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SUICIDALITÉ ET ADDICTIONS : données épidémiologiques et réflexions psychopathologiques
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°85 - Page 24 Auteur(s) : Maurice Corcos
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I - Données épidémiologiques récentes

Si l'on prend en compte dans un premier temps, les études d'importance évaluant chez les suicidants la comorbidité addictive, on relève les données suivantes : Brent et coll. (1990) mettent en exergue la dépression, surtout la double dépression (ajout d'une dépression majeure sur un fond de dysthymie) et précisent que le risque est augmenté lorsque cette dépression est de plus associée à une toxicomanie. Eyman et coll. (1990) citent de même parmi les nombreux facteurs de risque de tentatives de suicides, l'abus de substances. Stoelb et coll. (1998) distinguent des facteurs de risque primaires ; une tentative de suicide antérieure, les troubles de l'humeur, le sentiment de désespoir et d'abandon ; et des facteurs de risque secondaires dont la toxicomanie.

Si l'on prend maintenant en considération l'étude chez les patients addictifs de la comorbidité suicidaire, on relève les données suivantes : Parmi un échantillon de consommateurs d'alcool (18.352 current drinkers), âgés de 18 ans et plus, la violence associée à l'usage d'alcool ou d'autres drogues et les tentatives/idées de suicide sont en corrélation avec la quantité d'alcool absorbée, la proportion de jours d'intoxication à l'alcool (index d'intoxication) et la consommation antérieure de drogues en particulier la polyconsommation.

Parmi 295 jeunes patientes boulimiques, nous avons noté que 28 % ont réalisé au moins un geste suicidaire et que parmi elles 44 % sont déjà engagées dans un processus de réitération suicidaire. La gravité du geste croît avec le nombre de tentatives de suicide, et elle est considérée comme extrêmement grave dans 34 % lors du premier geste, dans 44 % lors d'un second geste et dans 61,5 % des cas lors d'un troisième geste. L'âge moyen lors de la première tentative de suicide est en moyenne de 20 ans.

Les jeunes patientes boulimiques suicidantes ne diffèrent pas des non suicidantes en terme de caractéristiques socio-démographiques ou de niveau scolaire. Les troubles du comportement alimentaire apparaissent similaires, hormis une image corporelle sensiblement plus altérée chez les suicidantes ainsi qu'un usage plus fréquent des laxatifs et des diurétiques. Les boulimiques patientes suicidantes se caractérisent par un début plus précoce des troubles alimentaires, une idéation suicidaire plus fréquente à l'adolescence, ainsi que des évènements intra-familiaux plus fréquents précédant ou concomitant aux troubles du comportement alimentaire. Les états dépressifs sont fréquemment associés, ainsi que d'autres conduites addictives (alcool, abus de substance) et des troubles des conduites divers tels que automutilations, prises de risque ou mensonge pathologique....

Sur les 1491 sujets qui ont participé à la recherche conduite dans le réseau dépendance (Corcos M. , Flament M. , Jeammet Ph., 2003), 334 sujets ont fait une ou plusieurs tentatives de suicide. Ils sont 285 dans le groupe clinique des patients présentant une conduite de dépendance (alcoolisme, toxicomanies, troubles des conduites alimentaires) et 49 dans le groupe témoin. L'analyse par type de conduite de dépendance dans le groupe clinique montre une gravité au regard de la suicidalité, importante dans tous les groupes cliniques mais surtout chez les sujets présentant une dépendance à l'alcool et à la drogue, et enfin chez les boulimiques qui se caractérisent par une forte suicidalité et une tendance aux récidives, ce qui confirme les résultats de l'étude précédente. Les moyens utilisés pour ces tentatives de suicide chez les patients dépendants sont d'abord les médicaments seuls, les médicaments associés à l'alcool, et les phlébotomies ; mais on retrouve aussi une sur-représentation des overdoses volontaires (72 au total, plus nombreuses chez les toxicomanes, mais aussi chez les patients présentant un trouble du comportement alimentaire).

