La Revue

LE DISPOSITIF D'AIDE AUX JEUNES SUICIDANTS MIS EN PLACE À GENÈVE
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°85 - Page 31 Auteur(s) : Maja Perret-Catipovic, Aurora Venturini
Article gratuit

I - L'Unité de Crise pour Adolescents (UCA)

L'Unité de Crise pour Adolescents et jeunes adultes (UCA) des Hôpitaux Universitaires de Genève fonctionne depuis novembre 1996. Elle a vu le jour grâce à un partenariat entre le service public et une fondation privée Children Action. Il s'agit d'une unité résidentielle pour des jeunes de 16 à 21 ans qui traversent une crise suicidaire (tentative de suicide ou idées suicidaires envahissantes et autres formes d'attaques au corps). L'idée est de saisir le moment fécond de la crise pour donner plus de prise à une démarche psychothérapique ultérieure, sachant que la plupart des jeunes suicidants ne suivent pas les recommandations de traitement qui leur sont faites dans un contexte d'urgence.

L'UCA appartient à l'Unité Adolescents dirigée par le Pr. François Ladame dans le cadre du Service de Psychiatrie de l'Enfant et de l'Adolescent. Elle est articulée à deux pôles complémentaires, un pôle de prévention et de recherche ambulatoire, (CEPS) et un pôle hospitalier de soins psychiatriques généraux pour adolescents. L'UCA dispose de 8 lits en chambres individuelles. Elle est située dans un immeuble d'habitation voisin de l'Hôpital Cantonal et comprend un encadrement thérapeutique multidisciplinaire spécialisé : équipe infirmière spécialisée en soins psychiatriques, psychiatres, assistante sociale/thérapeute de famille, médecin généraliste, art-thérapeute, thérapeute de groupe.

Les objectifs principaux de l'hospitalisation sont les suivants :

- contenir la situation de crise,

- permettre une évaluation du processus d'adolescence,

- augmenter l'adhésion au traitement à long terme,

- diminuer le nombre et la fréquence des récidives de tentatives de suicide.

Du point de vue théorique le concept de soin est basé sur l'intégration de l'approche psychanalytique et de l'intervention de crise. Nous considérons le moment de la crise comme une opportunité de changement à saisir en raison de la mise en tension des aspects dynamiques interpersonnels et de la réactualisation des conflits antérieurs. La séparation de l'environnement habituel pendant les premières 48 heures du séjour permet à l'adolescent suicidant ou suicidaire et à son entourage de ne pas recourir à des défenses du type recouvrement, banalisation et déni. Une de nos priorités est de faire en sorte que le patient et sa famille deviennent des partenaires de soins, aussi donnons-nous une place privilégiée à la première rencontre, qui est à la fois un entretien d'évaluation psychiatrique et le début de l'intervention de crise. Cette rencontre doit faire sens et relier. Elle permet la négociation des propositions thérapeutiques pour aboutir à une alliance qui débouchera sur l'acceptation d'une hospitalisation avec l'accord de l'adolescent et de sa famille.

Les jeunes patients ont chaque jour des entretiens médico-infirmiers, au cours desquels le médecin essaie de focaliser sur une dynamique intrapsychique souvent inconsciente en utilisant la relation avec le thérapeute et l'infirmier référent, qui apporte à ces entretiens un lien avec le quotidien du jeune auquel il a participé.

Le visée est d'établir des liens entre le vécu interne du patient et ce qu'il va en rejouer dans le quotidien. Lorsque l'approche interpersonnelle verbale n'est pas possible, nous utilisons diverses techniques de médiation pour pouvoir accéder au monde psychique : psychomotricité, art-thérapie et activités de groupe. La rencontre entre la thérapeute de famille et les parents est organisée déjà au moment de l'admission dans l'idée de créer rapidement une atmosphère de travail commun et d'alliance. Au cours du séjour, nous nous intéressons aussi à la dimension somatique (présence d'un médecin généraliste) pour sensibiliser l'adolescent à un souci plus général de prévention et de soin de son propre corps et de sa santé. Si nécessaire, nous accompagnons les jeunes dans les démarches sociales nécessaires pour établir un projet de sortie cohérent, par exemple la réintégration de l'école, ou pour des recherches de projets de formation. Le moment de la sortie s'articule sur la résolution des objectifs fixées au début du séjour et à l'appréciation du vécu subjectif du patient qui fait appel à une fonction introspective et devrait aboutir à une demande de soins psychothérapiques ambulatoires.

