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Avant d'être celui qui parle
Agrandir le texte Réduire le texte Carnet/Psy N°111 - Page 14-15 Auteur(s) : Laurence Apfelbaum
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Avant d'être celui qui parle

Il n'est pas courant de rencontrer un livre qui pose, d'entrée de jeu, l'espoir comme affect consubstantiel à l'analyse, et s'applique à en démontrer minutieusement l'évidence. Car il ne s'agit pas d'une simple croyance dans les vertus par exemple, de la compréhension, de l'empathie, ou du contre-transfert, mais bel et bien d'un affect qui vient témoigner de la transformation du discours qu'instaure l'analyse en ouvrant l'écoute à une langue déshabitée. C'est donc dans le cadre d'une "écoute ascétique" que Jean-Claude Rolland situe sa confiance dans la parole.

Au fil des quatre premiers chapitres, consacrés au langage, on suit cette transformation qui a partie liée avec "l'amour de la vérité" et qui commence par un désinvestissement : avec l'installation du transfert, le réalisme des symptômes s'efface au profit d'un discours, dont le contenu et l'adresse eux-mêmes s'effacent à leur tour dans un dédoublement de parole où finalement, "s'écouter prime sur le désir de recevoir des interprétations". Nous voici d'emblée aux antipodes de la révélation d'un sens caché, emportés vers un "discours stratifié, redondant, polysémique ou polyphonique", qui devient un véritable producteur d'analogies, de correspondances entre des énoncés fort éloignés se faisant soudain appel. Or la particularité de la rencontre analytique est bien là pour Jean-Claude Rolland : "Le processus analogique ne trouve son achèvement et sa performance que lorsqu'est activée une certaine disposition de l'écoutant à le recueillir, se concrétisant dans une parole qui en rapproche les termes". Il faut donc que celui qui écoute ait lui aussi désinvesti le signifié et surtout, accepté la relation d'arbitraire qui domine le processus analogique ; l'arbitraire en est en effet la figure spécifique, seule capable de donner leur unité aux opérations qui rassemblent les éléments disparates d'une perception intérieure. Les dépôts sensoriels de l'enfance, les données événementielles immédiates de la vie ordinaire, les paroles chargées de leurs attaches inconscientes, sexualisées de leur proximité à l'objet, s'affranchissent de la répétition du même par la rupture formelle de la représentation de mot qui ouvre, elle, à la répétition analogique. L'enjeu de cet idiome n'est pas de cerner un ineffable, mais d'opérer des déplacements d'énergie qui chargent ou déchargent tantôt l'objet, tantôt la langue et permettent de contenir l'emprise pulsionnelle : ou, selon le titre d'un des chapitres, de "perdre ce qu'on a aimé, aimer ce qu'on a perdu". Dans le cadre ainsi posé, "l'amour de la vérité" n'est pas une vertu transcendante mais le mouvement même du refoulement qui fait retour dans une compulsion de représentation. La loi de Lavoisier, chère à l'auteur, condense ce jeu permanent de la transformation où rien ne se crée et tout sert, sur un registre "plus perceptif et économique que communicatif et signifiant". Rien d'étonnant dès lors à ce que Jean-Claude Rolland rapproche la cure d'une "mélancolie à deux" où le transfert suspend provisoirement les effets des pertes d'objet.

Ce n'est qu'après avoir exploré cette stratification des couches de la langue, de l'idiome inconscient et du discours intérieur, étroitement liées entre elles par la figure infiniment productive de l'arbitraire, que l'auteur poursuit le fil qui le tire vers l'image. Et là encore, il reste fidèle à son pari de ne chercher l'efficience de l'analyse que dans la structure même de l'écoute. L'hypothèse de fond est que l'hallucination relève d'un même automatisme psychique que la parole, un automatisme de nature homéostasique qui s'inscrit donc dans le registre de la nécessité ; qu'une faculté de "voyance" ne cesse de s'opposer à la disparition de l'objet en le faisant "réapparaître", en conjurant l'invisible ; que la pensée inconsciente se referme ainsi jalousement sur l'aimé à l'exclusion de tout autre et se trouve ainsi saturée de pulsion sexuelle qui se repaît de reviviscence visionnaire. Et que donc, si la parole doit s'ouvrir à un autre interlocuteur, il faut qu'elle ait subi des transformations.

C'est ainsi qu'insensiblement Jean-Claude Rolland nous amène au coeur de sa conception de l'écoute analytique comme acte psychique également visionnaire, capable de participer de la forme hallucinatoire des productions transférentielles de fantasme, de rêve, d'associations, de constructions. Ce qu'il décrit ainsi est "une mise en tension de deux appareils (psychiques) sous l'effet de leur coprésence", mouvement étrangement impersonnel sur le mode de l'altérité spéculaire du Nebenmensch, mais qui "s'anime du jeu des représentations inconscientes qui oscillent entre "l'invisibilité" à laquelle les astreint le refoulement, et la "visibilité" à laquelle les fait accéder l'expérience transférentielle" qu'elles viennent hanter.

Ce qui se dégage des quatre derniers chapitres de l'ouvrage est la puissance de ce "travail de rassemblement représentatif" qui balaie le monde psychique. On ne saurait sous-estimer l'importance du déplacement qui s'opère dans cette manière de situer l'expressivité de la pensée inconsciente : l'accent n'est plus mis là sur l'importance de l'indicible, mais de l'invisible ; sur le matériau sensoriel dont la remémoration ramène l'image, faite de présence et de l'émotion liée à la chose inconsciente.

Plus que de processus Jean-Claude Rolland parle "d'expérience analytique" pouvant tout à la fois s'énoncer dans la langue et se développer à l'écart du langage. En d'autres termes, il nous fait sentir comment l'analyste peut supporter le silence du patient, sans l'indexer aussitôt à la résistance, et comment il peut "voir" des interprétations dont le destin n'est pas nécessairement d'être communiquées. C'est là que le titre de l'ouvrage, Avant d'être celui qui parle, trouve sa raison d'être. C'est ce qui lui permet aussi de "s'éprouver à l'étude de la psychose". Car il faut avant tout signaler, et peut-être est-ce par là qu'il eût fallu commencer, qu'il s'agit d'un texte essentiellement clinique, bien au-delà des instants de cure que l'auteur fait "apparaître".