant. Pour tout enfant, le bain est source physique et psychique de plaisir mais aussi d'inquiétude. Face à cette inquiétude, il lui faut "s'agripper à quelque chose". L'enfant banal s'agrippe au regard de sa mère, l'enfant autiste s'agrippe à lui-même, par son tonus postural ou ses mouvements. Pourquoi l'enfant autiste ne peut-il s'agripper au regard de sa mère ?

Notre hypothèse consiste à penser que pour s'agripper au regard de sa mère l'enfant doit pouvoir calculer le mouvement compensatoire qu'il doit imprimer à son regard à partir de la sensation de déplacement que le bercement imprime à son corps. C'est cette conversion modale (de la sensation de mouvement en production de mouvement oculaire) qui fait défaut. L'enfant autiste ne peut pas calculer le mouvement à imprimer à ses yeux en fonction de ce qu'il ressent des changements de position de son corps. Du coup, son regard ne bénéficie pas d'une possibilité de maintien dans celui de sa mère. A notre sentiment il s'agit là d'un effet précoce du démantèlement ou de la dissociation modale chez l'enfant en risque d'autisme : le démantèlement dissocie les sensations de posture du module gouvernant le mouvement des yeux. Le ressenti du mouvement impulsé par le bercement de la mère ne peut être converti en information susceptible de fournir un point de départ au calcul du mouvement oculaire qui permettrait de conserver la fixation dans le regard de la mère. Selon nous, le lâcher du regard de l'enfant prédisposé à l'autisme peut être envisagé comme un signe précoce de démantèlement.

Le détournement du regard, un signe réactionnel secondaire ?

L'observation qui précède est compatible avec l'hypothèse couramment admise de démantèlement ou de dissociation modale chez l'enfant présentant des traits autistiques. Mais cette dernière hypothèse a une conséquence importante : elle conduit à une réévaluation du signe plus tardif que constitue le détournement du regard. Curieusement, le visionnage des films familiaux montre que le détournement du regard ne s'observe pas avant un an et demi. Avant cet âge les enfants qui deviendront autistes ont parfois du mal à conserver un contact oil à oil avec autrui, mais ils ne présentent pas à proprement parler de fuite du regard. Comment expliquer la soudaine émergence de ce symptôme vers un an et demi ? L'une des hypothèses possibles consiste à poser que ce détournement n'est pas un signe primaire mais un signe secondaire, un signe "réactionnel". Il intervient comme une mesure de « sauvegarde » qui permet à l'enfant autiste, confronté à certaines exigences d'accordage trop lourdes pour lui, de rester dans une interaction "restreinte".

De manière générale, dans la communication orale avec autrui, tout sujet doit fabriquer des signes qui articulent des modalités de nature très différentes : la parole (phonèmes et intonation), la mimique (regard, sourire), le geste de la main et de la tête. En outre, le produit de cette articulation complexe de modalités hétérogènes doit constamment être infléchie en fonction des signes émis par l'allocutaire : ils traduisent sa compréhension et son adhésion aux propositions que le locuteur formule à son intention. A notre sentiment, si l'enfant autiste détourne le regard c'est parce qu'il a du mal à tenir compte de ce qu'il reçoit d'autrui pour réaménager ce qu'il produit lui-même. De cette façon il se simplifie la tâche et n'a plus à infléchir ses productions en fonction des réactions de son vis-à-vis. Ayant déjà du mal à articuler les différentes modalités du signe (modalité vocale, mimique, direction du regard) l'enfant autiste se dégage de tout accordage qui le contraindrait encore à infléchir cette totalité complexe en fonction des signes qu'autrui lui renvoie.

Envisagé selon cette perspective, ce que l'on observe chez l'enfant autiste au bain est le signe d'une dissociation modale qui se traduira ultérieurement par un détournement du regard. Au niveau de l'enfant au bain, la dissociation touche le lien entre les informations posturales liées au déplacement induit par la mère et le mouvement oculaire qu'il s'agit de produire pour maintenir le contact oil à oil. Toutefois, à cet âge, le détournement du regard n'a pas lieu d'être : la communication est suffisamment restreinte pour que la variété des modalités à agencer dans le signifiant ne fasse pas encore difficulté à l'enfant. C'est ce qui permet de comprendre que jusque vers un an (âge auquel le communication se complexifie) les enfants autistes sont en mesure d'organiser des contacts oil à oil dans le jeu. Après cela, quand la communication devient plus compliquée, ils perdent cette faculté. Et c'est au moment où ils mettent en place des signes qui articulent geste, mimique et vocalise qu'on les voit détourner leur regard. Quand le signifiant complexe s'organise, pour l'enfant en difficulté d'articulation modale, la fuite du regard est une façon de "simplifier le problème" en laissant de côté la prise en compte des informations venant de l'autre.

Le détournement du regard est une mesure de sauvegarde qui permet de négliger un certain nombre de paramètres qui normalement devraient entrer dans le calcul de la construction du signe. Si les observations qui viennent d'être rapportées se trouvaient confirmées à plus large échelle, elles permettraient de mettre au jour des manifestations symptomatiques très précoces et sans doute utiles pour la clinique de l'autisme.