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POURQUOI HOSPITALISER LES JEUNES SUICIDANTS ?
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°85 - Page 19 Auteur(s) : Xavier Pommereau
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Si l'on admet que tout acte suicidaire nécessite d'abord une évaluation médicale de son auteur, la question de l'hospitalisation d'un jeune suicidant peut se poser à deux niveaux : au domicile, lorsque cette première évaluation est faite par un médecin généraliste qui doit décider d'orienter ou non l'adolescent vers un service d'urgence ; aux urgences de l'hôpital, lorsque l'adolescent y est admis et que se discutent les conditions de sortie, entre un simple retour à domicile assorti d'un rendez-vous de consultation ou un transfert direct vers une unité d'hospitalisation somatique ou psychiatrique.

Nous n'aborderons pas ici les cas où, dans l'une ou l'autre de ces situations, l'hospitalisation s'impose à l'évidence, compte tenu de la gravité physique de l'acte, des doutes quant aux produits absorbés, du poids des antécédents et/ou de l'altération manifeste de l'état mental du patient. Nous tenterons plutôt d'apprécier en quoi l'hospitalisation peut se révéler pertinente alors même que le passage à l'acte semble minime et que l'adolescent ne paraît pas souffrir de troubles mentaux patents.

Le premier aspect qui plaide en faveur de l'hospitalisation est le besoin de rupture qu'exprime en acte toute tentative de suicide. Qu'il veuille ou non consciemment mettre fin à ses jours, l'adolescent suicidaire agit une rupture pour cesser de souffrir, couper court avec des pensées obsédantes ou des représentations intolérables, trancher dans le vif des relations à autrui (de manière d'autant plus affirmée que celles-ci sont placées sous le signe de la dépendance), sommer les autres de le reconnaître dans sa différence et sa singularité. Sombrer dans un coma toxique et se couper les veines en constituent les expressions suicidaires les plus fréquentes, même si elles ne sont pas généralement les plus dramatiques, tandis que d'autres troubles des conduites souvent associés soulignent cette volonté de rupture (fugues, ivresses, prises de risque diverses). La prise en compte de celle-ci est dès lors peu compatible avec le maintien ou le retour "éclair" à domicile sous prétexte que l'entourage est présent et capable de contenir l'adolescent en crise. Une mise à distance des protagonistes est souhaitable, fut-ce pour un temps bref, et l'hôpital peut constituer ce lieu tiers où ruptures et retrouvailles pourront être aménagées et travaillées avec chacun dans un cadre institutionnel défini et circonscrit.

Ce faisant, l'hospitalisation répond également à la nécessité d'une évaluation approfondie de la souffrance psychique de l'adolescent, des enjeux familiaux alimentant la situation de crise, ainsi que des différents aspects de la situation socio-familiale. Une telle évaluation mobilise des temps et des espaces de rencontres dont ne dispose ni l'omnipraticien à domicile, ni le psychiatre en service d'urgence. D'autre part, elle nécessite selon nous une approche plurifocale permettant à chaque protagoniste de la scène familiale de trouver une reconnaissance propre, une écoute, un appui, avant d'être en mesure d'effectuer - ensemble ou séparément - un véritable "travail de la crise" avec l'aide d'un professionnel.

Or, apparemment placé dans une position de tiers, l'intervenant "à chaud" est souvent pris en otage par les revendications des uns et des autres, tandis que les exigences de la réalité (refus d'hospitalisation, manque de place disponible, manque de temps, etc.) pèsent de tout leur poids sur sa décision. Certes, l'intervenant peut assortir son évaluation d'une rencontre familiale susceptible de lever des réticences ou des appréhensions, mais il serait illusoire de confondre "intervention de crise" et "travail de la crise." Dans la plupart des cas, rien ne peut être durablement dénoué dans l'urgence et la précipitation.

La problématique suicidaire ne se résume pas au contexte apparent et aux événements précipitants qui la convoquent. Une déception sentimentale, un conflit relationnel, comme tout autre événement synonyme de perte, d'abandon ou de non-reconnaissance identitaire constituent des faits qui rendent compte de la problématique en cause tout en masquant ses enjeux réels et figurés. En d'autres termes, ils représentent des métaphores mises en acte dont le sens échappe à l'adolescent et à ses proches et dont la reproduction, à court ou moyen terme, risque - en l'absence d'élaboration du sens de l'acte suicidaire - de produire les mêmes effets. Outre la perspective d'effectuer un bilan clinique et psychopathologique, c'est aussi l'amorce d'un travail d'élaboration que l'hospitalisation peut permettre en offrant précisément des surfaces de projection, des modalités d'échange et de concertation, en situation individuelle et groupale. A condition que l'hospitalisation ne soit pas envisagée comme un simple passage aux urgences ou un bref séjour en lits-portes destiné à "marquer le coup". Au-delà des soins somatiques, la reconnaissance de l'adolescent en détresse passe par l'offre d'un court séjour dans un service disposant d'un cadre thérapeutique tolérable et spécifique, capable de fournir des espaces et des temps institutionnels pour apaiser la crise et engager une prise en charge appropriée.

La majorité des équipes de pédopsychiatrie prône actuellement l'aménagement de véritables espaces transitionnels disposant de quelques lits pour offrir de telles conditions d'hospitalisation en relais des soins somatiques d'urgence. C'est en partant du constat que chez beaucoup d'adolescents suici-daires et leurs proches, tout se joue - dans le réel et dans l'imaginaire - en termes d'indistinction des limites et d'oscillations per-manentes entre des rapprochements intrusifs et des éloignements rejetants, qu'un aménagement thérapeutique spécifique prend, selon nous, tout son sens. Notre postulat principal est que la tentative de suicide de l'adolescent mérite une indication d'hospitalisation brève, en un lieu et un environnement spécifiques. Il ne s'agit pas de prétendre qu'il suffirait de quelques jours d'hospitalisation pour obtenir, chez ces jeunes gens, un changement radical et durable de leur fonctionnement psychique.

Il apparaît, en revanche, essentiel de pouvoir saisir l'acte et la réalité externe qui l'accompagne (conflits relationnels, violences, etc.), tels qu'ils se présentent, non pour en déposséder les sujets, mais pour les inviter à en entrevoir la fonction et le sens. En somme, l'entreprise thérapeutique consiste à miser sur les propriétés mobilisatrices du passage à l'acte et sur les capacités potentielles des adolescents à entreprendre, à partir de cet événement dramatique, un travail d'élaboration psychique. Dans cette perspective, l'hospitalisation peut devenir une expérience, un passage, qui restitue à l'acte toute sa valeur dynamique.