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SUICIDE DES JEUNES : UN POINT DSUR LES FACTEURS DE RISQUE
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°85 - Page 29 Auteur(s) : Didier Périsse, David Cohen
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Un facteur de risque (FDR) est une donnée statistique qui souligne une corrélation entre un facteur et un phénomène étudié au plan de l'épidémiologie. Il concerne une population donnée et ne se situe donc pas au niveau d'une causalité individuelle. Son utilité au plan clinique réside dans la possibilité ou non, les FDR étant identifiés, de formuler des conduites ou des mesures de prévention.

Pour ce qui concerne les conduites suicidaires, diverses possibilités de classement des FDR ont été proposées : FDR à court terme vs à long terme, FDR individuels vs FDR environnementaux. Nous retiendrons ici la classification adoptée lors de la conférence de consensus sur la crise suicidaire de 2000, qui classe les FDR en facteurs primaires, secondaires et tertiaires. Ce découpage présente à notre avis l'avantage de la clarté en évitant d'avoir des facteurs de risques présents dans plusieurs catégories. Mais surtout, il permet de classer des facteurs de risques de telle manière que ces données issues d'études épidémiologiques deviennent utiles au clinicien qui reçoit des individus suicidaires ou suicidants. De plus cette classification insiste sur l'aspect interactif des FDR entre eux ; l'impact de tel FDR pouvant être différent en la présence ou en l'absences d'autres éléments.

I- Les FDR primaires ont une valeur d'alerte importante au niveau individuel, sont en interaction les uns avec les autres et présentent la caractéristique d'être, pour la plupart, influençables par une prise en charge thérapeutique.

II- Les FDR secondaires sont observables dans l'ensemble de la population, faiblement modifiables et ont surtout une valeur d'alerte en présence de facteurs primaires.

III- Les FDR tertiaires ne sont pas modifiables, et n'ont de valeur prédictive qu'en présence de facteurs primaires et secondaires.

Les facteurs de risque primaires

Un antécédent personnel de tentative de suicide est le FDR le plus prédictif d'un geste suicidaire chez l'adolescent. Le risque relatif serait 20 fois supérieur. Chez des jeunes patients hospitalisés, on note même qu'en l'absence d'un tel antécédent, la présence d'une dépression perd sa valeur prédictive de risque suicidaire. Le lien entre dépression et tentative de suicide est constamment retrouvé dans les études (risque relatif entre 4 et 5). Par ailleurs, la dépression chronique constitue un facteur de risque de récidive. Pour certains, c'est la composante "désespoir" de la dépression qui contribuerait le plus dans l'augmentation du risque suicidaire. Un antécédent de soin psychiatrique multiplierait par 30 le risque de comportement suicidaire, de même que la présence d'un et surtout de plusieurs diagnostics psychiatriques quel qu'il soit.

Les facteurs de risque secondaires

Chez les adolescents, plus que le statut matrimonial de la famille, c'est la médiocrité -en terme qualitatif- des relations intrafamiliales qui est le plus souvent retrouvée dans les études. Les altérations de cette qualité relationnelle sont évidentes dans de très nombreuses situations qui constituent elles aussi des FDR de conduites suicidaires. D'une part, la violence intra-familiale, entre les parents, entre parents et enfants, spécialement si celle-ci s'accompagne de violences sexuelles, fragiliserait l'estime de soi des adolescents. D'autre part, la présence d'une psychopathologie parentale (alcoolisme, dépression, comportement suicidaire ou maladie mentale chronique) diminuerait la capacité des parents à éduquer et protéger leurs enfants. Chez les adolescents, un niveau élevé d'événements de vie stressant dans l'année précédant une tentative de suicide a été mise en évidence par certaines études. Il s'agit en particulier d'événements relatifs à des pertes de personnes proches. Cependant, une étude prospective unique mais portant sur un échantillon d'adolescents suicidants, souligne, qu'indépendamment de la présence d'une dépression, le seul événement de vie qui parait prédictif d'une future tentative de suicide est la tentative de suicide récente d'un ami. D'autre part, il semble exister un lien entre comportement suicidaire et perte précoce d'un des deux parents (décès, séparation, divorce.), spécialement quand celle-ci est survenue pendant la période de latence ou a résulté en une grande instabilité familiale. Concernant les facteurs précipitant une tentative de suicide, l'existence d'un conflit interpersonnel dans la semaine précédant une tentative de suicide est fréquemment retrouvée, comme chez le sujet adulte. Mais chez l'adolescent, s'ajoute un second facteur précipitant : l'existence de problèmes disciplinaires, avec les parents, l'école ou la loi, surtout quand ce conflit s'accompagne d'un sentiment de rejet ou d'humiliation. En France, le lien entre consommation de toxique et tentative de suicide est le suivant : la consommation régulière de drogue (Odd Ratio : 3,3), la consommation quotidienne de Tabac (OR : 1,9), la consommation régulière d'alcool multiplie le risque par 1,4 mais l'ivresse solitaire ou "pour oublier" le multiplie par 4.

Les facteurs de risque tertiaires

Etre une fille augmente le risque de tentative de suicide (le sexe ratio fille/garçon des passages à l'acte suicidaire se situe entre 1.5 et 2.1 à l'adolescence) ; alors qu'être un garçon augmente le risque de décès par suicide (le sexe ratio garçon/fille des décès par suicide est égal à 3.5). Concernant l'âge, le taux de tentative de suicide augmente avec l'âge chez les filles (4% avant 13 ans et 12% après 18 ans) alors qu'il est relativement stable chez les garçons entre 11 et 19 ans. Enfin, un certain nombre de FDR psychosociaux ont été isolés et sont considérés comme des facteurs de risque non spécifiques de conduites suicidaires : un faible niveau d'éducation des parents, un faible revenu, un nombre élevé d'enfants dans la famille, l'origine ethnique (le fait d'être issu d'une population immigrée, et notamment maghrébine pour les filles).

En conclusion, il nous faut néanmoins rappeler que les raisons d'un geste suicidaire chez un adolescent ne se résument pas à l'addition d'un certain nombre de vérités statistiques mais bien à un contexte psychopathologique singulier où les facteurs individuels, familiaux et sociaux interagissent les uns avec les autres. Cependant, il apparaît important d'avoir en tête ces facteurs de risques, notamment l'importance de rechercher finement un antécédent personnel de tentative de suicide, qui parfois était resté inconnu de l'entourage.