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Daniel Widlöcher
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°84 - Page 17 Auteur(s) : Heike Eberlé
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Daniel Widlöcher

Il est nul besoin de présenter la très reconnue collection Psychanalystes d'aujourd'hui éditée au P.U.F. qui se propose depuis plusieurs années de publier le portrait de fortes personnalités du monde psychanalytique. Ces personnalités ont souvent marqué leur temps par une démarche théorique et clinique novatrice et Daniel Widlöcher n'échappe pas à cette lignée. Alain Braconnier, psychanalyste et psychiatre, lui rend les honneurs en nous introduisant au parcours intellectuel et clinique de son maître.

Le parcours de D. Widlöcher, chercheur, docteur en médecine et en psychologie, déterminera en grande partie ses axes de réflexion et de théorisation. Sa formation de médecin ne ressort pas d'un choix déterminé, mais survient plutôt par un croisement de nécessités. Un intérêt précoce pour la psychologie (il lit dès son adolescence les travaux de Wallon), la quasi inexistence de la profession de psychologue, les conseils d'un grand-père médecin, une attention marquée pour l'histoire, la philosophie, la littérature, le conduiront à la psychiatrie. C'est pendant son internat passé en neurologie et en psychiatrie que son intérêt pour la psychanalyse s'éveille. Il choisira Jacques Lacan. En effet, l'abord par ce dernier de la phénoménologie néo-hégélienne à la Merleau-Ponty, son ouverture à la phénoménologie allemande croise ses centres d'intérêts personnels.

Malgré sept ans de cure avec Lacan, c'est cependant avec Daniel Lagache, psychologue et médecin lui-même, qu'il se sentira le plus proche. Au point de lui demander de superviser les actions qu'il commence à mener comme assistant des hôpitaux à la Salpétrière. Cette rencontre influencera de manière décisive Daniel Widlöcher qui n'aura de cesse d'intégrer la psychanalyse dans une réflexion psychologique plus vaste. De par son parcours, la vie de Daniel Widlöcher restera marqué par une contrainte, celle de nouer en permanence la clinique, l'enseignement et la recherche. On trouvera dans le livre d'Alain Braconnier, écrit d'un style vif et rapide, les multiples fonctions occupées par cet homme et qui rendent comptent de cette exigence. Elles sont trop nombreuses pour être ici toutes citées. Notons néanmoins son implication dans les instances scientifiques : CNRS, INSERM, Comité d'Ethique, société de psychiatrie française, de neurosciences, de psychiatrie biologique, etc. De même son travail dans les instances de l'IPA, fondée par Freud, jusqu'à en occuper la Présidence, mérite d'être rappelé.

Au-delà du choix de textes ici proposés, Alain Braconnier nous donne envie de lire l'ensemble des ouvrages et des articles de Daniel Widlöcher. Il synthétise en effet avec rigueur les principaux axes de réflexion théorique qui courent, tel un fil rouge, dans cette ouvre considérable. Son retour à Freud "ne relève pas dans son esprit d'une exégèse dogmatique mais d'une identification intellectuelle à la démarche de Freud lui-même" écrit Braconnier comme pour souligner que c'est en terme de démarche scientifique ouverte sur les connaissances de son époque qu'il est nécessaire de l'appréhender. Bref, ni idéalisation du père de la psychanalyse ni attachement à la lettre d'un archéo-freudisme ne sont pour lui au programme d'un freudisme qui se respecte.

D. Widlöcher travaille tout particulièrement la question des processus de changement et s'interroge inlassablement sur les résistances au changement dans la psychanalyse. Ici, trois champs sont à penser dans trois corpus théoriques distincts : la théorie de la subjectivité, la théorie de la cure, les lois d'organisation du fonctionnement mental. Ainsi une approche génétique de l'âge adulte ne considérerait plus ce dernier comme un état fixe et étudierait la filiation des structures le long du cours de la vie.

D. Widlöcher propose dans ce cadre une métapsychologie du changement : "métapsychologie non du langage mais de l'écoute, c'est-à-dire un processus de dévoilement du sens dans l'interaction de deux appareils psychiques, une métapsychologie de la rencontre entre deux lieux d'expérience subjective. Cette métapsychologie ne peut être qu'une théorie de la pensée partagée, de ce que nous avons appelé la co-pensée, une métapsychologie qui pose l'analysant comme source initiale de cette pensée et qui décrit la manière dont l'analyste est pénétré, transformé par elle et comment le travail interprétatif résulte d'un long et complexe processus de transformation et d'assimilation de l'entendu".

Une longue théorisation de la pulsion est aussi au travail dans l'ouvre de Widlöcher qui dépasse la notion biologique de la pulsion. Cette vison a des conséquences relevées par A. Braconnier : "la sexualité infantile ne relève pas de programmes innés qui organisent des patterns relationnels entrant en relation avec l'environnement social et en particulier maternel, elle relève de la pure subjectivité propre à l'activité fantasmatique".

D. Widlöcher est avant tout un psychopathologiste. Avec Pierre Fédida, il dirigera pendant des années la Revue internationale de Psychopathologie. A ce propos, il est important de noter qu'il ne croit pas à une métapsychologie susceptible "d'expliquer l'origine et la nature des variantes de la normale que le psychiatre est amené à traiter" et qui se donnerai aussi pour tache "d'expliquer ce qui, parmi ces variantes relève des soins et non d'autres mesures, éducatives ou répressives". Il est donc nécessaire de se garder de croire que la psychanalyse n'ait jamais prétendu que l'explication qu'elle apporte soit exclusive de tout autre facteur.

L'éloge de l'interdisciplinarité et de la recherche conclut la présentation de ce psychanalyste d'aujourd'hui, qui pense que les disciplines connexes, psychologie, cognitivisme, neurobiologie ont beaucoup à gagner à se confronter à la psychanalyse.