II - Le Centre d'Etude et de Prévention du Suicide (CEPS)

L'expérience clinique et les leçons tirées de la recherche nous ont menés à Genève à créer un maillon supplémentaire dans le filet de sécurité tissé autour des jeunes suicidants. Parallèlement aux services permettant la prise en soins ambulatoire et hospitalière des jeunes suicidants, nous avons crée en 1996 un Centre d'Etude et de Prévention du Suicide (CEPS), géré administrativement par les Hôpitaux Universitaires de Genève et financé par la fondation privée Children Action.

Pour mener à bien ses projets de prévention du suicide, le CEPS repose sur trois pôles :

- la recherche, qui oblige à une mise en question constante de ses certitudes. Elle nous force à tenir à jour nos données sur le suicide des jeunes et à les soumettre à diverses hypothèses. Elle nous mène à des revues de la littérature sur des sujets controversés, y compris la possibilité même de faire de la prévention du suicide avec les jeunes. La recherche nous insère dans un réseau de partage supra-clinique qui permet de prendre du recul par rapport au travail quotidien avec les jeunes suicidants et leur entourage.

- L'information (dont la formation fait partie), qui nous maintient en contact aussi bien avec la population générale qu'avec des groupes cibles particulièrement importants pour un travail de prévention du suicide. Sachant qu'il n'est plus question de censurer le suicide dans les médias mais que la manière d'en parler peut provoquer des "épidémies" de suicide ou, au contraire, faire émerger des demandes d'aides tues jusqu'alors, nous sommes à la disposition de toute personne qui souhaite s'exprimer publiquement sur le suicide des jeunes. Ainsi, nous sommes un centre de référence pour les journalistes que nous assistons dans leur travail lorsqu'il s'agit de traiter de sujets ayant trait au suicide. Nous faisons de même lorsqu'un élève ou étudiant choisit de présenter ce sujet dans le cadre de ses études. Participant aux stratégies de prévention dite universelle, nous répondons volontiers aux invitations à s'exprimer en public, que ce soit dans les médias ou lors de conférences ou débats. Persuadés que la prévention du suicide n'est pas l'apanage des "psy", nous dispensons des enseignements adaptés à ceux qui sont souvent en contact avec les adolescents : enseignants, maîtres d'apprentissage, ecclésiastiques, éducateurs, animateurs de loisirs, médecins généralistes et pédiatres, infirmières.

- L'activité clinique, qui a comme particularité de se déployer le plus souvent en l'absence de l'adolescent suicidaire ou suicidant. En effet, la plupart des adolescents qui traversent une crise suicidaire refusent de consulter un professionnel, en particulier de santé mentale. Leur entourage naturel (parents, amis, enseignants, mais aussi éducateurs, assistants sociaux, infirmières scolaires, médecins, etc.) est souvent désemparé face à leurs envies suicidaires plus ou moins clairement exprimées. Nous avons fait le pari de tenter de minimiser le risque suicidaire de ces adolescents en nous mettant à la disposition de leur entourage aussi bien pour évaluer le danger que pour envisager des stratégies dont le but est de réduire le risque d'un acte autodestructif et d'ouvrir la voie vers une prise en soin acceptable pour l'adolescent. Tenant compte des remarques répétitives sur la difficulté de joindre un "psy" lorsqu'on en a besoin, nous avons ouvert une ligne téléphonique où, sans aucun intermédiaire, des professionnels de santé mentale (actuellement 2 psychiatres et 3 psychologues) répondent directement.

L'expérience de 6 ans montre que cette ligne est utilisée prioritairement par les membres de la famille (parents, grand-parents, fratrie), ensuite par les professionnels, puis les adolescents suicidants ou suicidaires eux-mêmes et les médias. Si les échanges téléphoniques s'avèrent insuffisants, des consultations allant de la guidance parentale à une consultation conjointe au cabinet d'un collègue peuvent être proposées dans les 24 heures. Quelle qu'en soit la forme, et lorsque un risque suicidaire est confirmé, nos interventions ont toujours pour objectif de minimiser le risque d'un passage à l'acte suicidaire dans un premier temps et d'analyser les obstacles à l'adhésion de l'adolescent à un projet de soins afin d'en tenir compte dans les nouvelles propositions que nous allons lui faire par l'intermédiaire des membres de son entourage. Nos interventions veillent particulièrement à préserver puis renforcer les liens existants autour de l'adolescent suicidant plutôt que de lui proposer d'en investir de nouveaux au risque de l'encourager à lâcher la proie pour l'ombre.