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LE SÉPULCRE BLANCHI DE L'ÉLÉVATION À L'EXERCICE
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°85 - Page 33 Auteur(s) : Christian Ruby
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Quels philosophes contemporains nous permettent de mieux comprendre la généalogie des formes actuelles du suicide des "adolescents" - si tant est que cette catégorie soit pertinente - et de leur souffrance psychique ? Peu, cette affection est plutôt négligée. Ce qui constitue déjà une source de perplexité, alors que certains se sentent plus nettement attirés par le commentaire pourtant sur le suicide politique ou le suicide des philosophes.

Cette source de perplexité est redoublée par une autre, formulable ainsi : Du nouveau dans le suicide adolescent ? La précipitation répond "rien" de nouveau, justifiant a contrario, le silence des philosophes. Continuité, donc, du socle historique du suicide (alors qu'il est classé - ce n'est pourtant pas pour rien - "danger social", depuis la mise en place des dispositifs de 1972), qui permettrait de se contenter de renvoyer aux ouvrages publiés durant ces grandes heures où des philosophes modernes ont jugé nécessaire d'en parler (Albert Camus (1942), Pierre Legendre (1989), Cornelius Castoriadis (1995), puis André Comte-Sponville, voire Marcel Conche), et surtout d'en arracher le commentaire à une compréhension religieuse ou métaphysique.

Pourtant, même en marge d'analyses quantitatives, il nous semble que les significations - et nous nous contenterons des significations "politiques" - de ce type de suicide ne sont pas identiques à celles qu'on pouvait déceler en ces époques. Les manifestations du souhait de se mettre à l'écart ou du malaise vis-à-vis de ce qui est établi procèdent, aujourd'hui, d'autres voies. Il faut donc probablement revenir sans cesse sur cette désintégration que constitue le suicide. Revenons-y, mais pour insister moins, d'autres s'en chargent, sur le temps de cessation corrélatif à la désorganisation où le moi s'altère. Pour insister encore moins sur ce privilège de l'interruption qui constitue en ce cas un mouvement sans fabrique de relation, excluant toute succession. Pour insister moins sur un rien vide, si tant est que le suicide constitue une absence de réponse donnée à une question qui n'est pas posée. C'est-à-dire, en revanche, pour insister sur les aveuglements dont le suicidé révèle la présence chez les survivants, chez ceux pour lesquels le suicide du suicidé devient une question, et cette fois une vraie question, une question pour eux, et qu'il leur faudrait affronter. Mais, pour y voir clair, il leur faudrait éviter de persévérer à mettre les choses au mieux, il leur faudrait récuser les habituelles sophistiques de la passion et de l'interdit, qui en prêtant des raisons au suicide, leur donne l'occasion de se sauver de la question, en échappant par l'insipide et la platitude au strictement négatif.

Car, dans cette voie, ils ne proposent rien à l'encontre du suicide, sinon la restauration des normes du devoir "envers soi-même", de la religion civile, des repères et des repaires qui suspendent le suicide mais n'y répondent pas. D'ailleurs, en leur for intérieur, ils savent se leurrer à espérer que des formes universelles (apparemment) indépendantes pourront élever et gouverner l'intériorité des "adolescents", et durablement, en leur présentant des aspirations, sur la base d'une vérité venue de l'extérieur destinée à combler un soi-disant vide intérieur. Ils n'obtiennent que des résultats momentanés, à l'aide d'un prêt-à-porter pour temps qui n'a pas le temps, ou ne veut pas le prendre, de s'occuper de la formation de ses "adolescents".

Or, dans cette autre perspective, l'un des enjeux ne serait-il pas plutôt le suivant : la nécessité de reconnaître que l'imaginaire est une force indispensable pour s'installer dans la réalité ? Mais, une force dont la fracture pure et simple, instaurant le pur discontinu dans l'existence, quand on ne peut devenir le moteur d'autre chose (qui n'est pas nécessairement "élevé"), contribue à fabriquer un désastre. À ce titre, le suicide correspond aussi à un témoignage portant sur la mise à l'épreuve de la prégnance des systèmes sociaux imaginaires, sur la part qu'a ou n'a pas le futur citoyen dans leur élaboration, sur la place qu'il tient dans leur déstructuration, et les moyens dont il dispose pour faire (ou ne pas faire) autre chose. Plus précisément, il profile un témoignage sur les moyens que nous ("adultes") donnons (ou ne donnons pas) aux "jeunes" pour faire l'épreuve de soi (et pas de leur "moi") en participant à l'élaboration des systèmes de valeurs, en apprenant à les changer, en les détruisant et en en reconstruisant d'autres.

Tant qu'un individu n'apprend pas selon quelle dialectique il peut reconstruire quelque chose au-delà de ce qui est détruit (l'objet du suicide), la porte est ouverte sur le suicide. Sur ce plan, l'un des enjeux de notre rapport à nos systèmes de valeurs (fragilisés, moins crédibles), de nos jours, est justement celui-là. À force de refuser à la prolifération, spécifique aux adolescents - c'est vrai de la politique, comme des idéologies patrimoniales ou des éthiques formelles- des prises de responsabilité dans l'organisation du rapport aux valeurs et dans le choix des valeurs, ils sont enfermés dans un rapport figé aux valeurs, en dehors duquel rien d'autre ne semble exister ; nous les bridons dans une absence de maîtrise, non des imaginaires sociaux, à proprement parler, mais des rapports qui peuvent s'instaurer entre les individus, et du jeu et des malentendus qui s'y engendrent sans cesse. Tandis qu'on affirme fréquemment (et mal) qu'il est nécessaire de redonner aux "adolescents" le sens des valeurs (qu'on n'interroge pas), la protection de "systèmes de défense", des repères, des religions religieuses (des monothéismes guerriers) ou civiles (du " lien social "), afin de provoquer chez eux de nouvelles identifications ou de nouvelles élévations (dont résulteront les mêmes épreuves), nous pensons qu'on ferait mieux de leur offrir les moyens d'une formation (philosophique ?), d'une ascèse, d'un exercice de soi dans la pensée et l'action, moyens par lesquels ils sortiraient de l'impuissance à saisir le rapport entre imaginaire et réel, afin d'apprendre à prendre la responsabilité de faire des essais de ces rapports, à les reconstruire sans cesse.

Dès lors, un vide, mais appelant cette fois une action, pourrait faire place au rien vide. Non que la philosophie soit toute puissante. Mais une philosophie constructive n'est pas loin de favoriser la responsabilisation des membres les plus jeunes de la société - ceux pour qui certains changements sociaux (flexibilité, fragmentation, médias, dispersion, etc.) sont devenus un mode de vie ces dernières années, sans qu'ils aient conscience de leur portée parce qu'ils en jouissent seulement, en exerçant chacun à se battre pour se déprendre de ce qui est imposé, même si cela se laisse appeler "liberté", à s'exercer dans l'autonomie de la pensée et aux fins d'existences autrement partagées.