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L'HOSPITALISATION DES JEUNES SUICIDANTS : Introduction
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°85 - Page 13 Auteur(s) : Philippe Jeammet
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Le suicide demeure une énigme. A l'adolescence, l'énigme se double d'un scandale. Quel mobile peut conduire un adolescent à tenter de mettre fin à ses jours ? La conduite suicidaire entre-t-elle nécessairement dans les conduites pathologiques ou fait-elle partie, au moins le plus souvent, des manifestations, peut-être exagérées, mais tout de même "normales" de la "crise d'adolescence" ? Une conduite suicidaire, aussi minime soit elle en apparence et quant à ses conséquences physiques, ne peut être considérée comme une réponse normale aux conflits de l'adolescent. Elle est doublement "anormale" : parce qu'à une situation conflictuelle, peut-être par elle-même normale, l'adolescent répond par une conduite agie et non par une réflexion et un travail d'élaboration mentale de ses conflits ; et parce que cette réponse agie l'est dans un sens purement destructif. Mais qui est malade ? l'adolescent ? la famille ? la société ? Il est tentant de mettre en avant les facteurs sociaux.

Mais quelle que puisse être la réalité de l'influence de l'évolution sociale, elle ne rend pas compte du choix des adolescents les plus sensibles à cette influence. Pourquoi eux et pas les autres ? Quant à la famille, elle exerce son influence à la frontière du social et du psychologique, subissant et répercutant les variations du social et modulant l'évolution individuelle par la transmission générationnelle des valeurs et des mythes et par la place spécifique que chaque enfant occupe en fonction de l'histoire de chaque parent et des aléas de la conjoncture. Est-ce alors le poids des contraintes familiales et transgénérationnelles qui vulnérabilise ces adolescents ? Mais comment ? Quelle en est la traduction au niveau de leur fonctionnement mental ? Et est-ce le seul facteur ou faut-il chercher des facteurs plus personnels ?

Cette vulnérabilité peut être abordée et doit l'être de différents points de vue. On sait que les recherches biologiques ont montré le rôle de la dimension dépressive mais aussi de l'impulsivité. On sait également que les tentatives de rattacher la conduite suicidaire aux entités psychiatriques connues ne suffisent pas. Il est très important de resituer les suicides et tentatives de suicide dans le cadre plus large des comportements à risque des adolescents.

L'acte suicidaire est plus souvent un moyen de fuir une tension insupportable que le point d'aboutissement d'un véritable désir de mort. C'est fréquemment une façon pour l'adolescent d'éviter sa dépendance, de reprendre un rôle actif et de rester maître de lui. Il y a électivement à l'adolescence, en raison de la réactualisation des conflits d'identification et des problématiques précoces de séparation-individuation, une réactivation de processus psychiques archaïques par lesquels l'adolescent aspire à se confondre avec l'environnement et se sent en même temps et de ce fait même le jouet de cet environnement. Dans ces cas-là, le recours aux attaques du corps propre devient un moyen de marquer la limite et de se réapproprier le corps.

Le paradoxe c'est que l'acte suicidaire à cet âge peut être avant tout l'expression d'un désir d'affirmation de soi et d'échapper à ce qui est ressenti comme l'emprise des autres sur soi. A la limite c'est le phonix renaissant de ses cendres : auto-engendrement par la destruction du corps, pendant actif de l'union des parents d'où est issu le corps. Au "je n'ai pas demandé à naître" que ces adolescents jettent comme un défi à la figure des parents ils opposent un : "je peux choisir de mourir", qui reflète à leurs yeux la maîtrise retrouvée de leur propre destin.

Le succès comme le plaisir n'ont qu'un temps, ils sont aléatoires et dépendent largement de l'attitude des autres. Auto-sabotage et auto-destruction sont par contre sans limite et toujours à la disposition du sujet. Dans cette perspective la tentative de suicide peut être vue comme un dernier recours de l'adolescent pour se réapproprier un corps dont il devient maître dans la destruction à défaut de l'avoir été dans la naissance et dans l'émergence de la sexualité. Il y a dans cette utilisation du corps, un processus d'expulsion de la conflictualité psychique, mais également un processus défensif de sauvegarde de l'identité.

Quoiqu'il en soit les conduites suicidaires à l'adolescence posent un véritable problème de santé mentale. Elles le posent du fait de leur fréquence et de leur gravité. Gravité dans l'immédiat par le risque létal qu'elles font courir, mais aussi à long terme parce qu'elles témoignent de difficultés dans l'organisation de la personnalité à une étape clé de la vie.

La prévention est également celle des récidives et des risques d'enfermement de l'adolescent dans des comportements négatifs. Elle dépend de la qualité de l'investigation post-suicidaire et des mesures adoptées. Les suites de la tentative sont souvent un moment privilégié pour établir un dialogue avec l'adolescent et "parler vrai". La rencontre avec le médecin ou le psychologue peut avoir une portée mobilisatrice importante, mais elle rend souvent le passage à un suivi par un autre thérapeute difficile. La famille doit être concernée et associée au moins aux premiers temps des mesures thérapeutiques. La tentative de suicide quand elle n'a pu être évitée, doit être l'occasion de transformer un drame en une chance pour l'adolescent de trouver une issue à l'impasse dans laquelle il s'enfermait.