L'étude de la comorbidité montre une très forte corrélation entre conduites suicidaires et épisodes dépressifs majeurs d'une part, entre conduites suicidaires et troubles anxieux d'autre part, pour le groupe clinique et pour les témoins. L'étude des dimensions psychopathologiques investiguées lors de cette étude donne les résultats suivants : Pour la dépression, la différence est très significative en faveur d'une dépression chez les sujets suicidants. Pour la recherche de sensations, les sujets suicidaires du groupe clinique se distinguent significativement des non suicidaires du même groupe par un plus haut score aux items désinhibition et ennui et au score total. Pour la dépendance interpersonnelle, les sujets suicidaires sont plus haut sur l'échelle de dépendance émotionnelle, de perte de confiance et au score total. Pour l'alexithymie, les sujets suicidaires sont plus haut sur l'échelle identification des émotions et au score total.

Enfin, l'étude de la suicidalité au regard des évènements de vie met en évidence le rôle des expériences traumatiques de séparation avec les parents, de placement, d'adoption dans l'enfance, de rupture scolaire, d'interruption dans la vie professionnelle, de perte d'emploi ; on retrouve également certains évènements traumatiques tels que le viol, l'incarcération, le décès de la mère et le suicide d'un parent.

On a pu mettre en évidence que les sujets addictifs avec tentatives de suicide répétées étaient en général caractérisés par un score plus haut sur la plupart de toutes les variables utilisées dans la recherche, que ce soit celles qui concernent les évènements de vie, celles qui se réfèrent aux troubles psychologiques et, finalement celles qui proviennent d'auto-questionnaires mesurant diverses caractéristiques de la personnalité comme l'alexithymie, la dépression, la recherche de sensation, la dépendance interpersonnelle, et la personnalité selon le MMPI-2.

II - Réflexions psychopathologiques

Au-delà de tous ces indices pronostiques symptomatiques, le facteur de risque essentiel dans le passage à l'acte suicidaire apparaît être l'importance de la fragilité narcissique du patient et la nature de sa dynamique familiale. L'ensemble de ces données épidémiologiques apparaissent découler directement et indirectement de ces deux dimensions centrales, ainsi que d'une éventuelle vulnérabilité biologique. Ces trois dimensions qui interagissent entre elles sont particulièrement visibles dans la dépendance du sujet aux autres et la massivité et la rigidité (peu de capacité de déplacement) de ces investissements. Le patient suicidaire, qui échoue à se rassembler dans une organisation dépressive salvatrice, dont on sait le rôle essentiel dans tout processus de subjectivation à l'adolescence, est emporté par une rage narcissique destructrice à l'origine de ces divers passages à l'acte. L'angoisse inhérente aux pertes et aux séparations réelles ou fantasmées qui survient à l'adolescence, est contournée, court-circuitée en particulier par les conduites addictives parce que intolérable, probablement du fait que la première phase de séparation-individuation dans l'enfance a été insuffisamment élaborée.

En d'autres termes, le patient qui ne peut se plaindre des premiers chaos de sa vie d'adolescent (qui risquent de réactiver une vieille fêlure), assume rageusement par les passages à l'acte addictifs et suicidaires, la séparation pour ne pas avoir à la subir. Evitant de se déprimer, et renaissant de ses différentes tentatives de suicide, il protège insidieusement le lien d'avec ses premiers objets d'attachement. Cependant, en particulier au moment du sevrage le risque dépressif et suicidaire apparaît majeur.

Le corps de l'adolescent suicidaire qui porte avec le processus pubertaire la sexualité et la mort, et qui a perdu dans ce passage sa cohésion et sa cohérence propres, est un corps incestueux, qui est également investi (en deçà) en tant que lien fondamental de délimitation sujet-objet. Le recours à l'épreuve des limites du corps dans le passage à l'acte serait parfois la seule possibilité de se soustraire à l'emprise de l'objet d'aliénation : ainsi la tentative de suicide mais aussi les addictions et les automutilations si souvent associées qui répondent aussi à cette problématique d'emprise, seraient autant de "tentatives de délimitation du corps propre, mais en même temps tentative de reliaison pulsionnelle, au service de la libido, sur un mode paradoxal, au point extrême où seule la mort viendrait garantir la sauvegarde de sa vie psychique".